‹ La société de Saint-PétersbourgChapitre 24 sur 49 · MONSIEUR DE GIERS ET SES ADJOINTS. KM · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE GIERS ET SES ADJOINTS. KM

merveilleux. On pourrait le nommer le Turenne de la diplomatie. Son regard sait plonger dans l'avenir et prévoir les conséquences des moindres événements; aucune belle phrase ne peut l'émouvoir, aucunes protestations d'eunitié ne parviennent à l'aveugler. Il sait ce qu'il veut et n'ignore pas non plus ce qu'on veut de lui, de même qu'il ne se trompe pas sur la portée des choses que ses adversaires désirent lui faire accroire.

C'est un sceptique, mais ce n'est pas un cynique. U serait incapable de commettre une trahison, ou de préparer une embûche à qui que ce soit; mais il excelle à temporiser, à traîner les affaires en longueur, et, finalement, à amener son ennemi à sauter le fossé qu'il lui a fait creuser de ses propres mains. Sa conduite, lors du condil afghan, a été un modèle de prudence, et il a montré le même calme et le même sang-froid, le même esprit de ressources dans la question bulgare. GrAce à lui, la perfidie du prince Alexandre aura des suites bien moins funestes que celles qu'on avait cru tout d'abord.

Personne n'est plus soucieux de l'honneur de la Russie que M. de Giers, personne ne se rend mieux compte de ses véritables intérêts. Il n'est pas guerrier par tempérament, il ne se mettra pas en campagne pour plaire k l'opinion publique ; en revanche, il ne reculera pas devant une guerre s'il la juge indispensable ou même nécessaire pour soutenir le prestige de son pays. Ce n'est pas un homme à politique bruyante ; il aime le silence sur sa personne, mais c'est aussi un homme résolu, ne craignant rien, capable d'attendre, durant des années entières, le moment d'étrangler son adversaire.

On a beaucoup parlé de ses sympathies allemandes et de son dévouement à la triple alliance. Je crois le premier de ces reproches aussi peu fondé que le second; je soupçonne fort "les agents du prince de Bismarck d'avoir contribué à les mettre to.us deux en circulation, afin de se débai"rasser de M. de Giers, dont,' la clairvoyance le gêne. Notre ministre, des Affaires étrangères apprécie fort exactement les dangers dont nous

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sommes menacés du côté de la Prusse ; mais, tout en ayant l'œil ouvert sur les agissements de cette puissance, it ne renonce pas à s'en servir, à lui donner, au besoin, un appui. En un mot, il tient à l'alliance tant que la paix règne en Europe, il tient particulièrement k bien l'affirmer et à relever le prestige de la Russie, si compromis lors du traité de Berlin ; mais il ne sacrifierait pas à cette union l'indépendance de ses opinions et de ses actes. En cas de guerre, il saurait s'en passer, et serait même peut-être heureux d'en être quitte.

II y a une chose qu'on ne doit pas oublier, lorsqu'on juge la politique de M. de Giers, c'est que cette politique lui est infiniment moins personnelle qu'on ne le suppose; souvent il n'est qu'ouvrier, là où on le croit architecte. L'Empereur s'occupe des affaires étrangères avec un soin et un intérêt qui sont généralement ignorés, et qui l'absorbent quelquefois, au détriment des affaires d'administration intérieure.

Alexandre 111 a tellement souffert de l'humiliar tion de la. Russie en 187&, que presque toutes ses

facultés se sont concentrées dans la volonté de rendre à son empire la suprématie et l'influence qui lui reviennent de droit. Il dirige sa politique extérieure lui-même. M. de Giers n'est ordinairement qu'un adjoint et remplit en quelque sorte auprès de lui le rôle de sentinelle avancée, chargée de découvrir, de surveiller les agissements de l'ennemi et d'en rendre compte à son chef.

Le ministre s'acquitte de ce. devoir d'une façon incomparable. C'est surtout en sa qualité de collaborateur qu'il est précieux et qu'il rend de réels et grands services à son souverain.

L'Empereur étant résolu à ne pas laisser le pouvoir sortir de ses mains, il n'y avait donc nulle ' nécessité à ce qu'il nommât un chancelier. Il craignait de donner trop de puissance à l'un de ses sujets et de lui accorder trop de liberté dans la conduite des relations extérieures de l'empire. Peu de monarques ont possédé un sens du devoir plus développé qu'Alexandre III, peu de czars ont eu au même degré la conscience de leur mission. Si la Providence avait accordé à l'Empereur plus

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d'initiative et moins de scrupules, si elle l'avait surtout doué d'un coup d'œil plus perspicace sur les événements du monde, il aurait pu devenir l'un des grands souverains du siècle.

Tel qu'il est, il joue un rôle plus actif qu'on ne l'imagine dans la direction politique des affaires de son empire; il est jaloux de son autorité, sait faire prévaloir sa volonté, et, si M. de Giers s'est souvent montré ministre habile, c'est à son maître qu'il le doit, ainsi qu'à la protection qui lui est accordée. Ces deux hommes se complètent mutuellement, et le secret de la force du second réside surtout dans ce que le premier sait se faire obéir.

On a parlé h plusieurs reprises de dissentiments qui se seraient élevés entre M. de Giers et le comte Tolstoï. Je ne crois pas ces bruits fondés. Quoique ces deux ministres ne soient pas unis par des liens puissants de sympathie personnelle, pourtant ils sentent leur utilité mutuelle et tous deux luttent contre les ennemis de leur pays. Le comte Tolstoï protège même son collègue et l'a défendu plus d'une fois devant l'Empereur contre les ât-

taques de ses adversaires. La retraite du comte serait néfaste en ce qu'elle lasserait sans appui te ministre des Affaires étrangères, et que la disgrâce ou la chute de ce dernier donnerait, sans nul doute, une nouvelle vigueur à l'influence allemande, dont les visées ne trouveraient plus aucun obstacle capable de les arrêter.

M. de Giers a deux adjoints : l'un, M. Vlangali, est un homme de beaucoup d'esprit, d'une pénétration rare, mais d'une grande taciturnité. Il a longtemps habité l'Orient et y a acquis une extrême souplesse dans le maniement des affaires. C'est un auxiliaire précieux pour ceux qui savent l'employer, mais, en même temps, c'est un être susceptible de devenir silencieusement féroce, si on blesse son amourpropre. Lorsqu'on parvient à l'entraîner dans une conversation, ce qui est rare, alors il se montre extrêmement intéressant et on peut écouter ses récits pendant des heures entières, et toujours avec profit.

Son collègue, le baron de Jomini, est très vif, très remuant, très causeur, très bomioie du inonde.

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n est pétri d'esprit, rempli de ressources; c'est un charmeur, un de ces persoDnages qui vous tiennent suspendus à leurs lèvres, tant ils conversent agréablement. Comme diplomate son habileté est fort grande, quoiqu'il ait eu le tort, une seule fois peut-être, pendant le congrès de Berlin, au lieu d'éclairer le prince Gortschakow, de subir son influence. Le baron de Jomini est fort aimé, et fort apprécié dans le monde diplomatique, k cause de sa courtoisie parfaite et de ses manières aimables qui rappellent le xviii' siècle. Je me suis quelquefois demandé si la grâce de son esprit, la loyauté de sa nature, et ce que j'appellerai la pureté de ses traditions, ne sont pas aujourd'hui des faiblesses. Un marquis de Louis XIV est-il fait pour se mesurer avec les guerriers armés en torpilleurs de M. de Bismarck?

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