LA COUR
difGciles à résoudre, celui d'avoir constamment fait sa volonté, d'avoir côtoyé les abîmes les plus profonds où puisse sombrer une réputation humaine, d'y être même descendue, sans jamais pour cela y laisser le plus petit morceau du manteau de considération sociale dans lequel elle s'est constamment enveloppée.
Grande dame jusqu'au bout des doigts, elle a su, non pas se faire pardonner par son monde, mais ce qui est bien plus fort, le forcer à se taire sur les aventures de sa jeunesse, qu'elle a toujours traitées de si haut, et avec un si suprême dédain, que ceux mêmes qui en ont été les témoins en sont arrivés à douter du témoignage de leurs propres sens. A force d'avoir été hautaine, la princesse est parvenue à être respectée, honorée, comme peu de personnes le sont. Cette hauteur qu'on affirme aller jusqu'à l'insolence, et qu'on lui reproche si souvent, n'est qu'une des manifestations de la supériorité que cette nature extraordinaire se reconnaît à. elle-même. Les femmes comme M"' Kots^ ■choubey deviennent, rarissimes. Elle TÇpréseote
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UD type aujourd'hui disparu, celui de la grande dame qui a ses sympathies, ses aversions et ses préférences, qui ne s'en cache pas, et qui, tout en étant également polie avec tout le monde, a pourtant le courage de remettre chacun à sa place, ou de faire sentir à eeux qui jouissent de ses bonnes grâces qu'elle ne les confond point avec la foule. Je n'ai, dans toute l'Europe, jamais vu recevoir comme elle ; malgré sa petite taille, il se dégage de toute sa personne une si réelle dignité, une si complète assurance, qu'on en demeure émerveillé. Chaque geste de la princesse Hélène à sa signiiicatioD, elle sait varier ses sourires de même que la manière dont elle tend le bout des doigts. Elle accueille chaque personne qui vient la voir d'une façon différente; nul n'a eu et n'aura, au degré où elle le possède, l'art des nuances; son tact est admirable. Il lui a permis d'éluder les situations les plus difficiles, voire même les plus scabreuses, de se trouver dans les positions les plus désagréables, sans que cela lui ait fait un tort quelconque ou causé un dommage en quoi que ce soit. Après
avoir passé au travers de bien des choses dans sa vie, elle a acquis l'expérience des hommes et de leurs faiblesses, a tout vu, tout retenu, et jamais rien oublié.
Ainsi que je vous l'ai déjà dit, son esprit est hors ligne, non seulement remarquable, mais juste et profond. Si elle l'eût seulement voulu, elle aurait pu jouer un immense rôle politique. Elle a eu la modestie de s'effacer en apparence, tout en exerçant secrètement sur ses souverains une immense influence.
Lorsqu'elle fut nommée grande maltresse de la maison de l'Impératrice, il y eut un tolk général dans la société de Pétersbourg. Ame qui vive ne s'attendait à ce choix, ce qui est une preuve de l'habileté déployée par la princesse Kotschoubey. On attribue cette faveur à des influences étrangères, aux conseils de l'impératrice d'Allemagne, de la reine Louise, mère de l'Impératrice. Tous ces bruits sont faux ; c'est l'impératrice Marie Féodorovoa qui, seule, est responsable de l'élévation de la princesse Hélène. La jeune princesse sentait son
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inexpérience, et où pouvait-^Ue trouver un m'eil-' leur guide, en fait de conduite mondaine, que dans celte grande dame, qui, tout en ayant beaucoup donné prise à la médisance pendant le cours de son existence, avait toujours, su échappera là calomnie.
On ne peut rêver un type de grande maltresse plus accomplie que ne l'est la princesse Kotschoubey. Elle a été créée pour occuper ce poste; elle aurait du reste rempli n'importe lequel admirablement, car c'est une femme à qui tout ce qu'elle entreprend réussit. Elleesf,àlaCour,le dernier et pour ainsi dire le seul reprtisentant de l'ancienne étiquette, bien tombée en désuétude.
Elle mène tout le monde à la baguette, fait régner l'ordre et l'observance du cérémonial, conseille l'Impératrice, s'efforce de mitiger et d'atténuer les infractions à la dignité impériale, que Marie Féodorovna remplace volontiers par sa grâce souveraine. La grande maîtresse, si elle a des ennemis, n'en est pas responsable; ils lui viennent de l'envie qu'inspire sa position. , -
La priiicesse Kotschoubey, quoique capable de blesser les geos par la hauteur mêlée de dédain qui lui est habituelle, est cependant foncièrement bienveillante; comme jamais on ne lui a entendu dire une médisance, jamais elle n'a fait tort à qui que ce soit. Ses conseils sont toujours suivis, et, si sa sympathie est lente à émouvoir, elle est, en revanche, active et sincère, lorsqu'elle s'est éveillée en faveur de quelqu'un. Elle n'est point banale et c'est ce qu'on pardonne le moins volontiers dans le monde, où bien peu de gens ont assez d'esprit pour savoir s'incliner devant celui des autres et le reconnaître.
