L'EMPEREUR
Peu de souverains sont montés sur le trône avec un concours de sympathies émues aussi grand que celui qui a porté au pouvoir Alexandre IH. Outre les circonstances tragiques qui avaient accompagné la mort de son père et groupé autour de lui ceux qu'épouvantait le désordre révolutionnaire, il y avait encore plusieurs raisons puissantes qui avaient fait saluer avec joie son avènement.
Toutle monde : aristocratie, peuple, armée, bourgeoisie, sans distinction de castes ni de personnes, était las du régime qui, depuis vingt ans, pesait sur
e LA SOCIÉTÉ DE SAINT-PÉTERSBOURG.
la nation. La maio d'abord avait été peut-être trop légère, elle était devenue trop pesante ensuite. Notre souverain n'avait ni donné ce qu'il avait promis, ni accompli ce qu'il avait projeté.
Le règne d'Alexandre H, si brillant à ses débuts, s'était peu à peu obscurci et sa mort sanglante avait misfm àun mécontentement général, qui n'existait pas seulement parmi les anarchistes, mais qui pénétrait plus ou moins toutes les classes de la société.
La révolution de Pologne, la guerre d'Orient, le traité de Berlin, la naissance du nihilisme, tels avaient été les événements néfastes qui avaient miné peu à peu la popularité d'un souverain, surnommé le czar libérateur. Après un vie de tâtonnements, d'incertitudes, d'hésitations ; après une existence partagée entre la crainte et les scrupules, tiraillée entre les bonnes intentions et les rancunes, Alexandre II avait (ini par périr misérablement de la main de ce même peuple, qu'il n'avait délivré d'une partie de sa misère que pour l'accabler sous le poids d'une autre bien plus lourde.
Lorsque la catastrophe du 13 mars vint faire
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trembler la Russie, il y eut généralement plus d'horreur pour le forfait que de pitié pour la victime. On n'aimait plus l'Empereur, et ceux qui l'approchaient de près étaient inquiets des événements qui auraient suivi, à n'en pas douter, l'annonce officielle de son union avec la princesse Jouriewski.
Les patriotes lui reprochaient sa conduite dans la guerre d'Orient et sa soumission à l'influence almande; les panslavistes s'en méfiaient; l'armée ne pouvait lui pardonner son refus de la laisser s'emparer de Conslantinople, et arborer la croix sur Sainte-Sophie. -Je vous le dis sincèrement, ce qui a sauvé la mémoire d'Alexandre 11 de l'exécration publique a été sa fin épouvantable et la consternation qui la suivit.
Une seule chose parut un moment survivre à cet effondrement, ce fut l'espoir que les amis du grandduc héritier mettaient en lui, croyant qu'il allait, du jour au lendemain, conquérir une grandepopularité.
Cette popularité, Alexandre III ne l'a point conquise. Il n'est pas l'homme des foules. Nature
g LA SOCIÉTÉ. DE SAIIST-PÉTBRSBOURG.
droite, francKe,' honnête, loyale, il a toutes les vertus de l'iiomme privé, qui sont parfois en contradiction avec certaines qualités du souverain.
Défiant, et comment ne le serait-il pas? il craint d'être dominé par une iniluence intéressée, il s'efforce de se rendre compte par lui-même du plus petit détail de la marche du gouvernement. Il n'embrasse donc pas les conséquences générales d'un fait ou d'une chose; mais il a de la ténacité, de l'obstination, de la suite dans les idées. Son intelligence, ses connaissances sont plus étendues qu'on ne le suppose généralement; seulement, il ne sait ou ne daigne pas montrer qu'il les possède. Très entier, ce qu'on appelle en France » tout d'une pièce », il n'admet pas la moindre concession à l'esprit de son temps, ni le moindre compromis avec le principe autocratique qu'il représente. Sa plus grande vertu, c'est-à-dire son amour extrême de l'honnêteté, lui a fait parfois commettre des fautes dans le bien mêiçie, car eliel'a poussé à s'entourer de gens irréprochables, juaîs insuffisants comme valeur politique. .
