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La Résistance à la Société
La Résistance à la Société
L'histoire de la Société des Auteurs, pendant le siècle dernier, nous montre sa vitalité, et le développement continu de son influence : débile, sous la Révolution, et n'existant guère que sur le papier, elle prend corps en 1829, mais sous forme d’association essentiellement libérale, ouverte à tous, ignorant la contrainte. Cette charte incomplète la vouant à une existence précaire, elle se donne une constitution nouvelle, en 1837. Assurée désormais, par la rigueur de ses statuts, contre les défaillances de ses membres, favorisée d’ailleurs par une jurisprudence plus indulgente, elle poursuit plus énergiquement ses revendications contre les administrations théàätrales ; les obligations, toujours plus étroites, auxquelles elle les astreint marquent l’affermissement progressif de son pouvoir. Depuis une vingtaine d'années, on peut dire qu'à cet égard elle est arrivée au terme de son évolution. Son programme est très chargé : on ne voit guère les exigences nouvelles qu'elle pourrait formuler.
La Société suivait d'ailleurs un chemin tout tracé : si les moyens mis en œuvre ont varié, le but n’a pas changé.
Aussi les directeurs de théâtre ont-ils compris, dès l’abord, qu'ils se trouvaient en face d'un adversaire déterminé à se faire sa place ; ils n'ont laissé échapper aucune occasion de protester contre son ingérence. Sous la Révolution, la Société s'était vu traiter de corporation : cela équivalait alors à un reproche d’incivisme; plus tard, les directeurs de théâtre n'ont pas manqué de reprendre cette arme, accusant le syn-
dicat de constituer un monopole illégal, contraire à la liberté de la production dramatique. Dans cette lutte, ils ont parfois rencontré l’appui de membres de la Société, irrités des règles prohibitives qu’elle édicte, persuadés qu’elle est fondée, non dans l'intérêt de la masse des littérateurs,
mais pour le profit de quelques privilégiés.
Ce ne furent d'abord que des escarmouches, sans corps à corps, simplement pour prendre contact. Telles deux forces qui s'ignorent, la Société des Auteurs et les directeurs de théâtre se cherchaient, mais hésitaient à s'engager trop avant, doutant de l'issue du conflit.
Certaines concessions, que la Société leur avait de suite imposées, leur parurent particulièrement intolérables ; à vrai dire, ces concessions leur avaient été demandées de tout temps, même avant la Révolution.
Mais ils cherchent noise à la Société; quel que soit le motif de leurs plaintes, ils s'insurgent moins contre telle ou telle clause des statuts, que contre l'existence même du syndicat : tout comme leurs devanciers, qui signalaient, à ses débuts, l'agence Framery à la vindicte publique, ils dénoncent à l'opinion l'Association des Auteurs — heureux, s'ils pouvaient la faire reculer, ou la dépouiller, le cas échéant, de ses titres juridiques.
Les billets d'auteur devaient être Le prétexte indiqué des premières hostilités.
Dès 1830, au lendemain même où la Société se ranimait pour des luttes nouvelles, au souffle de Scribe, les directions du Vaudeville, des Nouveautés, des Variétés et du Gymnase — imposante concentration — manifestent bruyamment contre ce tribut humiliant. Elles avertissent les
auteurs, par une circulaire, qu'il ne leur sera plus délivré, à l'avenir, de billets.
Le {1 janvier 1830, la Commission des Auteurs se réunit. Ne se trouvant pas suffisamment armée par l'acte social — ébauche encore imparfaite — pour assurer la discipline et la cohésion des membres de la Société, elle décide que les sociétaires s’engageront, par écrit, à ne pas laisser jouer leurs pièces sur les théâtres qui violeraient l’une des règles inscrites dans les traités; et ce, sous peine d’une indemnité de 6,000 francs, versée à la caisse de secours.
En même temps, elle retire aux directeurs réfractaires. l'usage de son répertoire, et leur intente un procès. Surpris sans doute par cette attitude résolue, qui leur fit subir, pendant trois mois, des pertes sérieuses, les directeurs rebelles n insistent pas. |
Le 25 novembre de la même année, le directeur de l’'Ambigu montre des velléités d'indépendance : il annonce qu'il n'ouvrira plus les portes de son théâtre aux auteurs munis d'entrées, et qu'il n’acceptera plus les billets vendus par les auteurs.
Geste de mauvaise humeur qui n'eut pas de suites. Le directeur, menacé d'interdit, s'empressa de baisser pavillon.
En 1833, la Société entre en conflit avec plusieurs scènes : quelques auteurs en profitent pour se séparer de leurs confrères — car on aura beau changer les formes de gouvernement, au sein de l'association, on aura toujours grand’peine à empêcher les dramaturges d'aller là où leur intérêt particulier semble les appeler.
Le rapporteur à l’Assemblée générale, Frédéric Soulié, croit devoir blämer ces défections : il adjure ses confrères de rester unis, sous l'égide du syndicat (1).
(1) Sur ces premières difficultés, consulter le mémoire précité, l'Association
Chose curieuse, le premier arrêt rendu en 1837 à la requête des directeurs de théâtre parut être un arrêt de mort pour la Société naissante.
Vers cette époque, M. de Cès-Caupenne, directeur déjà de l’'Ambigu, avait pris en mains le théâtre de la Gaité. La Société n'y vit d'ailleurs aucun mal : elle ne prohibait pas encore les trusts de théâtres.
M. de Cès-Caupenne succédait à la Gaïté à une direction malheureuse. Aussi son premier soin fut-il de remédier aux inconvénients qui, prétendait-il, avaient entrainé la ruine de son prédécesseur, et, entre tous, à la perception des droits d'auteur qu'il trouvait excessifs. Il remplaça les droits proportionnels à la recette, prélevés jusqu'alors sur cette scène, par le tarif en vigueur à l’Ambigu, qui comportait un simple droit fixe par soirée.
Emoi dans le camp des auteurs. À cette déclaration de guerre, les dramaturges confédérés ripostent par un manifeste : le 16août1837, ils tiennent conseil, etsignentun accord, aux termes duquel tout associé qui donnerait une pièce à l’Ambigu, sera passible d’un dédit de six mille francs; les dissidents se verront, en outre, retirer les bénéfices de la correspondance entretenue par les agences.
M. de Cès-Caupenne ne s’en crut pas moins fondé à représenter, sans autorisation spéciale, certaines œuvres appartenant au répertoire de la Société. Bientôt le tribunal correctionnel fut saisi de trois plaintes : de MM. Langlé et Massé, auteurs d'une opérette, Titi au chemin de fer, jouée à l'Ambigu sans leur permission ; de M. Anicet Bourgeois, auteur en collaboration de Héloïse et Abélard, représentée à la Gaité, malgré sa défense ; de M"° veuve Victor-Ducange, qui se plaignait
des Auteurs et Compositeurs dramatiques défendue par ses adversaires, 1866, rédigé par F. Langlé, membre de la Commission de 1834 à 1864.
que, Z/y a seize ans, mélodrame en musique, eût été transporté à la Gaité, en dépit d’une convention portant qu'il ne serait plus donné qu'à l’'Ambigu.
Me Teste prit la défense de l’audacieux directeur. Il ne se borna pas à faire valoir les circonstances de fait, qui, pour chacune de ces trois accusations, prouvaient la bonne foi, sinon le bon droit de son client, et le garantissaient contre une condamnation en police correctionnelle. Il s’en prit directement à l'association. Comparant la situation actuelle des littérateurs avec le sort qui leur était fait avant Beaumarchais, il s'écriait déjà, longtemps avant M° Millerand :
« En cela, comme en tant d’autres choses, le bien fut dépassé. Aujourd'hui, quel changement! les protégés d’autrefois protègent à leur tour; de pauvres qu'ils étaient, les auteurs sont devenus riches, et même fort riches, etce ne sont plus eux qui prennent le chemin de l'hôpital ».
Il dénonçait les agissements des dramaturges, qui ont formé une véritable ligue, et « fulminé contre M. de Cès-Caupenne une véritable sentence d’excommunication ». M. de Cès- Caupenne, en prenant la direction de la Gaité, s'était vu dans la nécessité de réduire les droits d'auteur, qui, tout en étant proportionnels à la recette, n'étaient pas en proportion «avec la nature des représentations données sur les petits théâtres du boulevard, où, il faut bien en convenir, les accessoires l'emportent sur le fond, pour satisfaire aux exigences d'un public, qui, tout en ne payant guère, veut jouir beaucoup des yeux, et exclusivement des yeux ».
« M. de Cès-Caupenne, disait l'avocat, sans vouloir gêner la liberté de personne, veut aussi garder sa liberté. Comme directeur de l’Ambigu, il a su poser les bases salutaires d'un traité qui le met à l'abri d'exigences qu'il trouve trop
exagérées ; comme directeur de la Gaité, il a secoué le joug
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qu'on avait imposé à son prédécesseur. Et quel joug ! Son malheureux prédécesseur y à succombé! Loin de lui l'idée d'étendre au théâtre de la Gaité le traité qui régit l'Ambigu. A la Gaité les transactions se passent de gré à gré; c’est le droit de chacun ».
Ainsi ce n'était même pas un tarif nouveau que le nouveau directeur établissait à la Gaité : il prétendait s'entendre dans chaque cas avec l'auteur. Cette prétention était la négation même du principe sur lequel était fondée l'association.
Le tribunal, s’attachant aux circonstances de fait invoquées en faveur de la bonne foi du directeur, renvoya de Cès-Caupenne des fins de la plainte. Mais un des considérants du jugement était la condamnation de la Société.
« Attendu qu'il importe de remarquer que ces trois plaintes se justifient mal par leur intérêt réel; qu'elles paraissent n'avoir été introduites que dans l'intérêt d'une association dont le but, qui n'a pas été nié à l'audience, est de frapper d’interdit le théâtre de la Gaité;
«Attendu qu'une pareille association ne peut trouver protection devant les magistrats, parce qu'elle est essentiellement contraire à la liberté de l'industrie, en même temps qu'elle est peu compatible avec l'indépendance et la dignité des lettres ».
La Société ne voulut pas rester sous le coup d'une appréciation aussi sévère; elle fit appel, et la Cour lui donna satisfaction, en supprimant le considérant blessant (1).