La princesse a autrefois beaucoup habité i^ Bade, et ta elle s'est acquis les sympathies du roi et de la reine de Prusse. Elle a vu de près les splendeurs ainsi que les mesquines misères dès cours allemandes. Elle n'en a rapporté qu'un grand respect pour l'étiquette, un amour pour le décorum et une connaissance parfaite de tout ce qui touche au domaine des convenances.
Ses relations avec toutes les familles régnantes
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rlê l'Europe lui' sont fort utiles. Elles lui permettent d'être renseignée très exactement sur l'élat de l'opinion publique et lui facilitent sa tâche auprès de ses souverains. M°" Kotschoubey protège l'Impératrice par sa seule présence à ses côtés. Elle m'a souvent fait penser, lorsque je l'ai vue en costume de cérémonie, à ces images saintes que l'on suspend, chez nous dans le coin de chaque chambre. Elle est l'icône de la cour impériale.
Son aide, dans les délicates et difficiles fonctions de mentor de l'Impératrice, est le prince Jean Galitzine. Le prince est un très charmant homme, très aime, très répandu dans la société, reçu partout également bien, dépourvu de préjugés et de mesquineries, serviable, empressé, bienveillant avec une grâce particulière, absolument dévoué h son auguste mitltrcssc.
Je ne connais pas d'homme qui ait plus d'esprit et de gatté ; le tout de bon aloi, sans artifice. Il est absolument sûr de relations et de nature très réservée, très discrète, d'un tact exquis, sous des apparences expanslvcs. Au reste, voulez-vous que je
vous dise, il suffit de le voir et de l'entendre pour désirer être son ami, et je m'honore de l'avoir toujours été. On raconte cependant tout bas que le prince n'est pas au nombre des favoris de l'Empereur, mais je ne puis vous garantir l'exactitude de ce petit racontar.
Le grand maître des cérémonies et le grtmd maréchal de la cour sont le prince Alexandre Dolgoroukietle prince Serge Troubetzkoï ; le premier, Sandy, comme on le nomme dans la société, appartient à une famille qui a su, grâce à la facilité de ses femmes et à l'amabilité de ses hommes, se conquérir une place à part dans le monde de Pétersbourg. 11 a deux frères et quatre sœurs, lesquels ont été plus ou tnoins célèbres et dont je vous parlerai en détail.
Le prince Alexandre est surtout remarquable. par sa belle figure, ses aimables manières, son extérieur de galant homme, sa grande distinction. Il a épousé une fort jolie femme, et le ménage peut compter au nombre des plus sympathiques que je connaisse-
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Le prince Serge Troubebkoï est un tout petit homme fort gai, pétillant d'esprit, et d'une intelligence bien au-dessus de la moyenne. Il a longtemps servi au Caucase, et compte parmi les nouvelles recrues de la société. Nommé dernièrement par l'Empereur, il a, de même que la princesse Kotschoubey, justifié le choix du souverain, car lui aussi remplit admirablement ses fonctions. Les réceptions, à la cour, dont il est le principal organisateur, sont toujours merveilleuses comme bon goût et comme ari-angement. Le prince a beaucoup de valeur sous tous les rapports et, c'est peut-être l'homme le plus sérieusement intelligent, parmi ceux qui approchent familièrement Alexandre m.
Je ne vous ferai pas, dans celle lettre, une longue nomenclature des personnes attachées à la cour et y occupant une situation en vue. Je préfère vous les nommer à mesure que nous les rencontrerons dans les différents salons où je compte vous introduire. J'ai tenu seulement à vous signaler aujourd'hui les quelques personnalités qui
se détachent des autres par leurs mérites ou leur originalité, à vous tracer leur silhouette, — car, vous le savez, je n'ai pas la prétention de dessiner des caractères, — et, enfin, à vous faire admirer quelques figures de notre cour, celle d'Europe où ma vanité nationale s'imagine qu'il y a le plus de distinction, d'honneur et d'esprit.
Depuis l'avènement de l'Empereur actuel, les fêtes impériales, qui avaient beaucoup perdu de leur éclat pendant les dernières années du règne précédent, sont devenues fort brillantes. L'Impératrice, qui aime le monde à la folie, essaie, lorsqu'elle se trouve àPétersbourg, de se dédommager, par tous les moyens possibles, des longs mois qu'elle est forcée de passer à Gatchina. Elle multiplie les bals et les réceptions, et je pense que, même après les magnificences de Londres, vous serez ébloui par celles de notre cour, par son luxe grandiose; nulle part on ne voit autant de recherche et en même temps de simplicité. Tandis qu'en Allemagne on s'extasie sur tout, sur la lumière électrique comme sur la vaisselle plate, à
Pétersbourgtout se passe naturellement, ainsi qu'il convient sous le toit d'un puissant monarque, pour qui la couronne impériale n'est point une nouveauté.
Il y a, chaque année, plusieurs grands bals au palais d'Hiver auxquels tout le monde, plus oa moins, est invité à tour de rôle. En outre, l'Impératrice donne de petites fêles intimes au palais d'Anitchow, qui est resté la demeure du couple impérial, fêtes où les invitations sont d'autant plus enviées qu'elles sont plus restreintes, et que le rang des invités n'y compte pour rien. Le corps diplomatique en est rigoureusement exclu, ce qui n'est pas pour lui un mince sujet de mécontentement.