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LA FAMILLE IMPÉRIALE

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la famille impériale, si on voulait raconter les luttes et les jalousies intestines qui la dévorent, les querelles qui s'élèvent continuellement dans son sein, et détruisent l'harmonie nécessaire h son prestige. Mais, ce prestige, aucun de ses membres, hélas ! ne songe à le préserver des atteintes de la déconsidération. Je suis de l'avis de Napoléon I", qu'il faut laver son linge sale en famille, et voilà pourquoi, moi aussi, je me bornerai à vous esquisser la physionomie de nos grands-ducs et

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grandes-duchesses. Mes principes s'opposent donc à ce que je vous raconte les anecdotes, plus ou moins vraies , qui courent dans les salons de Pélersbourg sur la famille impériale.

Le grand-duc Vladimir, frère cadet de l'Empereur, est, sans contredit, le personnage le plus influent de sa famille. Au physique, c'est un bel homme, d'une taille gigantesque, avec une figure que tout le monde s'accorde à trouver superbe, mais qui m'a toujours paru le type de la sensualité goguenarde. Au moral il est d'un caractère faible, mou, mais ambitieux. Il se croit de l'esprit et s'imagine surtout posséder un remarquable coup d'œil politique.

Secrètement jaloux de l'Empereur et ennemi de l'Impératrice, il a la prétention de gouverner l'Empire et de peser d'un grand poids sur la conduite des affaires. C'est une nature sans élévation, mais en même temps un bon vivant, aimant le vin, la bonne chère, la chasse, les femmes, en un mol, tout ce que promet aux Turcs le paradis de Mahomet. , .

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Il ignore ce que c'est que la dignité; en revanche, il a de la morgue, une morgue qui né provient pas de l'orgueil, mais simplement d'une conviction profonde que tout lui est permis. Le grand-duc Vladimir serait un être tout à fait inoffensif, s'il n'avait pas auprès de lui la grandeduchesse Marie Paulowna.

Je voudrais bien ne pas être obligé de vous parler de cette princesse, mais elle n'est point de celles que l'on tient dans l'ombre et qu'on passe sous silence. Née princesse de Mecklembourg- Schwérin, elle possède tous les traits des races royales allemandes : orgueil, ambition eifrénée^ vanité narquoise, et instinct de rapines sur le bien d 'autrui.

Son élévation au rang de grande-duchesse ne lui a pas donné la moindre affection pour sa patrie, d'adoption. Elle hait tout ce qui est russe, et elle est restée Allemande au fond du cœur, s'efiforçant de faire prévaloir en tout l'influence prussienne^ Elle aspire à jouer un rôle, à devenir une puissance' dans l'État. Femme d'esprit, elle n'est cependant

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pas intelligente ; la preuve, c'est qu'elle n'a jamais pu comprendre les exigences de sa situation. Elle a des façons de parler et d'agir, un manque de scrupules, qui permettent de la classer t>armi les. intrigantes.

Elle a fait un mal énorme k la Russie par ses rapports sur les choses qui s'y passent. Livrée à M. de Bismarck qui s'en est joué insolemment, s'est servi et se sert encore d'elle pour connaître les secrets desseins de ta politique russe, elle n'a. pas voulu ou pas pu se rendre compte de l'odieux d'un rôle qui consiste à trahir pour un étranger le pays qui vous adopte.

Au contraire de l'Impératrice, elle est légère, mais non frivole. Ses nombreux séjours h Paris lui ont enlevé sa gaucherie allemande, mais ils ont aussi développé certains traits de son caractère en désaccord avec son rang. La grande-duchesse ne sait ni se conduire, ni s'amuser, ni s'habiller en grande-duchesse; comme presque toutes les Allemandes, elle a cessé d'être grande dame dès qu'elle s'est débarrassée desr préjugés dans les-

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quels elle avait été élevée. Il y a en elle quelque chose qui éveille les désirs lorsqu'on l'aperçoit au bal ou dans une loge à l'Opéra; sa beauté, sa toilette, l'ensemble de sa personne la fait involontairement soupçonner d'avoir le cœur ouvert à toutes les impressions.