Dès cette première alerte, la Société put constater qu'elle n'était pas suivie par l'unanimité de ses membres. Plusieurs,
(4) Tribunal correctionnel de Paris, 6, 12, 17 janvier 1838; Gazette des tribunaux, 6, 13, 17 janvier 1838, et Cour de Paris, 22 mars 1838; Gazette des tribunaux, 23 mars.
en effei, refusèrent de s’incliner devant la décision de la Commission, qui avait interdit aux auteurs de pactiser avec les rebelles. C’est à la suite de cette résistance, que la Société, se jugeant imparfaitement protégée par ses statuts, contre les défaillances de ses membres, résolut de se constituer en société civile et de remanier son acte social. Quant aux dissidents, ils furent peu à peu réintégrés dans la Société. Pixérécourt et Clairville, notamment, rayés d'abord du syndicat, par décision du 11 mars 1838, furent amnistiés, sur leur demande expresse, en Assemblée générale du 12 avril 1840.
Pendant l'année qui suivit son différend avec l'Ambigu, la Société fut violemment prise à parti d'un autre côté.
Le procès qu'elle eut à soutenir, en 1838, contre MM. Poirson et Cerfbeer, directeurs du Gymnase, s’éleva à propos de la clause du traité général stipulant que, chaque année, une représentation serait donnée à ce théâtre, au bénéfice des auteurs — cette obligation a été transformée depuis en une redevance fixe, versée à la caisse sociale. Y eut-il négligence, ou mauvaise volonté de la part de l'administration du Gymnase ? En 1836, elle était en retard de six représentations. On ne put s'entendre sur le choix des spectacles, ni sur la fixation des dates ; un projet de transaction, débattu entre les parties, ne put aboutir; profitant du conflit, MM. Poirson et Cerfbeer prirent l'offensive, et annoncèrent aux auteurs, par une circulaire, que leurs droits seraient réglés désormais conformément à un tarif arrêté par l’administration. C'était s'affranchir délibérément de la tutelle de l'association.
De son côté, la Société des Auteurs, représentée par
MM. Rougemont, Dupaty, Scribe, Mélesville, Piccini, Halévy et autres, assigna les directeurs devant le tribunal de commerce, demandant l'exécution du traité, et, en particulier, les représentations éludées.
Me Vatel, qui plaida la cause du Gymnase, prétendit, tout d'abord, que le procès avait été voulu par la Société, désireuse de faire proclamer sa légalité; si l'entente n'avait pu se faire, c'est que celle-ci tenait à un débat public. Peutêtre cette allégation n'était-elle pas absolument fantaisiste. La Société devait avoir à cœur de se venger de sa défaite judiciaire initiale. L'avocat jugeait sans bienveillance les résultats de l'union des auteurs :
« …… un despotisme affreux qui pèse sur les administrations théâtrales, qui a renversé l’ancienne Société du théâtre de l’'Opéra-Comique, qui vient d'amener la faillite du théâtre du Gymnase. Ce joug, les théâtres ne sont pas les seuls à le subir; les jeunes auteurs y sont également soumis; sous peine d’être privés de la possibilité de recouvrer leurs droits d'auteur, il faut qu'ils acquiescent aux lois de la Commission. Cette coalition est monstrueuse et illicite ».
L'avocat de la Commission répondit que les auteurs avaient, comme les boulangers, commeles marchands de bois, le droit de confier à un syndicat l'administration de leurs intérêts. Le tribunal demeura d'accord que l'association n'avait rien d'illicite, et condamna le Gymnase à s'acquitter, mois par mois, des représentations arriérées, jusqu’à parfaite libération (1).
Les directeurs firent appel: mais, entre temps, une transacton intervint; faisant amende honorable, ils reconnurent la légalité de la Société. C'était la morale de l'histoire.
(4) Tribunal de commerce de la Seine, 1° et 29 mars 1838, Gazelte des tribunaux, 2 el 3 avril 1838.
C'est encore les directeurs du Gymnase, que nous retrouvons sur la brèche, cinq ans plus tard. Cette fois-ci, ils n'avaient violé aucune des clauses de leur traité. C'est la Société qui, en cours d'exécution du contrat, s'était ravisée, et avait voulu leur imposer des charges nouvelles. Les directeurs tenaient de la Société un bail de trois, six, ou neuf années, au gré de la Commission; profitant d’une échéance, celle-ei émit, en 1842, la prétention de réviser le traité : elle réclamait notamment le fonctionnement d’un comité de lecture, certains avantages, relativement aux entrées accordées aux auteurs, et le rétablissement de l’ancien droit de billets d'auteur, qui avait été converti, du consentement de la Commission, en une rétribution fixe.
MM. Poirson et Cerfbeer refusèrent toute concession. Ils adressèrent une proclamation à MM. les auteurs, leur annonçant que leurs droits seraient désormais fixés d’après un tarif, arrêté après examen attentif des ressources de l’entreprise. Ils rappelaient le premier jugement de 1838, condamnant l'existence de la Société ; ils dénoncaient une association, «qui, au lieu de se borner à veiller aux intérêts et aux droits généraux des auteurs, avait cru pouvoir, au moyen d’un système de coalition illicite, détruire complètement la liberté de l'industrie théâtrale... et avait confisqué, au profit des seuls associés Les deux agents, établis au nom et par les soins de l’universalité des auteurs, la perception des droits en province ».
La Société des Auteurs riposta, en mettant le Gymnase en interdit; dans une circulaire adressée aux auteurs, elle justifiait l'association, qui s'était reformée, en 1829, pour mettre un terme aux combinaisons grâce auxquelles les
administrations théâtrales — et le Gymnase en particulier — frustraient trop souvent les auteurs.
Théophile Gautier, dans son feuilleton dramatique, commente ainsi la nouvelle :
« Le Gymnase est mis au ban de la république des lettres ; c'est un lieu maudit, et condamné solennellement. Il est défendu à tout auteur, et à nous-même, sous peine de six mille francs d'amende, de lui fournir la moindre bribe de dialogue, la plus légère pointe de couplet » (4).
Le Gymnase essaya de se passer de la Société. On eut, pour la première fois, le spectacle rare d’un théâtre vivant en marge du syndicat.
Dans cette lutte, il rencontra tout d’abord le concours de certains membres de la Société, entre autres de Léon Laya, dont une pièce intitulée Le premier Chapitre était en cours de représentations au théâtre, lorsque surgit le conflit. Léon Laya autorisa d’abord les directeurs à continuer les représentations. Mais bientôt, menacé par ses confrères d’une amende de 6,000 francs, et d’un procès, il se rendit à la Commission, et signifia défense de jouer sa pièce.
Les rebelles ne se découragèrent pourtant pas. Ils pensèrent à créer une agence, faisant concurrence aux agences de la Société : ils trouvèrent, paraît-il, jusqu'à quatre cents correspondants en province ; mais la Société en avait six cents à sa disposition, et elle intima défense à ces intrus de percevoir les droits d'auteur.
De guerre lasse, MM. Poirson et Cerfbeer se retournèrent contre la Commission, représentée par Victor Hugo, Dupaty, d’Ennery, Halévy et autres : ils l’assignèrent devant le tribunal civil, alléguant qu’elle ne pouvait leur refuser un
(1) Théophile Gautier, L'art dramatique en France depuis vingt-cing ans, 2* série, Hetzel, édit., page 261.
traité, et lui réclamant de ce chef 60,000 francs de dommages-intérêts. C'était, avant la lettre, le procès de MM. Roy et Richemond contre la Société.
Me Chaix d'Est Ange, qui soutint devant le tribunal civil les revendications des directeurs, ouvrit la discussion par une déclaration des plus solennelles :
« Nous venons soumettre à votre examen, disait-il aux magistrats, une question qui intéresse à la fois l'honneur des lettres et la liberté de l’industrie. La résoudre contre nous, Ce ne serait pas seulement prononcer l’asservissement des entreprises théâtrales, ce serait en même temps préparer au commerce des entraves, contre lesquelles protestent les principes de la loi, les enseignements de la jurisprudence, et toutes les règles enfin de la science économique ».
C'est toujours l'accusation d'atteinte portée à la liberté du travail, atteinte qui devient, pour les besoins du procès, la cause d’une véritable perturbation économique.
Le célèbre avocat rappela fort habilement l'historique de la Société, au début « association timide, incertaine, qui faisait peu de bruit dans le monde », bientôt agressive, et qui aurait pu prendre pour devise celle de son fondateur, Beaumarchais : « Ma vie est un combat ».
Son règne ne s'était établi que par la force : sur Îles auteurs, qui avaient signé à leur, corps défendant, et pour continuer à bénéficier des agences accaparées ; sur les directeurs, qui n'avaient accepté ses traités que le couteau sur la gorge. L'avocat produisait, à l'appui de ses dires, une attestation de contrainte fournie par les directeurs de l'Opéra- Comique, du Palais-Royal, de la Porte Saint-Martin, de la Gaité, de l’'Ambigu, des Folies-Dramatiques. Plébiscite imposant contre la confédération des auteurs.
Les clauses des traités généraux, pas plus que celles du
pacte social, n’échappèrent à la critique hostile de M° Chaix d'Est Ange : il s’en prit aux droits perçus sur le domaine publie, aux billets d'auteur, dont le rétablissement exigé fut cause de la rupture des relations avec le Gymnase ; il conclut en demandant la nullité de la Société, comme contraire aux lois et à l'ordre public. Elle violait le principe de libre concurrence, que Turgot avait cherché à faire prédominer, et que la Révolution avait proclamé. Elle tombait sous le coup d’un arrêt rendu en 1826 contre des marchands de porcelaine, qui s'étaient concertés pour faire la loi sur le marché, et dont l’entente avait été déclarée illicite.
Les auteurs s’indigneront, à la pensée d’être comparés à des marchands. Mais l'avocat n’en avait cure :
« Que vous gardiez d’abord, leur disait-il, votre gloire à l'Institut, et le bruit des applaudissements qui vous enivrent, je le conçois : mais vous voulez aussi une autre monnaie pour le prix de vos œuvres. Vous en voulez beaucoup. Vous ne vous perdez pas dans les nuages de la gloire, et dans les vapeurs de l’imagination. Vous descendez souvent sur la terre, et alors vous êtes des gens très positifs ».
Les œuvres de l'esprit sont donc une marchandise tout comme le grain, le blé, ou la viande : le législateur n’a pu s'en désintéresser, et il est interdit à ceux qui en font commerce, d’en fausser arbitrairement les cours.
