I.——PENSÉE DES PAUVRES
Je ne puis pas, sur la rue, me rencontrer avec un mendiant, sans éprouver à son aspect un inexprimable malaise. Si j’er. avais le courage et la franchise je vous avouerais, sans détour, que sa présence m'est importune et qu’elle me place, en l’apercevant, dans la situation exécrée d’un débiteur volontaire marchant, par mégarde, sur le pied de son créancier. Lorsque ce pauvre contemple mes beaux habits, fixe ma figure joyeuse, embrasse enfin d’un seul coup d’œil tout mon luxe de bien-être et de gaieté, je sens courir à travers mes veines un froid glacial, car j'ai cru surprendre, dans ses yeux scrutateurs, le regard exercé d’un limier de police qui vient de reconnaître sur ma personne les articles d’une toilette volée. Il me semble que je suis l’auteur de sa misère, que je lui ai escamoté sa fortune, son bonheur, son pain. Je m'’esquive alors comme un filou, et cette peur criminelle d’être emprisonné pour larcin me hante des jours entiers.
Le soir venu, il s’en faut de beaucoup que mon épouvante sommeille. Si je m'arrête à penser que ma demeure est somptueuse, voici qu’un mauvais génie me souffle à la mémoire qu’à cette heuie même l’homme à la besace est blotti, lui et les siens, sous le toit de quelque méchant grenier. À table encore cet impitoyable censeur se glisse entre mon appétit et la succulence des mets où je crois voir les débris de pain et de légumes que le vagabond entassait pêle-méle au fond de son panier. Ce spectacle empoisonne ma sensualité et tout ce que je mange me dégoûte. Je n'ai même pas la distraction de partager la franche gaieté de mon feu de grille, car, si je m'arrête À écouter ses pétillantes étincelles, l'esprit qui me possède fait tousser à mon oreille mon frileux personnage. Quand je me glisse, la nuit, sous mes chaudes courtes-pointes, je ferme les yeux pour ne point voir le spectre du mendiant se pencher sur mon lit et me regarder dormir. Ce fantôme, j'imagine, doit avoir le rire sardonique. Ces pensers amers tyrannisent mon intelligence à ce point d'opiniâtreté qu'ils pèsent sur elle comme un remords. L’habitude de ces quotidiennes réflexions m'a rendu machinal, et invariablement, aujourd’hui, à chaque apparition de pauvres, je soumets à mon impartialité ces trois questions suivantes qui résument, à elles seules,
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toute une série de méditations à moi personnelles et relatives à ce triste sujet :
Pourquoi est-il pauvre ?
De combien est-il paurre ?
Depuis quand est-1l pauvre ?
J'entends alors en moi-même quelqu'un répondre par cette foudroyante apostrophe :
Pourquoi es-tu riche ?
De combien es-tu riche ?
Depuis quand es-tu riche ?
Pourquoi Zur plutôt que or 7? Paroles embarrassantes en vérité, interpellations plus captieuses encore ; car est-il une réponse possible en face d’une pauvreté qui n’a eu pour origine ni la paresse invétérée, ni la débauche dégradante, ni l’ivrognerie bestiale, ni l’extravagante prodigalité, mais d’une indigence dont la Providence seule s’est ménagé le secret. Que penser à la*vie d’un homme, honnête toute sa vie et mendiant toute sa vie ; ne volant absolument rien à personne (pas même une réputation) et manquant absolument de tout ; d’un homme qui né pauvre, vivra pauvre et mourra paurre, tout comme son père et ses enfants, pour avoir été, dans la personne de son ancêtre, volé, calomnié, ruiné par un misérable ? Quoi donc penser aussi de ce gueux, de cet infâme, enrichi de la fortune de gens aujourd’hui nécessiteux, de ce personnage honoré, considéré, festoyé, de ce lâche hypocrite, qui s’est bâti une renommée d’honnête citoyen sur les ruines et le déshonneur des familles, de ce millionnaire enfin, qui, né euwreux, vivra Aeureux, mourra Heureux comme son père et ses enfants, ayant absolument tout volé et conservant absolument tout, malhonnête de sa naissance à sa mort, et richissime à vie ?