Son influence sur son mari est énorme. Elle l'anime, excite son ambition, s'efforce de lui faire jouer un rôle, et, si les temps avaient été favorables à une conspiration, elle n'aurait reculé devant rien pour saisir le trône. La seconde femme de l'Empire, elle ne pardonne pas à l'Impératrice d'être la première. Cependant, elle donne ce spectacle à tous ceux qui connaissent sa jalousie, son envie, de ne jamais quitter l'Impératrice, afin d'attraper, par ricochet, quelques hommages de plus.

La grande-duchesse Vladimir est une âme inquiète, un esprit tourmenté, qui se consume dans le besoin de faire parler d'elle; après avoir obtenu tout ce qu'elle a voulu, elle se désole de n'avoir plus rien à désirer.

Marie Paulowna sent qu'elle n'est pas populaire

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eo Russie, et aujourd'hui, après avoir fait tout le contraire de ce qu'il fallait pour être aimée, elle ■s'irrite de ne pas l'être. Dans sa colère, elle attribue l'antipathie qu'elle inspire à son refus d'embrasser la religion grecque. Elle ne consent pas h reconnaître que le peu d'affection qu'on lui porte vient, d'une part, de son manque de tact, d'autre part de cet instinct inné dans la nation russe, qui, lui fait deviner immédiatement ses ennemis.

La partie intelligente de la société -de Pétersbourg se rend parfaitement compte des menées de la grande-duchesse, et en veut à cette princesse de sacrifier le pays à ses sympathies allemandes, de servir les visées de la politique prussienne. En outre, on lui reproche ses allures tapageuses et l'influence de mauvais genre qu'elle exerce en matière de choses mondaines. Ses soirées intimes, où l'on joue à la roulette, ont été très hautement critiquées. De mauvaises langues ont prétendu que, non seulement elle s'encanaillait elle-même, mais encore qu'elle encourageait les autres à le faire.

Je n'irai pas aussi loin et je suis porté à atlri-

buer les inconséquence de la conduite de Marie Paulowna à son entourage — qui est détestable sous tous les rapports — plutôt qu'à elle-même. Ce que je ne puis lui pardonner, c'esl de subordonner les intérêts du pays auquel elle doit tout h ceux de l'Allemagne, c'est d'oublier qu'elle, est épouse et mère, et de travailler à détruire l'avenir de son mari et de ses enfants pour satisfaire de mesquines ambitions personnelles. Je redoute en elle la manière dont elle sert les intérêts de M. de Bismarck et ce qu'elle fait pour faciliter la tâche de notre pire ennemi.

L'Impératrice, qui, si elle l'avait voulu, aurait pu mettre des entraves à l'activité dévorante de sa belle-sœur, ne l'a jamais essayé, soit par bonté, soit parce que Marie Paulowna s'est évertuée ces derniers temps à lui plaire et à l'amuser avec des bals et des fêtes donnés en son honneur. Notre charmante souveraine n'a pas le don de lire dans l'avenir, et elle est trop loyale pour croire à la duplicité des autres. Vraie, elle-même, elle ne comprend pas ce que c'est que l'hypocrisie, et son

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esprit est aussi limpide que le regard de ses beaux yeuxi

Cependant, il n'existe pas une intimité bien étroite entre les deux belles-sœurs, et les sympathies de l'Impératrice sont plutôt acquises à la grande-duchesse Elisabeth Féodorovna qu'à la brillante, trop brillante Marie Paulowna.

