‹ La Société de St-Vincent de Paul, statistique universelle de ses aumônes [microforme]Chapitre 4 sur 19 · IV.--FRÉDÉRIC OZANAM · texte numérisé non relu

IV.--FRÉDÉRIC OZANAM

Cent soixante-treize ans après la mort de St. Vincent de Paul, à un intervalle exact de deux siècles depuis la fondation de l’Hospice des Sœurs de la Charité (1633), aux derniers jours de Mai 1833, il se passait à Paris, au bureau de Za Tribune Catholique, rue Petit Bourbon, St. Sulpice, un événement remarquable. Ceux d’entre mes lecteurs qui ont eu la bonne fortune de lire la Wie de St. François-Xavier, par Daurignac, remarqueront dans le récit qui va suivre une identité de faits étonnante. Il existe entre la Compagnie de Jésus et la Société de St. Vincent de Paul une telle corrélation d’origine, que sa négation demeure inadmissible pour quiconque veut un instant étudier leurs moyens de comparaison. (*)

Nous sommes au soir du 22 juillet 1534, à Paris. C’est l’heure choisie par Ignace de Loyola pour la fondation de son Ordre. Ses disciples, au nombre de sEPr, se tiennent debout auprès de lui ; au premier rang, Ignace de Loyola, puis François-Xavier, sa conquête, Diego Laynez, Alfonso Salmeron, Simon Rodriguez, Nicolas Bobadilla et Pierre Lefebvre. ‘Tous, nous dit l'historien Daurignac, hommes de science, de mérite, de haute intelligence. Ils se contemplèrent un instant avec une mutuelle admiration et éprouvèrent une émotion qui se trahit par des larmes involontaires.”

Nous sommes au soir du 22 mai 1833, à Paris. C’est l'heure choisie par Antoine Frédéric Ozanam pour l'établissement de son grand œuvre de bienfaisance, Au jour fixé, ses disciples, au nombre de SEPT, se rendent auprès de lui ; ils se nomment Bailly, Clavée, Devaux, Lallier, Lamarche, Letaillandier et Ozanam. ‘“ Tous, dirai-je avec Daurignac, hommes de science, de mérite, de haute intelligence. ”

Ce qu'il advint aux SEPT premiers Jésuites du monde, dut se reproduire chez les SEPT premiers VISITEURS DES PAUVRES. L’immensité de l’œuvre et la pénurie des ressources, la beauté de l’action qu'ils allaient commettre, le bonheur anticipé qu’ils en ressentaient, tout, jusqu’à la singularité de l'heure où ils étaient réunis, jusqu’au silence

(*) N. B. La similitude de leurs commencements demeure le caractère indélébile de leurs destinées. Ainsi la Compagnie de Jésus est abolie par Clément XIV en 1773. Quatre vingt huit ans plus tard, 1861, la Société de St, Vincent de Paul est supprimée par Napoléon TIT. L'épreuve se mesure à l'importance respective de ces institutions ; la cadette éit bannie de France, son aînée est chassée de luni :rs entier. Leur avenir promet d'être identique, car elles sont toutes deux ressuscitees, E, N,

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même qui semblait être lui-même recueilli, tant il s'était fait absolu à ce moment solennel, conspirait à les maintenir sous le coup d’impressions formidables. Sept jeunes gens pour prêcher et inaugurer une croisade contre l’ennemi le plus acharné et le plus invincible de la société : le Paupérisme ! Quels preux ! s’est écrié l'Eglise ! Quels téméraires ! a ricané 'esiècle, En effet, il n’est pas aux yeux du monde frivole une aberration plus lamentable que la folie de Jésus Crucifié. Si braves qu’ils fussent, les héroïques apôtres se seraient sentis défaillir devant la responsabilité de cette tâche surhumaine, s'ils n’eussent compté que sur les grands moyens matériels: l'argent, la réclame, le prosélytisme et le zxombre.