Mais le plus désespérant aspect de cette pensée lugubre est de savoir qu'érrévocablement chacun d’entre nous ici-bas assume, de gré ou de force, la responsabilité du quadruple grand rôle de la vie matérielle : légitimement fortuné avec CRÉSUS, où criminellement avare avec NABULON, vertueux et résigné comme l’indigence de LAZARE, scélérat et révolutionnaire comme PIERRE BLOT, (*) bon communard et mauvais pauvre.
Que serez-vous ? Je l’ignore. Nul ne le peut mieux savoir que celui-là même qui n’a qu'à vouloir son avenir pour le connaître : car prophétiser chez l’homme c’est choisir, Avoir vu ce que vous serez ne fera jamais que Dieu puisse être raisonnablement tenu responsable de ce que votre libre arbitre voudra être.
Des quatre rôles à distribuer lequel acceptez-vous ? CRÉSUS? Ce n’est pas le plus enviable À mon sens et m'est avis que je vous dois autant de félicitations que de condoléances. Inutile d'ajouter avec cela si votre bonne fortune me rend jaloux.
PIERRE BLOT? Votre surcroit de misères me fait inconsolable ; car en outre de l’estime, du travail, du pain, du vêtement, la Foi, l’'Espérance, la Charité, ces trois grands moteurs du Catholicisme, ces hauteurs
(*) Titre et personnage principal d’une œuvre de Paul Féval faisant suite au fameux livre : Zes Ætapes d'une conversion.
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d'appui naturelles à toutes les défaillances humaines, vous manqueront à la fois, et dans votre désespoir vous livrerez au suicide les trois grands indigents de votre être : le corps, le cœur et l’âme.
Préférez-vous NABULON? J'aimerais mieux pleurer votre mort que votre damnation. Les espérances qui suivent un cercueil dans la terre ne descendent pas avec lui au puits de l'abyme. Tes mauvais riches me paraissent avoir acheté au prix d’un bonheur éternel le privilége d'avoir un paradis en ce monde. C'est opérer, suivant plusieurs, une ingrate transaction, aussi malhabile qu'imprudente. Cette idée fixe a pris en moi la consistance d’une conviction.
Accepterez-vous LAZARE? Somme toute, le mérite des trois premiers rôles débattu, il vous faut convenir qu'il ne leur est inférieur qu’en apparence,
Cela vous prendra du temps à l’apprendre, mais il est en preuve, chez les pauvres, que l'estomac s’habitue à la faim, les mains au travail, le corps à la misère et le cœur au mépris, tout comme les tempéraments s’acclimatent aux pays où ils vivent. L’humiliation et l’indigence font à l'homme une seconde nature, infiniment supérieure, au point de vue chrétien, aux exigences de vie la plus opulente. Elles deviennent, à la longue, impérieuses tout comme les nécessités fictives ou réelles de la manie ou du devoir. Si tyranniques qu'ils soient il n’est pas de régimes de vie qui ne deviennent, avec la routine, familiers en pratique. 1 oyola, Vincent de Paul, François d’Assises, François Régis, François-Xavier, François de Borgia, Benoit Joseph Labre, et nombre d’autres saints, partagent cette manière de voir.
Quoiqu'il advienne, je vous souhaite le caractère de Jor : son esprit de renoncement si Dieu vous appelle aux richesses ; sa patience inaltérable et son âme grande si le bon Maître vous réserve en ce monde les plaies de Jésus crucifié. N’allez pas croire votre pauvreté trop obscure, ou vos douleurs trop incurables. “ ÆZewreux ceux qui pleurent, a dit le Juste, parce qu'ils seront consolés.” Puis Il ajoutait après avoir énuméré les huit seules béatitudes possibles en ce monde : “ Vous serez heureux “quand les hommes vous maudiront, vous persécuteront, vous accableront “ de calomnies à cause de mor. Réjouissez-vous alors et faites éclater votre “ jote, parce qu'une grande récompense vous est préparée dans le ciel.”