La grande-duchessc Elisabeth est l'épouse du grand-duc Serge. Mariée depuis peu, elle ne joue encore aucun rôle dans la famille impériale. C'est une jolie, gracieuse, aimable personne, ayant un mot bienveillant à l'adresse de tout le monde, un sourire pour chacun. Le peu d'habitude qu'elle a de la société empêche de juger de son esprit, mais elle attire par sa beauté, par l'expression de douceur de ses yeux et de toute sa physionomie. Elle rappelle ces blondes et frêles Anglaises qui ornent les keepsakes, et son air de mélancolie ajoute à la ressemblance. On a beaucoup jasé dans les salons de Pélersbourg à propos de différents bruits répandus par des malveillants sur ses rapports avec son mari. Je ne les relèverai

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pas, les croyant absolument faux. Je me bornerai à vous dire que le grand-duc Serge n'est pas aimé dans la société, et qu'on ne demande pas mieux que d'avoir à lui reprocher quelque chose. Sa jeune épouse, en revanche, a su conquérir la sympathie de tous ceux qui ont eu l'occasion de l'approcher et l'affection de toute sa famille, à commencer par l'Impératrice, comme je vous l'ai déjà dit.

Les deux autres frères de l'Empereur sont le grand-duc Paul et le grand-duc Alexis. Le premier habite presque toujours à l'étranger et ne . fait pas encore parler de lui. Quant au second, il a beaucoup occupé, avec ses faits et gestes, la chronique scandaleuse de tous les pays. C'est un bon vivant. Si le sort l'avait fait naître boulevardter, il eflt été parfaitement à sa place. Paris est son élément et il a l'illusion que, quand il s'y trouve, personne ne sait ce qu'il y fait. Aimable et galant homme du reste, empressé auprès des femmes, donnant volontiers des poignées de main à droite et à gauche, il n'aspire pas à jouer un

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rôle, et ne s'intéresse que par devoir h la marine dont il est le chef responsable ; dévoué à l'Empereur, auquel il ressemble beaucoup physiquement, son caractère en général est susceptible d'attachement et fort accessible à l'influence féminine.

Depuis plusieurs années ^éjà, il est aux pieds de la belle comtesse Beauharnais, la femme de son cousin le prince de Leuchtenberg et ta soeur du célèbre général Skobelew. Zénaïde ou Zina Beauharnais, comme on la nomme habituellement, est sans contredit l'une des plus superbes personnes qui ont embelli la scène de ce monde. Très admirée, jalousée plus encore, tant à cause de ses charmes que de son brillant mariage, elle appartient au nombre de ces femmes prédestinées de toute éternité à faire parler d'elles. Très ambitieuse, dépourvue de préjugés et de scrupules, d'une indifférence quasi royale pour tout ce qui touche au qu'en dira-t-on, elle affiche ouvertement ce dont on se cache ordinairement, et, dans son arrogance splendlde, semble défïcr la calomnie et la sommer de se taire. C'est un être qui grise. Moi-même j'ai tou-

jours senli mon cœur palpiter, lorsque je me. suis approché d'elle. Elle fait appel à tous les sens des hommes avec lesquels elle se trouve en contact, fascine, séduit, rend fou, rien qu'avec un geste de ses épaules.

Elle est une de ces créatures auxquelles l'on ne demande que de dominer l'univers entier par leur seule beauté. 11 est probable que la médisance ainsi que la calomnie, qui ne l'ont pas épargnée jusqu'ici, s'acharneront encore et toujours après elle; je doute qu'elles parviennent à l'atteindre, encore moins à la renverser. Elle doit avoir des -hauts et de? bas, subir des disgrâces, mais elle saura en triompher, car c'est une tète de fer et un cœur de... pierre précieuse. Je lui reproche de n'avoir pas consacré une part de l'immense fortune de son frère à quelque fondation d'hôpital d'invahdes, portant le nom de Skobe ew.

On a voulu lui attribuer un rôle politique, faire ■croire qu'elle était l'agent de gens habiles qui l'exploitaient. Je n'hésile pas à m'inscrire en faux contre cette assertion. La comtesse Beauharnais

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est trop absorbée par sa propre personne pour servir qui que ce soit. Elle n'a que rambition de su propre gloire et pas assez de suite dans les idées ni de souci des affaires d'autrui pour s'occuper d'autre chose que d'assurer son propre pouvoir et ses propres jouissances. Elle tient à être constamment la plus belle, la plus élégante, ta plus entourée.