De Pargent ! en pouvait-on raisonnablement demander à de pauvre: universitaires, étudiants en droit à la Faculté de Paris ? Za réclame, il n’y fallait même pas songer ; la charité dans les journaux ne publie d'ordinaire que de mauvais articles. Quant au prosélytisme Von aurait eu mauvaise grâce de croire qu’il pouvait être chauffé à blanc, les charges de la nouvelle société, ne comportant pas de salaires, étaient encore moins honorifiques qu’une place de prernier messager dars un bureau d'administration quelconque. Le titre futur de Président de la Conférence Votre Dame de Paris ne var:drait pas à son propriétaire les égards lucratifs rendus à un Président de Cour de Cassation. Pour le nombre ils étaient sep/ / / Et cependant rien n'aurait pu amoindrir leurs sereines espérances car ils avaient pour hauteur d'appui deux murailles inébranlables : LA FOI en CELUI qui nourrit, en Galilée, cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, et LA FAVEUR de cette miraculeuse amitié que les misérables et les foules bénissaient dans la personne de St. Vincent de Paul. La Providence, en dépit du progrès moderne, avait encore du bon, et comme le petit pauvre de Dax était toujours son Intendant, on pouvait utiliser, avec espoir de profit, ce vieil engin du moyen-âge.

Il est rapporté de plus, suivant Daurignac, qu'après avoir pleuré d’attendrissement sur la victoire héroïque de ses frères et la sublime générosité de leur sacrifice, Ignace de Loyola leur adressa la parole en ces termes :

‘Je comprends votre émotion, j'ai voulu laisser ignorer à chacun de vous les noms des compagnons que le ciel lui avait choisis afin de laisser votre cœur plus libre de suivre les inspirations de Dieu. Je comprends qu’en vous voyant, votre zèle, votre courage, votre confiance redoublent d’ardeur. Lieu vous appelle tous à une entreprise d'une immense importance, j'en suis convaincu, Or, si chacun de vous séparément est capable de grandes choses, que sera-ce en vous réunissant dans une seule pensée,

n seul intérêt, un seul but : la gloire de Dieu, le bien de l'Eglise? Vous avez eu le temps d'examiner devant Dieu votre vocation, vous allez vous prononcer aujourd’hui.

‘ Pour moi, je n’ai qu'un désir: c’est, avec le secours de la grâce, de conformer ma vie à celle du divin Modèle. La sainteté personnelle de Jésus-Christ ne lui a pas suffi : ila vécu, il a souffert, il est mort pour le salut des hommes. Je veux don tâcher de l’imiter en cela, autant qu’il sera possible à ma faiblesse, En travaillant à ma propre perfection je veux me dévouer au salut de mes frères, ”

Ecoutez, mainten la harangue de Frédéric Ozanom aux vaillants de sa troupe.

‘* Nous sommes envahis, leur dit-il, par un déluge de dectrines philosophiques et ‘hétérodoxes qui s'agitent autour de nous, et nous éprouvons le désir et le besoin de ‘€ fortifier notre foi au milieu des assauts que lui livrent les systèmes divers de la

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‘{ fausse science. Quelques uns de nos jeunes compagnon: d’études sont matérialistes, ‘quelques-uns saint-simoniens, d’autres fouriéristes, d’autres encore déistes. ‘ Lorsque nous catholiques, nous nous efforçons de rappeler à ces frères égarés les ‘ merveilles du christianisme, il nous disent tous: Vous avez raison si vous parlez ‘du passé : le christianisme a fait autrefois des prodiges ; mais aujourd’hui le chris- ‘tianisme est mort ; et en effet, vous qui vous vantez d’être catholiques, que faites- ‘vous? Où sont les œ.vres qui démontrent votre foi, et qui peuvent nous la faire ‘respecter et admettre? Ils ont raison ; ce reproche n’est que trop mérité. Eh bien, ‘à l’œuvre ! et que nos actes soient d’accord avec notre foi. Mais que faire? Que ‘faire pour être vraiment catholique, sinon ce qui plaît le plus à Dieu? Secourons ‘ donc notre prochain, comme le faisait Jésus-Christ, et mettons notre foi sous la ‘ protection de la charité !”

