TII.—ST, VINCENT DE PAUL
Je n’étonnerai personne en lui disant que Vincent de Paul était le fils d'une famiile pauvre et qu'ainsi l'indigence eut son premier sourire. Son enfance fut la douce image de toute sa vie ; il gardait les troupeaux de son père. De berger, il devint pasteur d'âmes, En 1600, il achevait ses études théologiques faites aux prix de sacrifices énormes ; mais qu’im-
(*} Date de la canomisation de Vincent de Paul par Clément XII.
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portaient les obstacles et les taquineries sans nombre à celui qui voulait arriver à la charité du sacerdoce. Cinq ans plus tard (160$) il se rendait par mer de Marseille à Narbonne, quand un pirate africain s’empara du navire qui le portait, l'emmena captif à Tunis et le vendit comme esclave à un savoyard renégat. Le prisonnier convertit son maître, et deux ans après sa vente à l'enchère sur le marché l’illustre saint revenait en France. En 1608 il accompagna à Rome le vice-légat d’Avignon et reçut là, du Cardinal d’Ossat, ambassadeur de France accrédité auprès du Saint-Siège, une mission particulière pour le roi Henri IV.
De la sorte il rentra pour la troisième fois dans sa patrie. Deux ans plus tard Marguerite de Valois le choisissait son aumôrier. Les positions les plus brillantes, les faveurs les plus séductives éprouvèrent, pour un temps, la modestie de ce cœur magnifique. L’humilité de Paul marcha sur elles et alla chercher refuge dans le petit presbytère de Clichy, situé dans le voisinage ae la capitale. Cela se passait en 1672, La même année Emmanuel de Gondi, comte de Toigny, l'appelait comme instituteur auprès de ses trois fils. Les six années qui suivirent (1613-1619) furent exclusivement consacrées aux œuvres évangéliques. Ses missions de Mâcon, Foileville, Châtillon-lèz-Dombes, Bourg, Villepreux, Joigny, Montmirail, Saint-Sauveur, Amiens, Etampes, Provins, Juvisy, Saint-Arnoul, G uillerval, etc., etc., opéraient des prodiges. Elles n'eurent d’égal en miracles que les merveilles accomplies, plus tard, par sa Congrégation des Prêtres de la Mission en Irlande, en Corse, en Pologne, à Tunis, à Alger, aux Barbaresques, à Madagascar et aux lies Hébrides. Vincent de Paul, devenu fondateur des Confréries de Charité, visitait par toute la vaste étendue du royaume de Louis XIII, les malades, les prisonniers, les pauvres, les galériens, versant sur chaque blessure le baume des plus sereines consolations. En 1619 ie roi de France le nommait aumônier-général des galères. Vous connaissez tous, mes amis, ce trait merveilleux d'humanité qui jte dans l’étonnement tout le bagne de Marseille, Il visitait un jour ce sinistre pénitencier quand soudain l’un des forçats, par son aspect misérable, remua si profondément son cœur paternel que le saint, dépouillant sa liberté, revêtit avec bonheur les chaînes du condamné que cet acte héroïque venait de rendre à sa famille. Sa vie n’est qu’une poursuite incessante, une chasse sans trève et sans merci, une guerre implacable à tous les malheurs, à toutes les pauvretés, à toutes les humiliations, à tous les déshonneurs de la société comme aux PR les plus abjectes. S'il s'arrête, chacune de ses étapes est signalée par une fondation d'œuvre magnifique. Que de relais ce philanthrope par excellence a su jeter dans tous les chemins de la vie humaine : relais où la mansuétude de l'hôte avait ménagé, avec la sollicitude et la magnanimité d’un père, au voyageur fatigué, la fraicheur de l’oasis et la discrète sécurité du refuge, Il nous faut les classer pour en garder tout le souvenir.
L'an dernier, à Londres et à New-York, l’on a mis au rang des gloires nationales des marcheu:s et des viragos qui avaient le mollet assez élastique pour franchir, sans rerdre haleine, en 24 ou 30 heures, 625 kilomètres (*). Je ne vous supp@se pas, lecteur, un enthousiasme aussi
(*) Le kilomètre est un quart de lieue : 625 kil, 156 lieues et quart,
trivi et des appétits aussi dépravés que le goût des chevaliers du turf, mais qu’ils seraient ridicules et distancés ces fiers-en-jambes si l’on pouvait, sans inconvenance, comparer leurs stupides trottinements dans les gymnases de la capitale ou les manèges des Etats-Unis aux pérégrinations de Vincent de Paul.
L«. but de ces êtres méprisables qui se font un honneur de marcher plus qu’un cheval, et celui du missionnaire, du prédicateur, de l’aumônier, du confesseur, sont-ils à mettre en parallèle ? Les vingt mille piastres gagnées par ces alezans de race humaine sur les mises de dix mille parieurs imbéciles, que valent-elles contre les millions d’âmes rachetées ? Et si l’on calculait ce que Vincent de Paul et François Xavier ont fait de chemin, ces coureurs (? ?) si stupidement acclamés par les journaux anglais, ne seraient plus, avec leur cinq cents milles d'itinéraire d’un seul jour, que des tortues paresseuses auprès de ces apôtres de l’aumône et de la vérité, qui ont accompli pour Jésus-Christ souffrant et Jésus-Christ ignoré, méconnu, une course égale en longueur à sert fois le tour du monde.