Elle a été contente d'avoir épousé un prince du sang, d'avoir fasciné un grand-duc. Elle ne serait, je crois, parfaitement heureuse que si elle parvenait à monter encore plus haut.

Notons qu'avec tout cela c'est une très bonne personne. L'envie, la jalousie, la haine, sont pour elle des sentiments inconnus. Elle est toujours prête à rendre service et complètement dépourvue des mesquineries féminines ; elle a de singulières contradictions dans le caractère, comme par exemple le désir de régner sur les hommes sans vouloir pour cela les influencer; elle a les instincts, mai» non les ressources, et les ambitions d'une Montespan. H lui suffit d'être toujours « parée de mille

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boucles », comme dit M"" de Sévigoé de la triomphante maîtresse du roi Louis XIV.

Le prince Eugène Roraanovski, duc de Leuchtcnberg, son époux, peut être qualifié en deux mots : c'est un mari amoureux, en même temps facile h satisfaire et à aveugler.

A côté des frères de l'Empereur, il y a encore ses oncles les grands-ducs Constantin, Michel et Nicolas. Tous les (rois ont occupé une grande place sous le règne d'Alexandre II, tous les trois n'ont plus aujourd'hui que le souvenir de leur influence passée qui puisse les consoler de l'obscurité dans laquelle ils sont tombés.

' Le grand-duc Constantin, le plus instruit, le plus intelligent et le plus actif des trois, est aussi celui qui a été le plus accablé par le changement qui s'est opéré dans sa destinée. Il a disparu complètement de la scène du monde, quand 11 était fait peut-être pour y jouer un premier rôle. C'est une nature extrêmement puissante sous des apparences calmes , ardente avec Sang-froid. Capable de lout comprendre, de tout s'assimiler, il est cepen-

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dant fait pour s'intéresser à lui-même plus qu'aux autres ; dans le moment où il participe à une conversation animée, où il étonne ceux qu'il écoule par la présence de son esprit, tout à coup il semble que quelque pensée intérieure le saisit et l'absorbe. Qu'y a-t-il au fond de cette [âme ambitieuse de gouverner les hommes et que les circonstances isolent de plus en plus?

On dit que, pendant de longues années, l'intrigue aété son élément; qu'àl'époque où il était au faite du pouvoir il eût voulu le posséder seul, et que, maintenant qu'il t'a perdu, il ne se console point de n'avoir pas au moins essayé de s'en emparer. On ajoute qu'il est à la fois conservateur et démocrate dans <«s opinions ; qu'il n'aurait pas hésité à faire cause commune avec la révolution, s'il avait pu, grâce à elle, s'emparer de la couronne; qu'il l'eût ensuite écrasée, non seulement avec énergie mais avec cruauté. Voilà ce qu'on dit, mais, moi qui l'ai vu de près, je m'explique son caractère autrement. Homme de savoir, d'idée, passionné pour la grandeur de son pays, il souffre, dirait l'école rcalistc;

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du (i remuement » en lui de ses facultés exceptionnelles. Sa passion du progrès, ses connaissances scientifiques inutilisées le désespèrent; il eût voulu répandre, semer, faire fructifier tout ce qu'il avait amassé. Sa femme, la grande-duchesse Alexandra Josefovna, se montre également peu dans le monde. Belle comme le jour, au temps de sa jeunesse, elle a le cœur ulcéré par la plus sensible blessure qui puisse être faite à Tamour-propre d'une femme, par le chagrin de se voir préférer des créatures audessous d'elle. Elle vit, maintenant, retirée au fond de son palais, absorbée par des œuvres de bienfaisance, ne voit presque personne, essaie de se consoler comme mère de ses tristesses d'épouse.

Le grand-duc Nicolas est célèbre par la guerre d'Orient. Beaucoup de gens, chez nous, croient que c'est à son irrésolution que nous devons de n'êlrc pas entrés à Constantinople; s'il a commis des fautes alors, l'Empereur les lui a pardonnées. 11 s'efface autant que possible, s'occupe exclusivement de questions militaires et de questions féminines, el mène, lui aussi, une existence assez terne, mais

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