St. François-Xavier avait évangélisé les idolâtres en Asie, Ozanam allait, dans la capitale du monde artistique, au centre même de l’Europe la plus raffinée, catéchiser les barbares de la civilisation retombés dans les sauvageries de la vie païenne. Pour la plupart d’entre eux, c'était la faim, le manque de travail, l'apparition des mauvais livres qui avaient été la cause immédiate de leur nouveau passage à l’ennemi. Or, c'était par le pain, l’occasion du travail, l’établissements de bibliothèques morales et chrétiennes que l’on allait tenter la capture de ces déserteurs de la grande armée sociale et catholique. Aussi, quand le fondateur de cette œuvre excellemment humanitaire eut exposé et développé à ses frères le plan de cette fameuse compagne, ses enthousiastes lieutenants s'écrièrent-ils, en fixant du regard les greniers et les mansardes de St. Antoine, Belleville, Grenelle, et autres * .auvais faubourgs de Paris : “ A l'assaut ” ‘* A l’Assaut. ?” C'était l’écho sonore d’une acclamation magnifique que les enfants de Loyola avaient lancée comme un défi à l'univers entier lorsqu'ils criaient à l’unisson, trois siècles auparavant : “ A la terre sainte! À la terre sainte !”

Si le paupérisme dégrade, la pauvreté sanctifie ; nulle part (Londres toujours excepté) ailleurs qu'à Paris, ne se pouvaient trouver de quartiers plus misérables et plus nécessiteux, L'aumône du corps, et | celle particulièrement de l'esprit y étaient urgentes. Cette poignée de cadets chercha des recrues, L'escouade sefit bataillon, le bataillon devint régiment, le régiment grandit armée, Vingt ans après, (1853,) à Florence, Antoine Frédéric Ozanam, le prince de cette glorieuse phalange, dirigeait la première assemblée des membres de la Société St, Vincent de Paul, en qualité de vice-président du Conseil-Général des conférences.

“Au luu se sept, s'écriait le fondateur, avec la conviction profonde que crée dans ‘une âme le sentiment du devoir accompli, au lieu de sept, à Paris SEULEMENT, 704 #€ sorimes 2,000, ét nous visitons 5,000 familles, c'est-à-dire environ 20,000 individus, “e c'est-à-dire le quart des pauvres que renterme cette immense cité. Les conférences, en ‘‘ Arancé SEULEMENT, sou’ au nombre de 500, et nous en avons en Angleterre, ‘Sen Espagne, en belgique. en Amérique, et jusqu'à Férusalem. C'est ainsi gu'er “commençant huimblement on peut arriver à faire de grandes choses, comme Tésus- ‘6 Christ qui de l'abaissement de la crèche s’est élevé à la gloire du T'habor.”

Désormais l'heure était venue pour le Bien de répondre au Mal, comme autrefois Satan au Sauveur du Monde : “ Maintenant je me nomme ‘ Légion.”

A l'heure mème où le professeur adoré de la Sorbonne, tout palpitant de zèle, racontait à la jeunesse émerveillée de Florence l’histoire des origines providentielles de la Société de St, Vincent de Paul, à

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l'instant où il lançait comme une menace provocatrice aux incrédules et aux esprits positifs des négateurs le chiffre miraculeux des pauvres secourus, des conférences établies, des sommes recueillies et payées en aumônes, des fondations de patronages, de bibliothèques, au moment même où l'auditoire électrisé acclamait avec délire la triomphante expérience du maître, un personnage lugubre se glissait comme un espion dans la salle des séances. Quel était ce mystérieux inconnu ? Qui l'avait attiré au milieu de cette brillante jeunesse Toscane ? Leurs applaudissements sans doute, car ce masque affreux avait, par la nature même de son étrange caractère, juré haîne implacable à tout ce qui vit, combat ou triomphe en ce monde. Sa puissance, elle était irrésistible car on disait que sa farouche jalousie autant que ses colères aveugles, sa rancune séculaire autant que ses féroces vengeances, avaient duré six mille ans. Cet auditeur effroyable c'était la Mort. Oui, la mort inévitable qui écrivait sur son carnet le nom béni d’Ozanam. Comparativement, la distance qui séparait la tribune du banc où était venu s'asseoir le sinistre recruteur HA minime. Car, entre le soir du 24 février et le matin du 8 septembre