M° Dupin, chargé de la défense de la Société des Auteurs, présenta les choses sous des couleurs bien différentes : on parlait de coalition, pouvait-on appeler de ce nom la ligue des petits contre les puissants, des pauvres contre les riches ? La Société s'était fondée pour faire rendre justice aux écrivains, pour remédier à de multiples abus. Les directeurs n'avaient-ils pas auparavant « les billets donnés, ou censés donnés, qu'on vend ; les loges données à la famille et aux
amis, et qu'on vend, sans que les actionnaires, les hôpitaux, les auteurs, y prélèvent rien ? »
La Société, disait-on, avait mis la main sur les agences. «Mais je suppose, disait M° Dupin, une entreprise commerciale ayant des commis voyageurs dans les villes, ayant annoncé partout que quiconque ne serait pas de la société, ne pourrait se servir de ses commis voyageurs. Sera-t-on admis à dire : Vous faites là une coalition ? »
La Société avait, comme ressource suprême, contre les administrations théâtrales, la mise à l'interdit. Mais qu'était-ce que cette vengeance, sinon la condition résolutoire prévue par l’article 1184 du Code civil? Les auteurs associés retirent leur répertoire, tout comme pourraient le faire des auteurs étrangers à l'association.
Quant à assimiler les auteurs dramatiques à des marchands de porcelaine, c'était déraisonner.
« Oui, sans doute, s’écriait le défenseur de la Société, dans une éloquente péroraison, on ne peut contester qu’un homme de lettres, qui consume sa vie dans les travaux littéraires, qui concourt à la gloire et à l'illustration du pays, ne doive y attacher une noble et honorable rétribution. Mais l’homme de lettres, qui recoit une rétribution pour ses travaux, ne reçoit pas plus le salaire d’une marchandise, que vous ne recevez le salaire de vos paroles en venant défendre ses droits. Vous recevez les honoraires de vos soins ».
Qu'aurait dit l'honorable avocat, s'il avait entendu, ces temps derniers, des gens téméraires assimiler à un salaire les émoluments du barreau?
Le tribunal n’en approuva pas moins ses conclusions, et rejeta la demande de Poirson et Cerfheer, estimant que le syndicat des auteurs n'offrait aucun des caractères de la
coalition, et n'était qu'une assurance mutuelle entre les signataires, pour l'exécution de traités librement consentis avec les directeurs, et pour la perception des droits d’auteur.
Les directeurs condamnés en appelèrent, mais ils n'eurent pas plus de succès au second degré (1).
Pendant que se déroulaient les péripéties judiciaires de ce duel dramatique, le Gymnase continuait à lutter contre la mauvaise chance qui le poursuivait.
Après Le premier Chapitre, de Léon Laya, on avait vu sur l'affiche Talma en congé, de Biéville : ces deux pièces, remarque Théophile Gautier, représentent 12,000 francs de dédit, et ne les valent pas (2).
En septembre 1842, Fournier, autre transfuge, donne Céline ou la Famille de l'absent, pièce qui dut surtout d’être écoutée à Rose-Chéri.
« Ses beaux yeux, écrit Théophile Gautier, feront plus de tort à l'association des auteurs, que les vaudevilles de M. Fournier » (3).
Dès octobre, Laya et Fournier ayant abandonné les malheureux directeurs, ils ne jouent plus que des inconnus : entre autres, M. Jules de Prévaray, celui-là peut-être, dit Le critique, qui demande, dans les Petites Affiches « un collaborateur de bonne famille pour faire ensemble de jolis vaudevilles ». Il n'apporte au Gymnase en détresse qu'une pièce « traitée déjà par sept ou huit faiseurs » (4).
Nous avons parlé de l'appel retentissant que le Gymnase,
(1) Tribunal civil de la Seine, 30 décembre 1842, Gazetle des tribunaux, 31 décembre, et Cour de Paris, 7 novembre 1843, Gazette des tribunaux, 8 novembre. j
(2) Théophile Gautier, ibid.
(3) Ibid., page 275.
(4) Ibid., page 287.
aux abois, lança aux jeunes auteurs, appelant à son secours les écrivains abandonnés du ciel et de la terre ; nous avons vu ce théâtre mourant d'inanition, dans l'abondance des manuscrits.
Dès septembre 1843, il ne trouve plus rien à jouer. En désespoir de cause, il veut tâter d’un vaudeville, qui eut son Jour de gloire quelque quarante ans auparavant ; cette pièce ne parvient pas à dérider les spectateurs. De guerre lasse Poirson céda le Gymnase à Montigny : bientôt Scribe rentra, en maître, sur la scène soumise, avec Les Surprises.
Mais, avant d’abdiquer, M. Poirson se vengea de la Commission par une lette curieuse, et dont les termes ne nous semblent nullement démodés :
« Messieurs,
« Puisqu'il reste démontré désormais, après tant d'épreuves successives, que l’association des Auteurs dramatiques n'a pas un pouvoir exorbitant, que les théâtres sont libres de ne pas recevoir ses conditions, quelles qu'elles soient ; que les auteurs ne sont pas contraints d’en faire partie, sous peine d’être ruinés; que MM. Fournier, Paul Dupont (auteurs qui protestaient contre l'attitude de l'association) et d’autres malhonnèêtes gens, y sont entrés volontairement, et y demeurent de leur plein gré; qu'elle ne confisque pas, en dépit de la loi, le domaine public ; que c’est le Gymnase qui, en 1830, faisait vendre les billets, dont il poursuivait énergiquement le trafic; que c’est une simple assurance mutuelle, à laquelle on estseulement forcé de se faire assurer; que c'est moi qui ai rompu le bail de trois, six, neuf, que j'avais sollicité ; que j'avais voulu, tout en les augmentant réellement, diminuer les honoraires des gens de lettres, mes confrères ; qu'entre les deux adversaires, le plus fort, devant
nécessairement être présumé opprimé par le plus faible, a
droit avant tout à protection ; et qu'enfin la terre ne tourne pas : il y aurait obstination à persister encore, après tant d’éloquents plaidoyers, et, quoique je n'aie soulevé, pendant une administration de vingt-trois années, que cette seule discussion, je crains le reproche d'entêtement, Il m'importe done qu'on sache que je me déclare bien édifié, et que j'accepterais sans doute, aussi librement que par le passé, les /rattres de l'Association, si d'ici à peu de jours, je ne devais résigner mes fonctions, et laisser à mon successeur le mérite d'une soumission tout à fait spontanée.
« Recevez, etc: »i(4).
Sur le différend entre le (Gymnase et la Société, s'était greffé un incident entre la Commission et M. Fournier, auteur attaché à la direction, qui avait pris parti pour celle-ci. Nous avons eu l’occasion de signaler ce conflit ; rappelons que le tribunal n’hésita pas à déclarer l’auteur sociétaire malgré lui, et à affirmer qu'il ne pouvait s’affranchir de la protection de la Société.
En 1859, des difficultés s'élevèrent entre la Société des Auteurs et le directeur du théâtre Beaumarchais, M. Bartholy, au sujet du renouvellement de leurs conventions. M. Bartholy, qui se trouvait momentanément sans traité, n'en prétendit pas moins continuer à jouer Polder, un mélodrame de Pixérécourt et Victor-Ducange, membres de l’association. C’élait une prétention tout à fait injustifiée, que le tribunal repoussa (2).
La Commission ne se borna pas à ce premier succès. Elle
(1) Gazette des tribunaux, 17 décembre 1843.
(2) Tribunal civil de la Seine, 12 et 19 juillet 1860, Gazette des tribunaux, 21 juillet,
poursuivit en Justice deux sociétaires, qui, sans tenir compte de la mise en interdit qui avait frappé le théâtre Beaumarchais, avaient laissé jouer sur cette scène deux pièces de leur composition : Gourdon de Genouillac, auteur de /4 Banlieue de Paris, et Lapointe, auteur de /4 Jeunesse de Franklin. Ce dernier fut d'ailleurs mis hors de cause par le tribunal, comme ayant cédé à un collaborateur la propriété de sa pièce (1).
Quelques années plus tard, un procès plus retentissant donnait encore au publie le spectacle fâcheux d'auteurs en lutte contre la Société.
Nous avons raconté plus haut les incidents d'administration intérieure, qui Jetèrent le trouble dans l'association, et qui firent se dresser, en face de la Commission statutaire, un comité insurrectionnel ; ce comité, qui levait l'étendard de la révolte, se réclamait de noms glorieux : M. Maquet, ex-président de la Commission, qui poursuivait, en 1861, au nom de la Société, certains auteurs réfractaires ; Legouvé, Emile Augier, Labiche, et Laya.
Ces sociétaires mécontents songeaient à fonder une association rivale, qui fût vraiment l'image de la liberté; ils voulaient la suppression des agences, trop puissantes à leur gré, le droit pour les auteurs de se retirer, à tout moment, du syndicat. Le tribunal civil refréna ces velléités d'indépendance, et les rejeta, malgré eux, dans les rangs de la Société (2).
Cette tentative de scission n’en souleva pas moins une vive émotion dans le publie; la verve des Journalistes s’exerça aux dépens de la Société. Dans l'Opinion nationale,
(1) Tribunal civil de la Seine, 1°* mai 1861, Gazette cles tribunaux, 9 mai. (2) Tribunal civil de la Seine, 28 juillet, # et 11 août 1865, Gazette des lribunaux, 5 et 12 août.
Sarcey portait, contre ses statuts et sa politique, un Jugement des plus sévères (1).
Le principe même de l'association, l'égalité dans la rétribution, lui apparaissait comme absurde :
« Un méchant tailleur, disait-il à ce propos, n’exige pas, de ses habits, le même prix qu'Alfred. Gallimard ne vend pas ses tableaux comme Baudry ; Tartempion écrit à raison de trois centimes la ligne, qu'on paie dix sous à Dumas ou à About. L'égalité des salaires... est une monstrueuse niaiserie ».
Quand on violente la nature, elle se retourne contre vous. Aussi la Société a eu beau voter un tarif égal pour tous, cela n'empêche pas beaucoup de ses membres de renoncer, à l'occasion, à tout ou partie de leurs droits. Sarcey citait cet aveu plaisant fait par un jeune auteur, impatient de voir son nom sur l'affiche :
« Enfin, monsieur, dévoré de la rage d’être joué, de me faire un nom, j'en vins à proposer au directeur de prendre ma pièce pour rien. Il me mit à la porte, en me traitant de malhonnête homme. Voilà deux ans; j'ai bien souvent réfléchi à ma proposition, je ne suis pas encore parvenu à bout de découvrir ce qu’elle avait de malhonnête ».
Mais, si les inconnus sont mis à la porte, les auteurs connus, que l’on écoute, ne restent pas étrangers à ces combinaisons. De sorte que « les puissants s’affranchissent des lois dont ils s’arment pour repousser les faibles ».
« La vérité est que la plupart des directeurs ont, avec les gens arrivés, ou avec les hommes d'affaires de la littérature, des traités secrets, en désaccord formel avec la loi que les uns ont juré de faire observer, que les autres sont chargés
(1) Opinion nationale des 4, 12, 19 décembre 1864.
de faire observer, et que les débutants vont incessamment se briser la tête contre ces ligues, d'autant plus fortes qu'elles sont insaisissables, et que tout le monde les nie ».