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■ L'Empereur a vu de si près !es eifets des fur nestes malversations qui ont signalé le règne de son père, qu'il a pris en-aversion, je pourrais dire en horreur ceux qui apportent dans l'administration de la chose publique un appétit personnel, un dévouement intéressé.
Bien des hommes, qui auraient pu être utiles au souverain ou au pays, ont été écartés du pouvoir parce qu'ils étaient coupables de certaines erreurs, ou même simplement soupçonnés de faiblesses dans les questions d'argent. L'Empereur Alexandre IK s'indigne de l'un des principes du prince de Bismarck, qu'en matière de gouvernement il n'y a pas de gens honnêtes.
Peu de personnes se font une idée de la manière consciencieuse avec laquelle l'Empereur travaille, du soin qu'il met k examiner chaque papier qu'on présente à sa signature. 11 fait constamment preuve d'une préoccupation du détail, habilement exploitée par son entourage et par ses ministres. Ces derniers le laissent s'absorber dans l'examen des petites questions gouvernementales, tandis qu'ils lui
dérobent la conduite des grandes, au moins en ce qui concerne les affaires de l'empire.
Une espèce de muraille de la Chine sépare le souverain de tous ceux qui pourraient lui transmettre les vœux de son peuple, lui démontrer ses besoins, l'instruire sur les réformes bienfaisantes qu'il est en droit d'exiger.
Alexandre III aurait, s'il le voulait, d'innombrables occasions pour se renseigner sur l'état des esprits et des choses, et il n'en profite jamais.
Tandis que l'empereur Guillaume d'Allemagne recherche les individus avec lesquels il peut causer sérieusement, quelle que soit leur position sociale, son neveu se borne à recevoir tous les jours une foule de gens qu'il n'interroge pas. Il discute rarement, et encore n'est-ce qu'avec ceux qu'il admet dans sa plus complète intimité. Cette façon de se renfermer en lui-même et de consumer ses forces dans des occupations minutieuses, provient à la fois de la timidité naturelle du caractère d'Alexandre III, et de la conscience qu'il a de sa toute-puissance. L'aspect de l'Empereur rend
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bien ce que j'exprime ici. Quand on le voit dans un salon, rien n'estplus frappant que son regard doux et sévère en même temps.
Il sait être aimable et désire passer pour lel, sans pour cela sortir de la réserve dont il ne s'est jamais départi. Le monde l'ennuie, il ignore les moyens de s'en servir, mais il tient à le dominer. ■ C'est un homme doué d'un jugement très sain, d'un patriotisme sincère et convaincu, et qui ne compromettra jamais le sort du pays à la destinée duquel il préside. 11 a de la dignité, il saura sauvegarder notre honneur national, il ne marchera pas devant nos ennemis, ne fera pas de concessions à l'orgueil des autres.
Dans la question de la frontière afghane, il a donné la preuve d'une fermeté qui a surpris d'autant plus que personne ne la soupçonnait en lui. Il auraitfaitlaguerre si elle lui avait paru nécessaire, et il la fera sans hésiter dès qu'il croira que les intérêts de la Russie la réclament. Seulement il choisira son moment, et ne renoncera pas aux fruits de Ses victoires devant les exigences de l'Europe.
L'influence allemande pèse sur l'Empereur qui, tout en la détestant, sent qu'il lui est impossible de s'y soustraire, au moins durant la vie dé son grand-oncle.
Lorsque Guillaume 1" aura fermé les yeux, les choses changeront en réalité comme elles ont déjà changé dans l'esprit d'Alexandre III. Les entrevues des souverains sont des expédients, imposes par la nécessité de certaines rencontres polies, et amenés par des relations augustes.
Actuellement la Russie se recueille. Lorsqu'elle frappera ses ennemis, on verra quelle valeur fugitive ont pour elle les engagements pris pendant ces entrevues de monarques, subies plus que recherchées par Alexandre III, et par la seule raison qu'il y voit une consolidation momentanée de son empire.
En somme, l'Empereur, homme admirable dans tout ce qui concerne la vie privée, bon époux, excellent père, ami dévoué, affectueux, n'est pas moins digne de respect comme souverain. Sans avoir aucune des qualités innées pour jouer ce