‹ La société de Saint-PétersbourgChapitre 4 sur 49 · L'IMPÉRATRICE · texte numérisé non relu

L'IMPÉRATRICE

L'Impératrice Marie Féodorovna n'a pas sur son mari ni sur les affaires politiques de la Russie l'influence qu'on s'imagine, je ne sais trop pourquoi. Elle ne désire même pas l'obtenir et n'a aucune des facultés nécessaires à une femme d'État. Tenue soigneusement à l'écart par l'Empereur qui ne lui confie jamais rien de ce qui touche à la marche du gouvernement, elle n'a même pas lente de s'instruire à ce sujet et s'est strictement renfermée dans son rôle de mère de famille et de femme mondaine. La toilette et la

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danse sont ses deux passions, et elle s'y adonne et s'y livre avec une. ardeur qui lui vaut quelquefois un doux reproche de son auguste époux.

Une partie de la société blâme la passion de rirapérafrice pour la danse et y aperçoit une atteinte à l'auguste prestige de la souveraine. Très gaie, s'amusant avec l'entrain et la grâce d'une jeune fille, Marie Féodorovna adore les bals, les fêtes, les distractions de toute sorte et de toute espèce. Elle jouit de la vie avec, une naïveté adorable, et qui peut-être, ne l'empêche pas de songer aux lourdes responsabilités pouvant l'accabler d'un jour à l'autre, ni au fardeau de soucis qu'elle a portés en même temps que le diadème impérial.

Ce qui distingue surtout l'Impératrice et en fait un être essentiellement à part, c'est le charme souverain qui émane de toute sa personne, charme indescriptible, qui pénètre, fascine et à la séduction duquel on ne peut échapper. Elle n'est pas régulièrement jolie, mais ses yeux ont une expression si douce, si bienveillante, son sourire à un je ne sais quoi de si complètement irrésis-

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tible, toute sa mignonne petite personne est si gracieuse qu'on se surprend à l'aimer avant qu'elle ail parlé, et à l'adorer lorsqu'elle vous à dit deux mots.

L'Impératrice est une charmeresse, dans le sens le plus étendu de l'expression ; quand on se trouve en sa présence, et même après qu'on l'a quittée, on se surprend à méditer sur l'attrait qu'elle inspire, et on oublie totalement qu'il peut y avoir quelque chose de superfîciel dans cette nature. Marie Féodorovna a le rare bonheur d'être aimée -seulement parce qu'elle platt; on se prosterne devant la grâce incomparable de la femme et on ne se souvient plus qu'on salue l'Impératrice.

Elle a été comparée à Marie-Antoinette, ce qui est faux. La tille de la reine Louise, laquelle est une grande Marie-Thérèse, il est vrai, n'a rien de l'épouse infortunée de Louis XVI, ni surtout aucun de ses immenses défauts. Quoiqu'elle soit frivole, l'Impératrice n'est pas légère. Je ne sais si elle pourrait mourir avec la même dignité que la reine de France, mais ce dont je suis certain, c'est

qu'elle ne l'imitera jamais dans les déplorables inconséquences dé sa vie privée. Tout en ne désirant pas influencer l'Empereur, elle tient à garder la première place dans ses affections. Bref, elle est essentiellement féminine (je ne dis pas femme , car je connais bien des femmes pour lesquelles mon jugement sur le féminin serait injuste) ; elle a la bonté, la douceur, la générosité, mais en même temps certain dédain de la logique qui est l'apanage spécial de plus d'une fille d'Eve.

Il y a quelque temps, on a prétendu que l'Impératrice avait essayé de protéger certaines personnes recommandées à sa bienveillance. Je ne crois pas à ce bruit. Je suppose plutôt que son entourage s'est servi d'elle pour s'approcher de l'Empereur et lui parler directement des dits personnages.

Marie Féodorovna n'est pas capable de se livrer à la moindre intrigue. Elle intercédera pour quelqu'un, si ce quelqu'un a su toucher la bonté qui est le fond de son caractère, mais elle n'a pas assez le désir de jouer un rôle dans l'empire pour

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protéger sérieusement et avec suite le même homme.

Sa seule faiblesse est dans la facilité avec laquelle elle s'abandonne aux gens qui l'amusent, et auxquels elle pardonne, en faveur de ce mérite, bien des choses impardonnables. Tel est le cas avec sa belle-sœur, la grande-duchesse Marie Pawlowna.

Quoiqu'elle soit princesse danoise, l'Impératrice n'a pas, malgré tout ce qu'on en a dit, embrassé avec passion les intérêts de son pays. Elle aime tendrement sa famille, surtout sa sœur aînée, la princesse de Galles, mais ses affections sont celles d'une parente et non d'une souveraine; la raison d'État ne l'influence en rien. Ce qu'elle désire, je crois, c'est une union entre son fils aîné et une de ses nièces; mais l'Empereur consentira-t-il à laisser s'asseoir une princesse anglaise sur le trône de ses ancêtres?

Je me résume. L'Impératrice exercera sur vous, quand vous la connaîtrez, la même fascination que sur tous ceux qui l'ont approchée. Adorez-la comme une créature d'exception pour sa grâce, pour la noblesse pure de son cœur, mais ne lui

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cherchez point ce que les Russes appellent des fa- 'cultés de femme d'Etat. Dites-vous qu'elle'a réalisé "tout ce qu'on étaiten droit d'attendre d'elle ; qu'avec une intuition merveilleuse , ne se sentant pas les ressources nécessaires pour jouer un rôle prédominant, elle s'est abstenue de toute ingérence dans les choses hors de sa portée.

. Marie Fcodorovna s'est jugée et dirigée comme elle devait le faire, et voilà pourquoi personne n'a pu lui reprocher les machinations de certaines souveraines. Elle n'est jamais descendue à des intrigues d'antichambre et se borne à être l'ange de son foyer domestique, la protectrice des nombreux établissements de bienfaisance, auxquels elle s'Intéresse, en sa qualité de femme compatissante. Elle visite ces établissements, réjouit de sa présence ceux qu'elle protège, et produit, partout où elle apparaît, l'effet d'un rayon de soleil dans un ciel sombre.

Je n'ai rien h vous dire des enfants impériaux qui sont encore dans la nursery ou dans la salle d'étude. L'héritier du trône est lui-même tenu

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