Sarcey observait que, depuis une vingtaine d'années, les Jeunes avaient été systématiquement écartés de la plupart des théâtres, et surtout des théâtres de drame. Sans doute quelques-uns avaient-ils du talent.
En réalité, la Société a fait son temps : elle ne doit pas survivre, sinon comme agence financière, à l'Ancien Régime, qui à provoqué sa formation.
« On n'en sent plus aujourd'hui que l’insupportable et tyrannique domination. Les débutants, qui veulent y entrer, croyant trouver une protection, sont écrasés, anéantis par elle. Ceux qui se tiennent en dehors la rencontrent partout, barrant le passage. Elle a desséché tous les théâtres que sa main a touchés. L'art étouffe sous cette réglementation, aussi absurde que celles des jurandes au moyen âge ».
Dans un opuscule intéressant, publié sous forme de dialogue entre un « mécontent » et un « satisfait », M. Arthur Arnould arrivait à la même conclusion. Il traçait de l’avenir de l’art dramatique le tableau le plus sombre (1). À son avis, la liberté des théâtres n'avait réalisé aucune des espérances qu'on fondait sur elle, dans le monde des lettres, parce qu'elle s'était heurtée au monopole de la Société. Par la faute de cette association, il est presque impossible à un jeune de se faire jour. Le théâtre est accaparé par quelques privilégiés, toujours les mêmes.
« Ainsi il n'est pas rare de voir un seul auteur, avec ou sans collaborateurs (et ces collaborateurs eux-mêmes sont
inamovibles), donner le même soir deux drames, l’un à la
(4) La liberté des Théâtres et l'Association des Auteurs dramatiques, par Arthur Arnould, Paris, Librairie du Catalogue, 1865.
Porte Saint-Martin, l'autre à la Gaité, trois ou quatre vaudevilles, aux Variétés et au Palais-Royal, une comédie au Gymnäse, une féerie où une pièce militaire au Châtelet, enfin un libretto d'opéra-comique à la salle Favart. De telle sorte, qu'après avoir pleuré avec X... et Ci°, c'est avec X... et Cie qu'on va rire, puis encore avec X... et Ci qu'on va applaudir les prouesses de nos héroïques soldats... ».
Donc le théâtre ne se renouvelle pas, alors que les revues et les journaux révèlent chaque jour de nouveaux noms. Pourquoi? Parce que toute pièce montée représente une mise financière considérable : pour que le directeur la retrouve, il lui faut cinquante ou cent représentations assurées. Il a toutes chances de les avoir, en s'adressant à l'auteur en vogue, connaissant à fond les ressources du théâtre intéressé, les goûts de sa clientèle. Avec un débutant, il se jette dans l'inconnu, peut-être dans la faillite. Pourquoi courir ce risque énorme, alors qu'il doit payer autant l’un que l’autre? en faisant de cette obligation son principe d'action, la Société n'a donc fait qu'accroitre, pour les jeunes, la difficulté qu'ils rencontrent déjà, par la force des choses, à se faire jouer.
Les jeunes ne sont pas les seules victimes d'une situation aussi anormale : l’art dramatique lui-même en souffre, accaparé par des faiseurs qui servent au public toujours le mème plat. Un autre mal assure d'ailleurs, de génération en génération, la continuité des mêmes procédés : c'est la collaboration. Le dramaturge connu appelle à son aide le débutant, lui impose sa manière, et, moyennant les trois quarts ou la totalité des droits d'auteur, signe avec lui. Il y a un ouvrier de plus, mais c'est toujours le même atelier qui fonctionne.
Comme remède aux abus signalés, l’auteur de l'opuscule
proposait une association rivale, ouverte à tous les débutants,
leur facilitant des débouchés, en garantissant les directions contre les chances d'insuccès. Plus de tarifs : chacun débattrait Hbrement le prix de son œuvre. En outre, et pour protéger ses membres contre les refus injustifiés, l'association ferait, au besoin, un appel à l'opinion, en organisant des lectures et des représentations publiques.
De la sorte les jeunes verraient tomber toutes les barrières qui, jusqu'alors, leur ont fermé l'accès de la plupart des scènes : obstacles naturels — résultant des nécessités financières dans lesquelles se débattent les théâtres ; obstacles artificiels — élevés par la Société des Auteurs.
Le projet était généreux, autant que chimérique. La Société des Auteurs ne s'en montra pas moins émue des attaques dont elle était l’objet. Aussi, quelques années plus tard, lorsqu'elle poursuivit en justice M. Moreau-Sainti, directeur des Folies-Dramatiques, coupable de collusion avec deux écrivains qui s'étaient dépouillés de leurs droits d'auteur, elle saisit cette occasion de se disculper auprès du public. M: Chaudey, chargé de la défense de ses intérêts, présenta l'association comme une institution vraiment démocratique, donnant l'exemple « d’une résistance légalement organisée du travail contre la domination de l'argent ».
Les temps étaient changés. La Société, qui se défendait autrefois de constituer une corporation, tenait aujourd'hui à honneur de paraitre participer au mouvement syndicaliste naissant. Et les dramaturges, qui s’indignaient Jadis, à la pensée qu'on püt les comparer à des marchands de porcelaine, se réclamaient de leurs confrères en travail, les typo-
graphes, les menuisiers, les tailleurs de pierre, ete... C'est à
ce titre d'ailleurs, que la Société eut plus tard l'approbation du socialisme.
« Les auteurs dramatiques, inconsciemment sans doute, dépassent la classe ouvrière, et lui donnent un précieux exemple qui ne sera pas perdu. Le trust des auteurs dramatiques à trouvé la formule du contrat collectif » (1).
La Société opprime-t-elle les faibles ? disait M° Chaudey. C'est au contraire dans leur intérêt qu'elle s’est fondée, et pour leur assurer des avantages, jusqu'alors réservés aux forts. Etablit-elle une égalité dans le salaire, qui serait contre nature, dans un domaine où le talent fait tout ? Non : elle se contente de proportionner pour tous, dans la même mesure, la rémunération au bénéfice des directeurs ; mais l'importance de la rétribution variera naturellement suivant le succès obtenu (2).
À partir de 1870, la Société des Auteurs, après les agitations, les querelles qui avaient menacé son existence, eut une longue période de calme et de recueillement. Quelques incidents surgirent ; mais les directeurs, découragés sans doute par leurs tentatives infructueuses, ou résignés à leur sort, semblaient renoncer à conspirer contre ses jours. Accalmie trompeuse : car soudain, sur l'horizon tranquille, un orage s'éleva, qui faillit emporter la maison des auteurs.
Ce fut pour les dramaturges une crise d'autant plus grave, qu'elle fut insidieuse : il ne s'agissait plus d'un directeur menacé de charges nouvelles, et acculé, par une brusque rupture des relations, à une résistance désespérée. En pleine paix, la Société trouvait, en face d'elle, des adversaires puis-
(1) L'Humanité, numéro du 6 mai 1904.
(2) Annuaire 1870, pages 116 et suivantes ; Gazette des Tribunaux, 28 août 1869, |
sants, assurés, dans le camp même des auteurs, de sympathies avouées, el préparant, sans violence, la réalisation d’un programme müûrement délibéré.
À la date du 28 novembre 1901, une société en commandite était formée, réunissant, sous une même administration financière, les deux théâtres des Folies-Dramatiques et de l'Athénée, dirigés avec succès par M. Richemond et par M. Deval. Bientôt les opérations de cette société s’étendaient. En son nom, M. Roy, banquier, achetait le droit au bail de la scène des Bouffes-Parisiens, se promettant de conjurer le sort qui semble vouer ce théâtre à la déconfiture.
Le 13 novembre 1901, il se présentait à la rue Hippolyte- Lebas, demandant un traité, comme futur directeur de cet établissement. I se disait d’ailleurs libre d’attaches avec les administrations de l'Athénée et des Folies-Dramatiques.
Cependant la Commission avait quelques doutes sur son indépendance financière. Aussi lui fit-elle subir un véritable interrogatoire :
« Il me fut posé par tous les membres composant cette Commission, raconte M. Roy; une quantité de questions, parmi lesquelles celle-ci de M. le Président : « Connaissezvous MM. Deval et Richemond? — Oui, beaucoup répondis-je ». — Aussitôt dix voix s'élèvent, m'imposent toutes sortes de conditions pour obtenir le traité, et entre autres celle-ci : « Vous ne prendrez aucun artiste de l’Athénée et des Folies-Dramatiques. Vous n'emprunterez aucun décor auxdits théâtres. Nous vous défendons de prendre conseil ni de M. Richemond, ni de M. Deval ». Quand le calme se rétablit, M. Pierre Wolff ajoute : « Nous ne vous empêchons
pas pourtant de diner quelquefois avec vos amis » (1).
(1) Le Temps, 1 mai 1904.
452 CHAPITRE VIit
Bientôt la Commission connut, au moins dans ses grandes lignes, le plan de campagne grâce auquel une société financière se proposait d'accaparer trois scènes importantes. Le danger parut imminent. Elle refusa de traiter avec M. Roy.
C'était un échec sensible pour les directeurs associés. Ils voulurent être fixés de suite sur l'étendue du désastre : M. Richemond, directeur des Folies-Dramatiques, demanda à la Commission si son traité, qui expirait le 31 août 19084, lui serait renouvelé : ajournant toute réponse, cette assemblée lui fit savoir que la question ne pourrait être examinée qu'au cours de l’année suivante, par une nouvelle Commission.
Les adversaires étaient fixés. Ils prirent les devants. Le 26 novembre 1903, M. Roy assignait la Commission en paiement de cent mille francs de dommages-intérêts, pour refus de traité aux Bouffes-Parisiens.
La rupture était consommée. La Société des Auteurs en était-elle responsable? Etail-ce par caprice, par mauvaise volonté, qu'elle avait renoncé de traiter avec M. Roy, et qu'elle avait marqué son intention de mettre fin à l'union de l’Athénée et des Folies-Dramatiques? On l’a prétendu. La Société, a-t-on dit, est partie en guerre mal à propos. Elle s'est battue contre des moulins ; ellle a pris pour un trust effrayant une innocente combinaison financière, permettant à des théâtres, éprouvés par l’adversité, d’équilibrer plus aisément leur budget.
Cest pour les besoins de la cause, a-t-on dit aussi, que la Commission a inventé celte règle, qui n’est inscrite nulle part dans les statuts, que deux établissements ne sauraient être réunis dans la même main.