A part les promesses éternelles de l'Evangile, correctif infaillible des injustices du temps, il y a, dans le peuple, certaines âmes d'élite qui ont saisi, jusqu’à travers la réfraction que lui fait subir notre épaisse et lourde atmosphère la marche toujours régulière, et l'influence toujours bénigne de cette divine étoile: /a Providence. Elles ont, par la seule rectitude de leur jugement, corrigé les déviations apparentes que lui impriment les faux télescopes et les faux yeux des faux astronomes. Il en est qui s’en vont cherchant dans la hauteur de nos classes sociales les zones du firmament. Les eussent-ils découverts qu'ils confondraïent encore le mouvement et l'harmonie de leurs sphères avec le trémoussement ridicule de notre chétive humanité. Ils sont de force à ne pas distinguer un fanal d’une planète, C'est à de pareilles énormités que viennent aboutir les savantes recherches de ces matérialistes anti-chrétiens, obstinés ridicules, qui se méprennent au point d'explorer la terre de leurs lunettes pour y trouver des constellations. Mais de même
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qu dans la foule aveugle il se trouve des âmes mortes, des regards éteints qui ne voient plus le ciel à l’aspect d’une nuit étoilée, de même, dans ces flots de même multitude brutalement avide et remuée par les seuls intérêts sordides d’une vie matérielle, d’éblouissantes intelligences, des regards d’aigle se rencontrent, et fixent Dieu, auteur, régulateur, continuateur de la Providence, à travers 1: disque du soleil, la moins défectueuse de ses images terrestres. Ce soleil, dieu lui-même pour l'enfance naïve des peuples, n’est dans l'esprit de ces penseurs catholiques qu’image lointaine, mourante et pâle étincelle de cette Grande Lumière Uluminant tout hksmme venant en ce monde. C'est à son divin éclat que l'esprit supérieur de Madame la marquise de Créquy dut la primeure de cette pensée, consolante à l’égale d’une vérité révélée : “ Balancer le malheur de naître par le bonheur de mourir.” Telle est la loi d’immuable justice que la Providence s’est imposée à l'égard du misérable en ce monde. L'équilibre sera rigoureusement maintenu entre les amertumes et la mort de l'exil, les joies et l’entrée triomphale en la future patrie. Plus longue la proscription, plus complet le séquestre, plus glorieux le rappel des ostracisés et plus magnifique leur héritage.
Ce compromis silencieux d’obéissance passive entre la Providence et ses pauvres demeure irréfragable comme un serment. Il en partege le caractère et la permanence. Ta sécurité des parties contractantes y est engagée, car il offre une égale hauteur d'appui à la justice indéfectible qu'elle nécessite comme aux espérances immortelles qu’elle confirme.
Nulle appréhension possible, aulles angoisses dévorantes ; ce serait blasphémer que ‘le croire Dieu parjuge. Quelle à âme, si crucifiée, oserait maintenant reprocher À son divin Auteur ses meurtrissures et ses ulcères ?
Ainsi s'explique dans les consciences inquiètes et égarées le scandale de ces prétendues manifestations de la Providence en des actes ou des événements marqués au coin de la plus révoltante injustice ou de la plus odieuse partialité. N'oublions pas en outre, /4 sétribution du Grand Justicier, laquelle sera dans l’autre monde le redressement comme la revanche de tous les griefs irritants, de toutes les anomalies criminelles. commis, tolérés, sanctionnés, applaudis ici-bas dans le ‘Temps, mais, grâce à Jésus-Christ, redressés, désavougs, répudiés, châtiés à leur mesure dans une expiation de durée éternelle. Pour les tyrannisés, les pauvres, les faibles, parias de tous les bonheurs comme favoris de toutes les tortures, l'ennui est d'attendre. Mais ce retard forcé, (nécessaire à la perdition des oppresseurs) ne dépassera pas la vie. Quatre- “vingt à cent ans de patience sont peu, en réalité, pour obtenir contre le siècle et ses disgrâces une réhabilitation éternellement complète,