LE CERCLE DE LA REINE
11 faut dire, non le cercle, mais le salon. Lorsqu'elle est arrivée à Rome comme princesse, la Reine a créé Tun de ces milieux où des hommes supérieurs trouvent à échanger leurs idées les plus hautes et les voient comprises, appréciées par une femme intelligente et belle.
La princesse de Piémont mit à profit, au milieu des encouragements qu'elle prodiguait aux conversations les plus sérieuses, tout ce qu'elle entendait. Ces conversations la tinrent au courant des travaux parus, des recherches faites sur l'art, sur la science, et l'initièrent aux préoccupations des esprits les plus élevés.
M. Minghelti a été Tun des premiers que la princesse ait charmés et retenus. Elle reçut de lui des leçons de latin et fut d'abord initiée aux beautés des auteurs classiques, ce qui est la meilleure base de l'instruction littéraire.
M. Minghetti était un lettré, un critique d art remarquable; il a écrit un ouvrage admiré sur Raphaël. La Reine avait pour cet homme rare une estime qui honore le professeur et Télève. M. Minghetti était traité par sa souveraine comme un parent et comme un maître. Durant sa maladie, la Reine s'en est beaucoup préoccupée et elle a été pleine d'attentions pour son noble ami.
Je vous trace en courant la silhouette de quelques-uns des habi'ués du salon royal.
M. Bonghi y vient quelquefois. La Reine, prend un plaisir infini à la conversation de ce philosophe, de cet érudit, de cet esprit si profond et si divers à la fois, allié au sens le plus juste et le plus droit qui soit au monde.
M. Bonghi n'étudie pas le passé comme lettre morte ; il sait en tirer les grandes leçons que l'histoire donne à ceux qui recherchent ses enseignements. Ces leçons ont appris à M. Bonghi que l'Italie n'a jamais subi sans danger l'influence
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allemande et il a dénoncé à TËurope le péril où Bismarck l'entraîne.
J'aurai à vous reparler de MM. Minghetli et Bonghi. Je n'ajoute donc rien à ces quelques traits.
Le sénateur marquis FrancescoNobili Vitteleschi est, dans le salon de la Heine, un des assidus. Cadet d'une famille restée fort cléricale, Francesco est le frère du cardinal Vitteleschi, mort aujourd'hui, qui fut l'ami intime du pape Pie IX.
Le marquis est le type le plus accompli de ces nobles Italiens, qu'on trouve dans toute la péninsule, mais spécialement à Home et à Naples, qui sont engoués de TAnglelerre aristocratique et prêts à accepter toutes les réformes libérales à la condition qu'elles aient un caractère anglais; ils font du libéralisme par genro, et nullement par conviction. Ils admirent les grands whigs, qui sont les plus grands seigneurs de l'Angleterre, et prétendent les imiter. La pilule de la liberté a besoin, pour eux, d'être dorée avec l'anglomanie. Le marquis Vitteleschi connaît beaucoup mieux que la plupart de ses concitoyens l'histoire d'Italie; mais l'histoire du Piémont est restée pour lui lettre close. L'eftt-il connue qu'il ne se fût jamais laissé prendre par le libéralisme bourgeois, démocratique et militaire du nord de l'Italie.
Francesco Vitleleschi a écrit une histoire critique du dernier concile du Vaticaji, laquelle, hors du monde ecclésiastique, a été peu lue en Italie. Mais elle a eu beaucoup de retentissement en Angleterre et en Allemagne, surtout en Angleterre, où elle à été traduite et a eu plusieurs éditions.
Comme la plupart des Romains clercs ou laïques, le marquis n'est pas favorable à la séparation de rÉglise et de l'État. Il considère la religion comme le principal moyen de gouvernement ; cela peut être vrai ailleurs qu'en Italie, mais tous les hommes politiques de l'école piémontaise s'inspirent à cet égard des idées et du système de Cavour et professent une opinion contraire.
Les nobles romains d'ailleurs n'ont aucun point d'accord avec la noblesse piémontaise, et cela s'explique aisément. Ils étaient soldats du Pape, détestaient la guerre, tandis que les autres n'avaient que ce dernier idéal. Occupés Surtout de cérémonial, la simplicité piémontaise parait, aux nobles romains, rustique et mesquine. La liberté italienne, qui avait progressé en Piémont, fit à Rome l'effet d'une bombe, lorsqu'elle y arriva, et l'on n'y est point encore rassuré sur elle.
Les façons de Victor-Emmanuel mirent hors d eux les grands seigneurs romains, ce dont le Roi
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galant homme s*amusait fort. Un marquis n'était pour lui qu*un homme comme un autre et il n'eût consenti à rien faire pour l'attirer à lui. Le roi Humbertet la reine Marguerite sont moins dédaigneux. Non certes que le prestige des grands noms aristocratiques les fascine ; mais ils savent que cette plèbe romaine a gardé ses vieilles traditions de clientèle et de patronage et qu'elle aime à savoir que les patriciens fréquentent la maison d'Auguste.
Les premiers nobles romains qui consentirent à paraître au Quirinal étaient tous convaincus qu'ils allaient être ambassadeurs ou ministres. Aucun ne trouvait, par avance, une place à la mesure de son ambition. U a fallu singulièrement rabattre de ces prétentions, et l'inutilité des soumissions n'a pas peu contribué à les rendre rares.
Le marquis Vittcleschi s'est particulièrement consacré à l'administration communale de Rome en ce qui touche les musées, collections artistiques et scientifiques, conservation des monuments, etc.
Il faut dire à la louange de la noblesse ralliée et même à celle de la noblesse papaline, qu'elles participent à l'amélioration de Rome sans réserve et
se consacrent avec dévouement aux affaires muni-
cipales. La noblesse papaline a la majorité dans le conseil municipal de Rome, et elle en use avec une grande modération. Elle va jusqu'à se prêter à toutes les réformes libérales dans radministration des hôpitaux, de Tassistance publique, et sa gestion obtient les meilleurs résultats.
Le marquis Vitteleschi fut, ce dont il est difticile de s'apercevoir aujourd'hui, un bel homme, brun ; il est ce qu'on appelle : « un vieux beau ». Certes il y a loin du temps où il déployait toutes ses séductions pour fléchir la duchesse de Z.... Mais il a beaucoup de prestance et il « porte beau »•
Habitué des salons de la Reine, lorsqu'elle était encore princesse de Piémont, danseur parfait, il était souvent choisi par elle pour valser au bal de la cour.
Le marquis, très homme du monde, est l'un des membres les plus anciens et les plus fidèles de la société des chasses et du sport à Rome : il favorise la gymnastique et tous les exercices du corps à la mode anglaise. On reproche au marquis Vitteleschi l'indécision qu'il porte dans toutes les assemblées où il siège. J'aime à croire qu'il est de ces hommes chez qui l'abondance des lumières a tempéré l'esprit critique, et qui ne peuvent se décider à conclure dans un sens ou dans un