En réalité, il y avait des précédents, de date récente. Il y a une dizaine d'années, MM. Porel et Carré, directeurs du
Vaudeville, s'emparèrent du Gymnase, dont M. Porel prit la direction. Ils se promettaient de supprimer ainsi la rivalité qui à toujours existé entre ces deux scènes voisines. Mais le but fut dépassé : avec l'émulation, disparut la concurrence. La Société, constatant les piètres résultats de l'opération, les inconvénients que de telles combinaisons présentaient pour les auteurs et pour les artistes, décida, en 1898, de ne plus traiter pour deux théâtres avec un même directeur (1). Elle eut l’occasion de montrer ses intentions à cet égard, lorsque, l'année suivante, il s’agit de nommer un nouveau directeur à l'Opéra-Comique. La Commission favorisa la nomination de M. Carré: solution élégante, qui brisait le trust à peine éclos.
Sans doute, la Société se montrait moins intolérante pour les music-halls, et il n’était pas exceptionnel de voir deux ou trois de ces établissements placés sous la même direction. On cite même M. Ruez, qui détint un moment avec la Fourmi et la Comédie-Mondaine, Parisiana, Printania, l'Olympia, et les Folies-Bergère. Mais la Société ne pouvait se montrer aussi exigeante pour des scènes où sa perception ne s'était pas établie sans difficultés, et que son intransigeance lui eût peut-être aliénées. Toutefois, lorsque MM. Isola, en 1903, s’établirent à la Gaîté, la Commission exigea qu'ils abandonnassent un des deux musie-halls qu'ils détenaient. Et, comme il n’est pas de faveur, à la Société, qui ne se paie, MM. Isola acceptèrent de verser 12 0/0, pour les pièces nouvelles, au lieu de 10 0/0 (2).
En refusant un traité à M. Roy, affilié à l’Athénée et aux Folies-Dramatiques, la Société n'innovait donc pas : elle se conformait à une jurisprudence bien établie.
(1) Annuaire 1898, page 616.
(2) Annuaire 1903, page 592,
N'avait-elle affaire, comme on l'a prétendu, qu’à des directeurs soucieux de réduire, par une entente financière, les frais généraux de plusieurs scènes, sans nuire aux auteurs ou aux artistes ? Il est permis d'en douter : certaines dépenses, dans un théâtre, semblent malaisément réductibles ; ainsi les frais de loyer, de chauffage, d'éclairage de la salle ; d’autres sont au contraire infiniment compressibles : cé sont Justement les droits des auteurs, et les cachets des artistes. Aussi bien les directeurs associés cachaient-ils à peine leur désir d'amener à composition les artistes trop exigeants, et de traiter les écrivains suivant leur mérite, donnant aux uns jusqu’à 15 0/0, aux autres 2 0/0, et peut-être rien. Théorie séduisante, en apparence, mais que l'expérience condamne. La Société avait donc quelque raison de repousser l'invasion. Elle rencontra d’ailleurs l’appui de l'association des artistes dramatiques, ennemie par avance du trust.
« Les directeurs, écrivait M. Gémier, au lieu d’avoir une troupe complète pour chaque théâtre, préféreront avoir des pensionnaires, qui, dans la mème soirée, rayonneront de scène en scène, allant jouer, par exemple, le lever de rideau à l'Athénée, le deuxième acte aux Folies, et le dernier aux Bouffes ».
M. Gémier voyait déjà, par la pensée, des artistes « faméliques, tristes, nerveux, ne gagnant pas de quoi habiller leurs personnages... ni eux-mêmes ».
Le public lui-même en souffrirait ; car qui dit trust, dit uniformité de distribution, de mise en scène ; et peut-être de genre. « Il nous déplait, écrivait M. Capus, examinant la question des décors, que le « salon » du Vaudeville reparaisse au Gymnase, et que la « forèt » de l'Ambigu soit transportée au Châtelet.
Le danger, d’ailleurs, se précisait, se révélait bientôt, dans
toute son étendue : le bruit s'accréditait que la trinité financière dénoncée allait accaparer, après les Bouffes-Parisiens, le Gymnase, le Palais-Royal, les Variétés; et ce n'était, sans doute, qu'un début, pour se mettre en goût, éprouver ses forces. Plus redoutable qu'un roi de l'acier ou du cuivre, M. Roy se dressait, devant les dramaturges effrayés.
L'émoi fut grand dans le camp des auteurs. A l’assemblée générale du mois de mai 1904, M. Bernstein prononça contre le trust naissant un réquisitoire fougueux. Car c'était bien à un trust que la Société se heurtait : les audacieux directeurs voulaient affamer les auteurs, les réduire au sort de leurs infortunés confrères de Londres et de New-York, qui, à part les chefs de file, n'obtiennent, pour leurs manuscrits, que deux mille, mille ou cinq cents francs.
L'assemblée approuva d'enthousiasme les résolutions de la Commission; seuls, trois membres votèrent contre MM. Henri Kéroul, Tristan Bernard et Albert Barré. Huit s'abstinrent : MM. Paul Bilhaud, Michel Carré, Jules Case, Henry de Gorsse, André Lénéka, Léon Nunès, Fernand Vandérem, et Léon Xanrof.
Une scission allait-elle se produire dans le monde des dramaturges, comme au temps où Emile Augier s’insurgeait contre la Commission? Partisans et ennemis du trust allaient-ils s’entre-dévorer? Les hostilités se bornèrent à une assemblée de protestation, qui fut convoquée quelques jours après par M. Bilhaud. Mais il y eut des cas individuels de résistance, qui compliquèrent singulièrement la tâche de Ia Société.
La Commission nouvellement nommée avait fait en effet connaître officiellement à M. Richemond que son traité ne lui serait pas renouvelé, tant qu'il n'aurait pas rompu les attaches qu'il avait avec l'Athénée. Cette décision pouvait
ôtre préjudiciable à plusieurs pièces : Une Nuit de Noces de M. Kéroul, en cours de représentations aux Folies-Dramatiques ; et deux pièces reçues à ce même théâtre : Volcan d'Amour de M. Carré, et Madame l'Ordonnance de MM. Chancel et Gorsse.
La Commission, dans un esprit de conciliation, autorisa M. Richemond à poursuivre, en tant que besoin, et même après l'expiration de son traité, la carrière d'Une Nuit de Noces. Quant aux autres manuscrits, elle fit savoir aux auteurs qu'ils devaient, aux termes des statuts, les retirer. Les intéressés refusèrent de s’incliner, à l'exception de M. de Gorsse. Ce dernier était d’ailleurs retenu par la nécessité dans l’obéissance aux statuts : |
« Je dois faire la saison prochaine, écrivait-il à son collaborateur, la revue de la Scala, et la revue des Ambassadeurs et de l’Alcazar.. Or ces commandes me seraient certainement retirées, si Je me voyais rayé des cadres de la Société, car ni le directeur des Ambassadeurs d'été, ni la direction de la Scala ne me maintiendraient, s'ils se trouvaient tout à coup dans l'obligation, en me jouant, de payer 5 0/0 de droits à moi, et 5 0/0 de droits à la Société » (1).
Par contre M. Forest, bien qu'il ne fût pas personnellement lésé par les décisions de la Commission, et qu'il ne pût se plaindre, à cet égard, que d’un tort éventuel et problématique, prit parti contre elle, et fit cause commune avec les rebelles. Dans un article fort intéressant, il faisait par avance le procès de la Société, qu’il déclarait oppressive pour ses membres, et néfaste pour l’art dramatique (2).
La Commission reçut de nouvelles assignations, qui vinrent se Joindre à la plainte toujours pendante de M. Roy : elles
1) Lettre citée dans la plaidoirie de M° Millerand, 2) Voir La Revue, article précité de M. Forest.
émanaient de M. Richemond, demandant qu'il lui fût alloué 50,000 francs de dommages-intérèts, et que la Société fût condamnée à traiter de force avec lui, sous peine d'une astreinte de 1,000 francs par jour de retard ; de MM. Forest, Chancel et Carré, demandant à être déliés de leurs obligations envers la Société, soit parce qu'elle avait abusivement mis en interdit M. Richemond, soit parce qu’elle tombait sous le coup de diverses causes de nullité, qui viciaient leurs engagements envers elle.
De son côté la Commission déposa des conclusions tendant à ce que MM. Roy, Richemond et Forest fussent déboutés de leur demande. Elle concluait dans le même sens contre M. Carré, s’abstenant de lui réclamer une indemnité pour infraction aux statuts, puisque sa pièce Vo/can d'Amour n'était pas encore entrée en représentation. Quant à M. Chancel, dont la pièce Madame l’'Ordonnance paraissait tous les soirs sur la scène des Folies-Dramatiques, et dont le crime était consommé, elle lui opposait une demande reconventionnelle de 20,000 francs. Elle aurait pu aussi bien lui réclamer 6,000 francs par représentation ; car il résulte des termes de l’article 27 des statuts, que toute représentation illicite constitue une infraction au règlement. Elle se borna à demander 20,000 francs — pénalité déjà respectable — et à solliciter une astreinte, pour arrêter les représentations de sa pièce.
Les lenteurs de la procédure permirent à la presse d'exposer et de plaider le différend devant l'opinion publique, avant qu'il fût jugé par les tribunaux. Chacun dit son mot dans l'affaire : les uns, se faisant l'écho des auteurs mécontents, ou des directeurs évincés, soumettaient à une critique malveillante les statuts de la Société : le domaine publie payant, les billets d'auteur excitaient particulièrement leur
verve et leur ironie. D’autres, défenseurs officieux de la Commission, chargeaient le trust, à peine éclos, des malédictions les plus implacables : dans la lutte qui s’annonçait acharnée, ils s’honoraient de combattre pour la liberté contre
le despotisme, pour l’art contre l'argent.
Le spectateur impartial demeurait cependant dans l'incertitude, effrayé seulement des révélations dont s’accablaient réciproquement les deux parties, quand, le 7 février 1905, les débats s'ouvrirent devant le tribunal civil de la Seine.
M° Millerand prit le premier la parole au nom de MM. Roy et Richemond. Ce fut une rude attaque pour la Société, et telle qu'il semblait qu’elle dût s'écrouler sur ses bases, sous l'âpre et ardente éloquence de l'éminent avocat.
A l'en croire, la Société des Auteurs n'était qu'une caste où quelques privilégiés s'entendent pour opprimer les faibles. Elle est aux mains d'une Commission, composée des célébrités et des puissances du monde dramatique; quant aux débutants, ils encombrent les couloirs : ce sont des personnages muets, qu'on ne consulte pas; ils ne seront jamais sociétaires.