Vous êtes à bon droit anxieux de savoir combien de pauvres, d’infirmes, d’'abandonnés Vincent de Paul a nourris, consolés, vêtus ; combien d’enfants-trouvés il a recueillis, de forçats intraitables appaisés, de féroces galériens apprivoisés, combien d’âmes il a régénérées, conquises ou emportées d'assaut? Dans ce collége des Zréères de la Mission, par cette unique porte, ouvrant à la fois sur tous les continents et sur tous les pays, combien de milliers d'hommes armés en guerre sont-ils passés ? Ou bien, de cette phalange catholique, image idéalisée de la légion thébaine, quel était, me direz-vous, le nombre de soldats ? Autant vaudrait compter les astres, peser la mer, multiplier le sable du rivage par le nombre de feuilles d'arbres dans une forêt, Vous répondre m'est impossible,
Voici ce qu’un protestant célèbre, M. Guizot, écrivait dans son immortelle “ ZZrstoire de France,” à l'endroit des Sœurs de la Charité, le chef-d'œuvre de ce génie :
“ Les travaux de Mgr. de Bérulle tendaient surtout au salut des âmes ; ceux de Vincent de Paul embrassèrent un champ plus vaste et plus chrétiennement humain. Déjà St. François de Sales avait fondé en 1610 sous la direction de Madame de Chantal, l'ordre de la Visitation chargé du soin des pauvres et des malades ; il avait remis la direction de son nouvel institut à 47 Wincent comme on appelait alors le pauvre prêtre sans naissance et sans fortune qui devait être célèbre dans le monde sous le nom de St. Vincent de Paul, Cette direction ne pouvait suffire à l’ardeur de sa charité ; les enfants et les malades, les mourants, les galériens, tous ceux qui souffrent en leurs corps ou dans leurs âmes, semblaient appeler 4, Vincnt à leur secours ; il fonda en 1017 dans une petite paroisse de Bresse, l'association de la charité des Servantes des pauvres qui devint en 1633, à Paris, sous la direction de Madame Legras, nièce du garde des sceaux Marillac, la congrégation des Servantes des pauvres malades et le, berceau des Sœurs de la Charité, * Elles n'auront habituellement, dit St Vincent de Paul, pour monas-
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“grille que la crainte de Dieu, pour voile qu’une très sainte et exacte ! modestie. ” Dix huit mille Filles de St. Vincent de Paul, dont 14,000
sont françaises, témoignent encore aujourd’hui de la prévoyante sagesse de leur fondateur ;, les règlements ont duré comme son œuvre et les
nécessités des pauvres. ?” (*) Les plus minutieuses recherches n’ont réussi à préciser que deux
statistiques : le relevé des religieuses Sœurs de la Charité, et le ncmbre de ses créations d'œuvres fondamentales. En voici l’'énumération chro-
nologique :
1613. Confréries de la Charité.
1625. Congrégation des Prêtres de la Mission. —Les Lazaristes. 1625. ‘Frères de la Mission.
1632. Hospice des Galériens de St. Nicolas du Chardonnet. 1633. Institution des Sœurs de la Charité.
1633. Fondation des Retraites Ecclésiastiques. 1633. s N w des Gens du Monde.
1633. Conférences ecclésiastiques.
1640. Eremier Séminaire de France fondé au Collége des Bons Enfants sous le nom de St. Firmin.
Hôpital des Galériens de Marseille.
Etablissement des Enfants-Trouves.
Hospice du Saint Nom de Jésus.
Hôpital-Général des Pauvres de la Capitale, à la Salpétrière.
Association des Dames de l’Hôtel-Dieu.
Les humanitaires ne voient rien audessus de Louis XIV bâtissant les Invalides. Et cependant ce même Hôtel des Invalides, cet orgueilleux caprice d’une mondaine charité, aumône Æwméblement publique d’un ionarque qui se faisait /rodestement appeler Æor-Soleil à sa Cour, n'est-il rien autre chose qu’une misérable auberge près d’une seule fondation de Vincent de Paul ; près de cet Hospice de la Salpétrière, hôtellerie miraculeuse où l'aumônier de Marguerite de Valois, avec une prévoyance longue de deux siècles, avait dressé 2,880 lits pour recueillir, à notre âge d’égoisme, les frères de Celui qui avait un our déclaré n'avoir pas même une borne de chemin où reposer sa tête. Quant à la somme des s aumônes recueillies par ce merveilleux prodigue, M. ‘Thiers eût facilement trouvé dans la casette de Vincent de Paul les cinq milliards d’indemnité franco-prussienne, Dieu s’est réservé le secret et le nombre des occasions bienheureuses où il apparaissait à son favori disciple, hier, à la Salpétrière, sous l’anonyme d’un mendiant, aujourd’hui, à l'Hospice du nom de Jésus, dans les douleurs et l’agonie crucifiante d’un malade, autres fois, à St. Nicolas du Chardannet, travesti sous les ignominies honteuses d’un forçat, ou caché à Marseille, dans le costume infime du galérien. Or, si sous le déguisement, Vincent de Paul reconnaissait le Maître. double mystère de cette prédilection divine et de cette Aa re e merveilleuse aux pres sentiments mèmes de la grâce, requiert, pour être expliqué, une sagacité surhumaine et ne pourra être pleinement pénétré que par les clartés éternelles de la récompense.
l'elle est dans la limite restreinte de ce cadre historique, la biographie
(*) Guizot, ‘* L'histoire de France racontée à mes petits enfants,” Vol, IV, pages
84 et 85.
d’un homme dont l'immense charité a supplanté par ses travaux les plu: belles œuvres philanthropiques fondées avant lui ou simulées après son siècle. Son nom, popularisé à travers les âges, est devenu, dans l'humanité, le synonyme du mot ‘“ bienfaisance.” Tel fut le modèle et la gloire, l'âme et le cœur de nos miraculeuses institutions ; le protecteur et le patron, le gardien, le trésorier, l'ange du bon conseil, l’ami, le frère aîné, le père de Notre Société, l’Zwfendant de la Providence : St. Vincent de Paul.
Il ést à la fois mon premier modèle et ma première caution.