LES FAVORIS DE L'EMPEREUR DÉFUNT
Lorsque la bombe lancée par Ryssakoff, sur le canal Catherine, atteignit Alexandre II et le coucha sanglant, défiguré, mutilé, sur la neige, ce ne fut pas seulement le souverain que tuèrent les éclats meurtriers, ce fut aussi un. régime, tout un système de gouvernement, toute une bande de favoris avides, qui, depuis vingt-six ans, détenaient le pouvoir suprême, n'en laissant que le simulacre au pâle fantôme couronné qui retrouvait les forces de sa main amollie pour les protéger.
Jamais, peut-êlre, souverain n'a été plus mal en-
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louré qu'Alexandre 11 ; jamais homme n'a vu abuser avec plus d'effronterie de la bonté de son caractère et de son cœur; cette bonté, mêlée à beaucoup de faiblesse, et à encore plus d'indécision, fut la principale et je pourrais dire la seule cause de la catastrophe tragique qui mit fin à son règne.
L'Empereur était une nature romanesque et vaniteuse en même temps. Les succès le grisaient, les flatteries lui étaient nécessaires. [1 ignorait la générosité, tout en prodiguant la libéralité et la bienfaisance. Vindicatif, il aimait à faire de la peine aux personnes qui étaient tombées dans sa disgrâce, mais il était incapable de commettre une cruauté.
Le défaut qui l'a perdu c'est son manque de résolution, sa répugnance à regarder une situation en face et à accepter les conséquences de ses actes. Le courage individuel était poussé chez lui au plus haut point, le courage politique lui a toujours fait défaut. Il a cherché son salut dans des compromis qui abaissaient la dignité du trône et
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qui ébranlaient le respect à sa personne. Sa vie el son règne se sont passés à reprendre, avec la main gauche, ce qu'il avait donné de la main droite.
Tout le monde sait qu'Alexandre II a été assassiné au moment où il allait octroyer une constitution à son empire. Je vais vous dire à ce sujet une chose qui vous étonnera, à cause des tendances el des opinions franchement libérales que vous me connaissez, maisje suis persuadé que, si l'Empereur avait eu le temps d'accomplir son dessein, il en serait résulté les plus grands malheurs pour le pays.
La promulgation de la constitution eût été ce qu'ont été à leur début l'émancipation des serfs, la réforme des tribunaux, etc., mesures saluées par les cris de joie de tous et destinées à exciter le mécontentement de chacun, à fomenter les discordes. Le gouvernement d'Alexandre II, malgré ses vues libérales et humanitaires, a été le régime le plus despotique qui se soit jamais soutenu. L'Empereur défunt a essayé, ou, plutôt, a prétendu qu'il essayait de mettre en pratique le système de
Jean-Jacques, tandis qu'en réalité il a écrasé les innocents sous sa main de fer, martelé les consciences, imposé silence à la presse et à tous les organes de l'opinion publique.
Il n'a pas été conséquent dans ses actions ni fidèle à ses promesses; il a fait luire aux yeux du peuple ébloui l'espérance de la liberté, il s'est étonné lorsqu'il a vu la révolte de ce même peuple, revenu de ses illusions, et pleurant l'évanouissement des beaux rêves dont on l'avait bercé.
Cet immense et universel sentiment de déceplioo , qui a jeté sa grande ombre sinistre sur les dernières années du règne d'Alexandre II et qui a fini par s'abattre sur lui-même, on ne peut l'attribuer ni à l'initiative personnelle ni aux actions directes de ce prince. Le mal vint de la rapacité des favoris qui, dans chaque nouvelle mesure qu'ils conseillaient à leur maître de prendre, n'eurent jamais en -vue que leurs intérêts particuliers.
Quelques-uns furent de petits satrapes, n'aimant ni l'Empereur ni l'Etat. Ils puisèrent sans vergogne dans la bourse de l'un et gaspillèrent sans remords