Pourquoi entrent-ils dans le syndicat ? Recherchent-ils les avantages d'une perception régulière; ces avantages sont illusoires : à Paris, rien de plus aisé que le recouvrement des droits, parallèle à la perception faite par l’Assistance publique, qui sert tout à la fois d'indication, et de moyen de contrôle; en province, toute banque rendrait les mêmes services. Les auteurs viennent à la Société, parce que, s'ils restaient indépendants, tous les débouchés leur seraient fermés : ce ne sont pas des adhérents; ils sont
« adhérés », « annexés » à l'association.
Il y a donc monopole, que ce monopole soit d’ailleurs licite ou non. Or, la jurisprudence est unanime à décider que le détenteur d'un monopole ne peut refuser de contracter avec un tiers, qui se déclare prèt à accepter ses conditions générales et habituelles. M. Roy acceptait toutes les clauses des traités de la Société; on ne pouvait lui en refuser un.
Au demeurant, la Commission avait agi par malveillance, par caprice; en se refusant à traiter, elle avait commis un véritable abus de droit, dont elle devait réparation.
S'élevant à des considérations plus hautes, M° Millerand n'hésitait pas à accuser la Société d’avoir, par sa politique aveugle et autoritaire, anémié les talents, énervé l’art dramatique.
Il la rendait également responsable de la prospérité des music-halls, et du marasme des théâtres. Les statistiques prouvent, disait-il, qu'en 1893, les recettes des cinq premiers music-halls de Paris étaient inférieures de 28 0/0 à celles des cinq grands théâtres de genre. En 1903, elles dépassaient de 30 0/0 celles des scènes en question.
D'où vient ce changement ? La cherté des places dans les théâtres détourne Le public vers les music-halls : la faute initiale vient de la Société qui, par ses exigences pécuniaires, met les directeurs dans l'impossibilité de réduire leurs tarifs.
De son côté, M° Signorino, avocat des auteurs, prétendit découvrir, dans les statuts de la Société, diverses causes de nullité, qui permettaient à ses clients de s'affranchir de la tutelle de leurs confrères ; il contestait, une fois de plus, à l'association, le caractère de société civile qu'une jurisprudence, déjà ancienne, lui reconnaissait : c'était une société léonine, les stagiaires n'ayant pas droit, au dire de l'avocat, au partage des bénéfices et du fonds social. De plus, le
consentement donné par ses clients aux clauses du pacte social n'élait pas valable, comme entaché de contrainte morale.
Me Signorino ne semblait d’ailleurs avoir qu’une confiance médiocre dans sa thèse; aussi l’étayait-il d'une appréciation rigoureuse de la politique suivie par la Société, à l'égard des administrations théâtrales. Et sa critique acerbe venait à l'appui du réquisitoire sévère prononcé par son confrère.
La Société des Auteurs apparaissait devant le public sous un jour plutôt fâcheux, lorsque M° Poincaré prit la parole pour la défendre : dans une vigoureuse plaidoirie, modèle d’éloquence et de verve ironique, il repoussa les attaques des adversaires, et justifia l'attitude de la Société, dans le passé comme dans les difficultés présentes. Il commença par relever les contradictions et les fluctuations des directeurs intéressés, qui, dans leurs conclusions, tantôt plaidaient la nullité d’une association qu'ils traitaient de coalition, de trust tyrannique, tantôt voulaient l’obliger à contracter avec eux, la tenant ainsi pour parfaitement valable.
Il rappela l’histoire de la Société, les jugements qui avaient consacré sa légalité et sa validité. Elle était fondée aussi bien, et davantage même pour les faibles, que pour les puissants : car ceux-là surtout bénéficiaient du traitement égalitaire qu'elle avait établi pour les droits d'auteur. Les stagiaires avaient, dans l'association, au point de vue financier, toutes les prérogatives reconnues aux sociétaires. Aussi tous les auteurs réclamaient-ils leur admission, non pas contraints, mais désireux de se placer sous sa protection. Il releva les diverses critiques formulées contre les traités généraux : billets d'auteur, domaine public. Et si la démonstration ne fut pas toujours convaincante, elle fut du moins d'une suprème habileté,
L'éminent avocat s'attacha particulièrement à deux sortes de griefs, qui, parmi des accusations renouvelées de procès déjà anciens, et presque démonétisées, semblaient être les points essentiels de l'argumentation des adversaires : l'un: en faveur des directeurs, l’autre en faveur des auteurs.
Me Millerand avait invoqué un grand nombre d'arrèts, desquels il semblait résulter qu'une entreprise qui détient un monopole, et qui offre ses services au public à des conditions uniformes, ne peut refuser de traiter avec un tiers prêt à accepter ces conditions. Or la Société, qui accapare la production dramatique, offre, disait-on, son répertoire aux directeurs, à des conditions invariables inscrites dans des traités généraux : elle ne peut donc le leur refuser.
M° Poincaré n'eut pas de peine à montrer que les arrèts cités s'appliquaient, soit à des établissements jouissant d'un monopole légal, soit à des entreprises commerciales, comme les services de messageries, qui sollicitent le public par la publication de tarifs. Or, une société de perception ne saurait être assimilée à une société commerciale : la Société des Auteurs ne va pas au-devant des directeurs ; elle ne leur fait pas connaître, par une circulaire, les conditions ne varietur auxquelles ils pourront exploiter le répertoire social.
Bien plus : ces conditions varient d’un théâtre à l’autre. Le taux des droits d'auteur, le nombre des billets exigés pour chaque représentation, la durée du traité, les indemnités exigées en cas d'infraction, les délais stipulés, autant de clauses qui diffèrent suivant les cas, et qui sont fixées, pour chaque théâtre, sur l'appréciation de la Commission.
Le raisonnement de M° Millerand, qui se conçoit pour une compagnie de chemins de fer, pour un service de messageries maritimes, est donc hors de saison, quand il s'agit
d’une association d'hommes de lettres.
Ajoutons qu'il est vraiment téméraire de prétendre, comme on l’a fait, au cours de tous les grands procès intentés à la Société des Auteurs, qu'une pièce de théâtre soit une marchandise comme une autre, qu'elle soit soumise à des mercuriales, qu'on puisse dénoncer une coalition littéraire, comme on dénonce un accaparement de blés ou de cuivre.
Il peut y avoir là matière à des comparaisons séduisantes — si l'on veut prouver que quelques dramaturges se comportent comme des marchands. Mais on ne saurait y découvrir un argument juridique.
Parmi tous les jugements qu’on pourrait citer, à propos de coalitions illicites, et dont aucun ne peut être appliqué avec quelque chance de succès à une corporation d’écrivains, citons seulement une décision très probante, car elle est intervenue au sujet d’un groupement d’éditeurs.
Il y a quelques années, le syndicat des libraires de France et le syndicat des éditeurs, pour remédier à la vente à bas prix des livres, chez certains détaillants de province, décida d'interdire la vente au-dessous d'un minimum fixé, sous peine, pour le contrevenant, de se voir fermer son compte.
Un libraire refusa de s'incliner : il fut mis à l’index par le syndicat, qu'il poursuivit devant le tribunal correctionnel, l'accusant d’avoir, grâce à une entente entre les principaux détenteurs d’une même marchandise, déterminé une hausse de prix, en dehors des lois de la libre concurrence : le syndicat, prétendait-il, tombait sous le coup de l’article 419 du Code pénal.
Le tribunal rejeta la plainte, estimant que, les éditeurs en cause ayant chacun leur spécialité, les livres qu'ils publiaient gardaient leur individualité; qu'il y avait autant de marchandises différentes que d'éditeurs ; enfin, que ces marchandises, n'étant pas l’objet de la libre concurrence, échap-
pent presque complètement à la loi de l'offre et de la demande, et qu'il n'existe, pour les livres, ni marchés, ni cours (1).
Ce qui est vrai d’un éditeur, l'est également, et plus encore, d'un directeur de théâtre.
Repoussés de ce côté, les adversaires, continuait M° Poincaré, se tournaient d’un autre.
Sans doute, disaient-ils, la Société a le droit de s'abstenir de traiter. Encore faut-il que ce droit soit exercé sans intenton dolosive, que cette abstention ne présente aucun caractère d'hostilité personnelle. Or, si la Commission avait refusé de pactiser avec MM. Roy et Richemont, c'était, non pas en vue de sauvegarder les intérêts dont elle a la charge, mais par rancune, par malveillance. Il y avait abus de droit.
Argument désespéré : on eùt sans doute fort embarrassé les directeurs en cause, si on lèur eût demandé de prouver cette affirmation. La Commission formule en toute liberté les obligations qu'elle croit devoir imposer aux administrations théâtrales : le péril auquel elle avait voulu se soustraire était, d’ailleurs, dans le cas présent, si peu chimérique, que ses ennemis n'hésitaient pas à prédire leur victoire, et la ruine de l'association.
En faveur des auteurs dissidents, M° Signorino avait essayé de tirer parti des articles 1111 et 1112 du Code civil, sur la violence morale, considérée comme cause de nullité.
Ses clients, disaient-ils, n'avaient adhéré à la Société, que dans la crainte que leurs manuscrits ne leur restent pour compte ; il y avait là une menace, une pression, qui empêchait leur consentement d’être valable et définitif. Et la
(1) Tribunal correctionnel de la Seine, 3 mai 1901, Pandectes, Il, page 292.
464 CHAPITRE VIil
Société, qui déjà s'était vu assimiler, pour les besoins de la cause, à un syndicat d'ouvriers, abusant de sa force, se voyait comparer à un remorqueur qui stipule une rémunération exorbitante, pour tirer de peine un navire en péril.
M° Poincaré rappela que les textes visés parlaient d'un « mal considérable et présent ». Si c'est une déception cruelle que de n'être point joué, on ne peut pas dire que ce soit un mal considérable. Les auteurs ne couraient aucun danger ; leur navire n'était pas en détresse ; tout au plus était-il destiné à ne jamais naviguer.
L'article 1115 du Code civil porte d’ailleurs que le contrat entaché de contrainte ne saurait plus être attaqué, lorsqu'il a été approuvé expressément ou tacitement. Or les demandeurs n'avaient cessé de confirmer leur adhésion, en touchant régulièrement, et pendant des années, les droits perçus en leur nom. La violence avait été particulièrement douce pour M. Carré, qui avait eu surtout l'occasion d’encaisser à la Société, en qualité d’héritier, des sommes fort respectables.
Le tribunal civil donna gain de cause, sur toute la ligne, à la Société des Auteurs. Il conclut qu'elle ne présentait aucun des caractères d’une coalition illicite, que le monopole qu’on l'accusait de détenir ne saurait l'obliger de traiter contre son gré avec certains théâtres ; en conséquence, il repoussa les prétentions de MM. Roy et Richemond.