853, jour de la Nativité de la Très-Sainte Vierge, il y avait à peine six si Pour les regards humains il n’est plus de méprise possible sur la nature de cette aurore dont les lueurs vont grandissantes et que l’on croyait être seulement de la gloire hum:ine. C’est l’aube de l'éternité qui se lève ; elle met à la statue d'Ozanam comme un vêtement de lumière. Il meurt enseveli dans la foi, tel qu’un brave dans son drapeau, et sirien des honneurs terrestres ne peut amoindrir la pâleur du linceul qui le couvre, tout conspire à lui donner la majestueuse ampleur d’un royal manteau.

Ça été, pour l'instruction et au profit d’un grand nombre, le dessein bien arrêté du Maître de la Sagesse, que de placer dans le plus grand acte de sa charité le couronnement de la gloire temporelle d’ Ozanam. réservant, en dehors du temps et après l'épreuve de ce monde subie, le secret de l’éternelle récompense.

Si brillante que soit la carrière, l’homme qui l’a parcourue ne peut pas plus raisonnablement que sainement être jugé aux clartés, rayonnantes il est vrai, mais intéressées, de sa propre gloire. Les paillettes et le clinquant d'un hisirion ne donnent point chez cet acteur la mesure de son esprit ou le brillant de sa verve. On serait entrainé à G'incroyables balourdises s’il fallait compter les saillies d’un pitre au nombre d’étincelles échappées à son collier de verroteries ou au pétillement de ses fausses perles. Pas plus qu’en fait de musique, les beautés d'une page d'harmonie ne se chiffrent au nombre des instruments qui l’exécutent. La renommée ne grandit pas le mérite : un rayon de soleil n'a jamais rien su ajouter à la pesanteur spécifique de l'air. La Morale chrétienne, la Foi catholique, telles sont les deux seules et grandes lois de ce Code immuable d'autorité où se viennent appuyer les défaillances du dogme historique, les deux points de repère, à l’aide desquels l'astronomie mondaine rectifie la hauteur dans les actes humains.

Ainsi Frédéric Ozanam, l’Ozanam vêtu d'hermine, l'Ozanam professeur titulaire d'Université, l'Ozanam docteur ès-lettres à la Sorbonne. favori des institutions savantes, adulé par les collégiens de hautes familles, applaudi de la France entière et acclamé par toute l’Europe

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académique, cet Ozanam, dis-je, spécimen de la valeur humaine acquise au. moyen d'actes furement humains, et comparé, sans transitions, aux récompenses promises aux œuvres de mérite essentiellement divin n’est qu'un pygmée près de Fréderic Ozanam défenseur du Saint-Siège, de Frédéric Ozanam homme de foi, et de bonnes œuvres, de Fréderic Ozanam propagateu: du christianisme, de ce vaillant général auquel lès sentinelles avancées de l'Eglise militante donnait la consigne sur tous les chemins de l'humilité, sur toutes les routes de la vérité, dans tous les sentiers perdus de la charité catholique, de ce marcheur infatigable allant toujours de l'avant, de cet Ozanam spiritualisé, plus élevé encore que le parterre ou la tribune de la Sorbonne alors que, membre visiteur, il montait pour la première fois l'escalier du premier pauvre secouru par la conférence Motre-Dame de Paris.

Telle est la valeur d'vfne (la seule réelle) des actes humains d’'Ozanam : telle est aussi la pâle et lointaine esquisse de ce modèle, la seconde caution de ma cliente. La meilleure et la plus heureuse des biographies d'Ozanam ne sera jamais lue ailleurs que dans une ÆZis/oire de la Société de St. Vincent d' Paul. C'est à où, pour ma part, je voudrais étudier

son immortel panégyrique.

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