La société de Saint-Pétersbourg
Je vous confesse que je suis un peu las d'avoir refait pour vous, en imagination, des voyages, des séjours qui m'avaieot déjà'tant fatigué en réalité. J'ai cru, Dieu me pardonne, réoccuper tous mes postes: Berlin, Vienne, Londres, Madrid, et je veux me reposer en vous parlant de Pétersbourg. Je finirai ma série par Rome que je n'ai pas vu depuis sept ans et où je compte aller flâner cet
automne pour reprendre langue, terre et ciel, trois choses superbes dans la Ville éternelle.
Jusqu'à présent, il m'a été donné de guider vos pas et de faciliter votre carrière h l'aide d'indications plus ou moins précises, qui vous obligeaient d'ailleurs à les reviser. Tous les gens, avec lesquels vous étiez forcé de vous trouver en contact, prenaient une physionomie pourvous, alors même qu'elle n'eût pas été la leur, et ils se gravaient instantanément dans votre esprit.
Je faisais avec d'autant plus déplaisir votre éducation sur le monde orficiel, diplomatique et mondain des grandes capitales, qu'en même temps que je retrouvais mes impressions d'autrefois, je revivais pour ainsi dire mon passé, ma jeunesse disparue, toute une époque de ma vie. Obligé de me remettre au courant des choses actuelles, de certaines individualités qui surgissent tout à coup, je contrôlais ainsi mes jugements anciens sur les milieux destinés à voir naître ces générations spontanées. Je pouvais, et c'était mon plus vif plaisir, accorder un souvenir ami à ceux qui m'avaient honoré de
leur amitié, et qui s'étaient acquis la mienne pendant les années errantes de mon existence.
Aujourd'hui j'ai des scrupules que je ne me suis pas sentis jusqu'à présent, je crains d'être partial et de mériter outrageusement le reproche qu'on m'a fait plusieurs fois : celui d'être injuste.
Vous savez combien j'aime, j'adore mon pays, combien je suis attaché à ses habitudes et même à ses préjugés; vous comprendrez donc qu'il me sera impossible d'en parler malveillamment et de vous présenter la Russie autrement que d'une façon favorable.
En outre, Pétersbourg a toujours été ma ville favorite; sa société, celle dans laquelle j'ai rencontré le plus de ressources. A présent encore, quoique j'aie absolument renoncé au monde, je pense souvent avec plaisir au temps où je jouais un rôle actif dans le drame et ta comédie mondaine dont les bords de la Neva sont le théâtre. Je la regrette, cette époque de ma vie, comme on regrette tout beau rêve évanoui; d'ailleurs j'étais jeune alors. Ne vous attendez donc pas à trouver dans ces let-
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très un aperçu impartial sur le milieu et les gens parmi lesquels vous vous trouverez prochainement. Vous êtes avide de nouveau et je l'admets, puisque votre prolecteur tient plus à vous faire connaître l'Europe et les hommes qui la gouvernent, qu'à vous faire lentement et sûrement conquérir vos grades. Mes jugements, même lorsqu'ils seront sévères, ressemhleront à ceux d'un père forcé de parler des défauts de ses enfants ; voilà pourquoi je vous demande, avant de me lire, de vous bien persuader que, jusqu'à présent, je vous ai parlé uniquement de sujets qui pouvaient me tenir beaucoup à l'esprit, mais peu au cœur, et qu'à cause de cela je vous ai toujours dit la vérité. A présent, la situation n'est plus la même : je vais vous entretenir des miens, par conséquent tâcher de vous en montrer les bons côtés, même lorsqu'il me sera impossible de vous en dire du bien.