Le tribunal ne retint non plus aucun des griefs invoqués par les auteurs dissidents ; il décida que MM. Forest et Carré ne pouvaient s'affranchir des liens qui les unissaient à l’association ; quant à M. Chancel, il se vit condamner à verser à la caisse sociale une indemnité de six mille franes —
minimum de la pénalité statutaire — et à faire cesser les
représentations de Madame l'Ordonnance, sous peine d'une astreinte de dix francs par jour de retard (1).
Le débat judiciaire était clos ; mais les passions n'étaient pas apaisées ; le jugement rendu en faveur de la Société ne faisait qu'irriter davantage ses adversaires et exaspérer leur résistance. Non seulement les auteurs rebelles ne venaient pas à résipiscence, mais des sympathies nouvelles, des défaillances prochaines étaient escomptées.
Un moment on put croire à la paix ; il y eut un armistice, la Commission ayant accordé à M. Richemond un traité provisoire Jusqu'en novembre 1905. Ce ne fut qu'une trève, et à cette date, la lutte reprit de plus belle.
Les Folies-Dramatiques ne fermèrent pas leurs portes ; M. Richemond ne mourut pas d’inanition : plus heureux que ses prédécesseurs, MM. Delestre-Poirson et Cerfbeer, il n'avait pas à faire appel aux talents méconnus, ou à ressusciter les succès du passé : après Madame l'Ordonnance, le Volcan d'Amour surgissait, menaçant, sur la scène des Folies-Dramatiques. Pour soustraire M. Carré au danger de cette éruption inopportune, un journal important, défenseur des opprimés, le couvrait de sa protection; il créait une section théâtrale, équipe anonyme, comme toute sa collaboration ; cette section devenait responsable de tous les vaudevilles qu'il plairait aux auteurs de donner sur les théâtres en rebellion, et se chargeait d’ailleurs loyalement de faire parvenir aux intéressés les droits à percevoir.
Les Folies-Dramatiques n'étaient plus seuls, en effet, à soutenir la lutte. Les Bouffes-Parisiens y étaient engagés.
(4) Tribunal civil de la Seine, 7, 14, 21, 28 février, 7, 14, 21 mars, 4 et 18 avril 1905, Gazelte des tribunaux, 15 et 16 juillet 1905.
Sans doute MM. Richemond et Deval, titulaires du bail, ne devaient prendre en mains ce théâtre qu'en octobre 1906; mais, jusque-là, MM. Clot et Dublay, qui l'avaient sous-loué, s'étaient engagés à ne pas traiter avec la Société des Auteurs. L'Athénée, qui, depuis le 14 novembre 1905, se trouvait sans traité, levait résolument l’étendard de la révolte : et l'assemblée des auteurs, sur un réquisitoire de M. Bernstein, mettait au ban du royaume des lettres MM. Tristan Bernard et Godfernaux, coupables d'avoir charmé le public de ce théâtre avec les indécisions et les volte-faces de l'irrésolu Triplepatte. En 1910, enfin, le trust devait s'emparer, sans coup férir, du Palais-Royal et des Variétés. Ainsi l'invasion s'étendait : le jour semblait proche où les rebelles seraient maitres du boulevard. |
Avaient-ils beaucoup à craindre la grève des auteurs ? Non, car plusieurs littérateurs travaillaient pour eux. La Société ne cessait d'enregistrer des défaillances.
Les assemblées extraordinaires se succédaient pour juger les coupables traduits à leur barre : elles épuisaient les sévérités des statuts, sans parvenir à convaincre les déliquants qu'elle agissait au mieux de leurs intérêts.
Seul, M. Carré, touché par un repentir tardif, acceptait l'arbitrage offert par la Commission, et bràlait ce qu'il avait adoré. Après MM. Tristan Bernard et Godfernaux, c'était MM. Kéroul et Barré qu'il fallait mettre au ban de l'empire de la Société, pour avoir donné Une veine de... aux Folies- Dramatiques.
Mesures sévères, puisque les bannis ne devaient plus rien retirer de la perception de leurs droits à travers la France ; mesures inefficaces pourtant : car on savait, d'ores et déjà,
(1) Assemblées extraordinaires des 30 novembre, 20 décembre 1905, et 15 janvier 1906, Annuaire de lu Société 1906.
que, bientôt, les membres exclus reprendraient leur place parmi leurs confrères. Si la Société exige des vœux perpétuels, elle ne connait pas les peines perpétuelles.
Frappé de l'insuffisance de cette arme, un sociétaire proposa de décider que les membres démissionnés ne pourraient être Jamais réintégrés. Mais l'assemblée pouvait-elle ainsi se lier les mains? Ce Parlement allait-il se donner une constitution, qu'il déchirerait un jour ou l’autre? L'assemblée refusa de s'engager dans cette voie.
Cependant des manuscrits, tenus en réserve, étaient prêts à sortir de l'ombre, si cette guerre malheureuse ne prenait pas fin. Les conséquences se faisaient sentir des deux côtés. Si les directeurs, en rupture avec la Commission, luttaient avec des difficultés, la Société se voyait priver du tribut de trois scènes importantes : perte sèche, évaluée, pour trois ans de luttes, à 150,000 francs.
Que deviendrait son budget, le jour où de nouveaux théàtres passeraient à l'ennemi? La Commission, fort alarmée, songeait déjà, pour sauvegarder sa caisse, et ouvrir aux auteurs fidèles les débouchés nécessaires, à créer de nouvelles scènes dans Paris ; mais les risques étaient très grands. Ces nouveaux établissements auraient-ils une clientèle ? Et, d'ailleurs, la Société avait-elle le droit d'étendre le cercle de ses opérations, de s'improviser entrepreneur et directeur de théâtres ? Mieux valait traiter avec les rebelles.
Forte de sa victoire judiciaire, la Commission pouvait faire les premiers pas. Elle se montra disposée à faire aux intéressés des concessions importantes, si le trust naissant consentait à un suicide honorable.
Les pourparlers, à peine engagés, faillirent cependant ôtre rompus de suite : MM. Richemond et Deval mettaient
comme condition à la paix projetée la réintégration, dans la
Société, des auteurs dissidents. C'était une clause à laquelle la Commission ne voulut pas souscrire : elle ne pouvait décemment engager son droit de grâce. Heureusement, les condamnés manifestèrent le désir de séparer leur cause de celle des directeurs, et s'en remirent à la générosité de leurs confrères.
Il ne restait plus qu'à débattre le fond de la question, les concessions réciproques à faire, dans l'intérêt de la paix.
Le premier projet de transaction élaboré par MM. Deval et Richemond était évidemment inacceptable : sous une apparence plus modeste, il reprenait leur idée de trust, en lui donnant même une forme plus arrêtée, et une extension indéterminée.
La société en commandite, qui subventionnait alors les scènes en révolte, se serait transformée en une société anonyme, dite société-mère. Le malheur, c'est que cette société-mère aurait eu beaucoup d'enfants : des sociétésfilles, jalousement couvées par elle, auraient pris librement leur essor à travers Paris, s'abattant, au gré de leur fantaisie, sur telle ou telle scène. Sans doute chaque société aurait eu à sa tète un directeur artistique indépendant : chacune aurait accepté — y compris les droits et les billets d'auteur — toutes les clauses des traités de l'association, dont la société-mère se serait engagée, à perpétuité, à respecter les statuts (1).
Le lien de parenté, qui unissait les différents membres de la grande famille du trust, n'en était pas moins inquiétant.
Toutes les sociétés-sœurs n'allaient-elles pas se rapprocher
(1) Voir Assemblée extraordinaire du 15 janvier 1906, Annuatire de la Sociélé, 1906.
un jour, condamner les artistes à des tribulations sans fin, les auteurs à des cachets modiques ?
On chercha un autre terrain d'entente. Les directeurs renonçaient à l'accaparement brutal qu'ils rèvaient; Ja Société, en échange, leur offrait d'importantes compensations pécuniaires.
Elle avait failli devenir propriétaire de scènes parisiennes, pour combattre le trust : pour lui faire plaisir, elle devenait simplement locataire. Elle prenait, en effet, à sa charge, les baux des Variétés et du Palais-Royal ; elle consentait même, à MM. Deval et Richemond, pendant quinze ans, des majorations de 40,000 et de 20,000 francs sur le prix de location qu'ils avaient accepté.
Sacrifice appréciable, mais qui n’entrainait pas la Société à des risques trop considérables : car elle était, d'ores et déjà, assurée de faire supporter le poids de cette prime aux directeurs à qui elle rétrocéderait ces entreprises.
Quant aux Bouffes-Parisiens, ils se trouvaient, par le seul fait de la reprise des relations entre MM. Deval et Richemond et la Société, nantis d’un traité avec la Commission. Celle-ci acceptait d’ailleurs l'éventualité qu'à défaut de preneur, ils fissent retour à MM. Deval et Richemond (1).
Ainsi la Société des Auteurs, après trois ans de luttes, semblait revenir au point de départ du conflit : elle acceptait l'hypothèse de trois théâtres soumis à une influence financière et administrative commune. Bravement elle faisait la part du feu. Mais elle avait écarté le spectre du trust. Elle n'avait plus à craindre de voir les scènes les plus importantes de Paris tomber aux mains d’une coalition toute-puissante. Or c'est avant tout ce péril, qui n'avait rien d’imagi-
(4) Assemblée extraordinaire du 5 novembre 1906, Annuaire de la Société, 1907,
naire — les faits l’ont démontré — qui l'avait décidée à écarter les offres de M. Roy, et à rompre avec M. Richemond. On peut seulement lui reprocher de n'avoir pas distingué suffisamment deux choses, qui se rencontraient dans les projets de ses adversaires : la fusion de deux scènes — qui ne heurte aucun des principes sur lesquels s’est fondée la Société — et l'accaparement d'un nombre indéterminé de théàtres — qui met évidemment l'association à la merei des caprices directoriaux. Si la Société n'avait pas fait preuve, à l'égard de la première de ces situations, d’une intransigeance peu réfléchie, il est permis de penser que cette concession opportune aurait désarmé des directeurs, soucieux avant tout des intérêts de leurs entreprises.
Car le principe que deux scènes ne doivent pas être réunies sous une même direction, n’a Jamais été admis par la Commission avec une intransigeance absolue : c'est une question d'espèce, que dominent des circonstances particulières : importance, genre, situation financière des théâtres intéressés. Dernièrement encore la Porte Saint-Martin et la Gaîté se trouvaient régies toutes les deux par MM. Hertz et Coquelin ; trois scènes de quartier, les théâtres des Gobelins, de Grenelle et de Montparnasse, sont soumises actuellement à une direction unique. Et nous laissons de côté les cafés-concerts, pour lesquels la concentration est, on peut le dire, endémique.
Pour sceller l’accord interveuu, la Société se réconcilia avec les auteurs qui avaient abandonné son drapeau : elle vota la réintégration de MM. Barré, Tristan Bernard et Kéroul, mais à charge, pour chacun d'eux, de payer 6,000 francs d'amende. Les concessions faites aux fondateurs du trust avaient épuisé ses réserves de clémence.
L'idée de trust dramatique doit-elle faire son chemin par le monde? Concentrera-t-elle des entreprises, jusqu'alors isolées et rivales, en des organisations puissantes et prospères, Jusqu'au jour, presque inévitable, de la catastrophe, ou de la dissociation ? Elle à déjà franchi les frontières, et jeté le trouble dans le royaume d'Italie.
Tout récemment, MM. Chiarella ont, par des traités successifs, imposé une loi commune à sept des meilleures troupes qui se partageaient jusqu'ici, dans ce pays, le public des théâtres. La Société des Auteurs de Milan, au nom des intérêts de l’art, a déclaré la guerre au syndicat nouveau, et lui a retiré la jouissance de son répertoire.
La question préoccupa un moment la presse française. Certains virent dans la résistance de la Société des Auteurs une réaction contre l'influence française, favorisée par les
accapareurs, grands importateurs de nos pièces (1).
Grâce à l’arrangement intervenu entre la Société et MM. Deval et Richemond, la paix était faite dans le monde des théâtres. Elle mettait fin à une situation très fâcheuse, qui aurait pu avoir les conséquences les plus regrettables. Non pas que le trust annoncé par les uns, redouté par les autres, eût de fortes chances de réussir, et surtout de durer. Si grande que soit chez nous l'influence anglo-saxonne, nos théâtres ne sont pas encore organisés sur le modèle des scènes américaines : ils ont presque tous des traditions, un
genre, une clientèle spéciale, et l'on conçoit difficilement
(4) Voir Comædia, n° des 9 et 22 janvier 1908.
une administration anonyme et uniforme les pliant à un régime commun. Mais, pour la première fois, la Société avait rencontré des adversaires résolus à se passer de son concours, et subsistant malgré sa défense. Il s'était trouvé des auteurs pour leur tendre la main, et non pas seulement parmi ceux qui avaient, dans les théâtres frappés, des intérêts immédiats ; quelques-uns avaient protesté au nom de l'indépendance littéraire, au nom de l'avenir de l’art dramatique : et si beaucoup des critiques qu'ils adressaient à la Société pouvaient paraître injustes et passionnées, quelques-unes avaient fait impression sur les esprits non prévenus. La lutte terminée, les combattants apaisés, il convient de rechercher, parmi les prétentions qui se sont fait jour, si quelques-unes ne méritent pas d'être retenues, comme l'expression de revendications légitimes : ce sera, en quelque sorte, la morale de cette affaire, et la conclusion de cette page troublée de l’histoire de la Société.
La coalition financière de MM. Roy, Richemond et Deval est née, a-t-on dit, du marasme actuel des théâtres. La Société des Auteurs, par ses exigences, a réduit les directeurs à l'existence la plus précaire. Aussi les théâtres végèlent-ils, tandis que les music-halls font des affaires d'or. C'est un axiome dont on rebat nos oreilles, et qui se prouve par des chiffres.
En 1894, les statistiques dressées par l'administration de l’Assistance publique accusaient pour les spectacles de tous genres un total de recettes brutes de : 28,132,000 francs. En 1903, ce total s'élevait à 38,926,000 francs; en 1906 à 44,692,493 francs.
Mais l'augmentation a été beaucoup plus forte et
beaucoup plus rapide dans les music-halls, que dans les théâtres. C’est ce qui apparait si on examine séparément, pendant cet intervalle de quinze années, les résultats de la gestion des théâtres subventionnés, des cinq grands théâtres de genre : Gymnase, Vaudeville, Variétés, Nouveautés, Palais-Royal : et des cinq premiers music-halls : Olympia, Folies-Bergère, Parisiana, Casino de Paris et Moulin-Rouge. Les chiffres sont les suivants :
1894 1903 1906 Comédie-Francaise, Odéon, Opéra, Opéra- — — — COMIQUE MR RO ES 7.131.000 8.009.000 8.689.290 Gymnase, Vaudeville, Variétés, Nouveau- 1ÉéS Palais ROYAL 0... . . … . .« 4.268.000 4.226.000 4.561.612 Olympia, Folies-Bergère, Parisiana, Casino de Paris, Moulin-Rouge. . . . . . 3.065.000 5.505.000 4.913.926
Remarquons pourtant, depuis 1903, dans les théâtres, une tendance à la hausse : c’est un fait qui vient contrarier de suite cette affirmation, souvent répétée au cours du dernier procès, que les théâtres étaient condamnés à péricliter.
On nous annonçait en même temps une transformation dans le personnel et dans l’âme des commanditaires des scènes parisiennes, qui ne semble pas s'être réalisée. Le commanditaire ancien modèle, disait-on, était un amateur éclairé, ou simplement un capitaliste, ravi de jouer au Mécène, sur le boulevard, au fermier général, dans les coulisses : il sacrifiait d’un cœur léger des sommes importantes, pour les mille petits privilèges que cette situation de protecteur des arts rapporte; et il apprenait, sans s'émouvoir, à la liquidation de la société fondée, que, sur une action de 2,000 francs, il ne lui serait remboursé que 200 francs.
Ce type de commanditaire Régence, généreux et dévoué, se serait raréfié devant l’homme d’affaires : l'actionnaire d'aujourd'hui prétendrait recouvrer intégralement sa mise,
voire même réaliser des bénéfices. Les banquiers n'allaientils pas envahir nos scènes parisiennes, les gérer comme des maisons de rapport, sans aucun souci des convenances artistiques ? Il faut bien croire qu'il n'en est rien, puisque, dans ces derniers temps, les directions des principaux théâtres de Paris ont paru se concentrer plutôt entre les
mains d'artistes que de financiers.
«Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ? »
alors que des scènes importantes se recommandent des noms de MM. Antoine, Coquelin, Guitry, Gémier, de M®® Sarah- Bernhardt et Réjane. À vrai dire, il n'est guère d'artiste, ayant derrière lui de nombreuses créations, qui ne rève de régner sur ce petit royaume troublé, mais féerique, que constitue une scène de théâtre, qui ne soit impatient de réaliser un programme, de former une troupe, de commander des littérateurs, et de se tailler des rôles. Or, si un grand artiste, par son nom seul, apporte une réclame utile à un théâtre, s'il a chance, plus qu'un autre, d’administrer habilement les intérêts d'un établissement, on ne peut pas dire qu'il soit détaché de tout idéal, de toute préoccupation artistique : or l’art, au théâtre, c'est le risque.
Cependant il est indéniable que les théâtres ont peine à vivre, et qu’ils n'ont pas progressé, depuis une vingtaine d'années, comme ils auraient dû faire normalement, suivant les progrès de l'instruction, du bien-être, des moyens de transport, auxquels leur prospérité parait intimement liée. Ce n’est pas d’ailleurs un fait particulier, en un moment où les intérêts de tous les genres littéraires semblent menacés. La crise ne sévit-elle pas sur les maisons d'édition? Les
romans se vendent-ils, aujourd'hui, aussi bien qu'il y a dix ans? Les journaux, les revues sérieuses n'ont-elles pas souffert de la concurrence ruineuse que leur font les feuilles de pure information, les périodiques affamés d'actualité, qui, pour la somme modique de cinquante ou soixante-quinze centimes, servent au publie, avec illustrations à l'appui, une documentation aussi superficielle qu'inutile.
De même, les exhibitions les plus insignifiantes, les pièces, revues el chansons d’une écœurante platitude, les attractions et clowneries les moins originales, et même le cinématographe, aux visions trépidantes, qui dispense la direction d'imagination, et le public de réflexion, n'ont-ils pas désappris à la bonne moitié du public le chemin du théâtre ? Mais l'éclat de la mise en scène, la somptuosité des décors, l'attrait des numéros de cirque, ne sont pas les seules causes de la défection du public, qui, quoi qu'on en dise, n’a pas perdu l’amour des belles choses, qui sait encore rire ou pleurer, et s'intéresser à une action dramatique. Comment expliquer sans cela son goût de plus en plus vif pour les concerts dont les prix sont abordables? Pourquoi les théâtres subventionnés seraient-ils pris d'assaut, le jour du 14 Juillet? Pourquoi le peuple s'empresserait-il, lorsque des artistes de la Comédie-Française, de l'Opéra, promènent, à travers Paris, le répertoire des Trente Ans de Théâtre ?
Si le public ne se presse pas aux guichets des théâtres, c’est qu'ils se ferment à plaisir aux petites bourses : c'est que les tarifs en vigueur, accessibles seulement à ceux qui dépensent sans compter, et à ceux qui entrent sans payer — classe nombreuse et avide, — écartent impitoyablement eeux qui, ne disposant, pour leurs distractions, que d'un budget restreint, veulent bien entendre un drame ou une
comédie, à condition de n'être pas condamnés aux places où
l'on ne voit pas, où l'on a chaud, où l’on est mal assis. S'il ne veut pas consentir à ce sacrifice, contraire à toutes les règles de l'hygiène et du confort moderne, le petit public est exposé à des déboires pécuniaires, qui le dégoûteront souvent de remettre les pieds dans un théâtre. Un auteur dramatique dressait ainsi le bilan d’une soirée passée au théâtre pour un ménage bourgeois :
« Deux fauteuils, 20 fr. ; ouvreuse, 0 fr. 50 ; programme, 0 fr. 50 ; rafraichissement, 1 fr. ; la lorgnette, 0 fr. 50; le souper (bien modeste à ce prix), 5 fr. ; voiture pour aller, voiture pour rentrer, 3 fr. 60; total : 31 fr. 10 » (1).
Il y a de quoi faire réfléchir bien des ménages. Beaucoup prendront tout naturellement le chemin des music-halls, qui, pour un spectacle qui s'adresse à tous les goûts, stimule toutes les curiosités, offre des places confortables à 3 et 4 francs : ajoutons que les attractions se succèdent à la vapeur, pour ne pas dire à l'électricité, et qu'on ne connait pas les entr'actes interminables, qui énervent les plus fermes volontés.
Le dernier théâtre construit dans Paris est un modèle de confort et d'élégance; c’est une agréable scène de plus, mais ce n'est pas du tout le théâtre dont on a besoin actuellement, pour raviver le goût du public, et l'arracher aux attractions de bas étage.
Il faudrait des salles vastes, aménagées sans luxe inutile, où les tarifs soient faits pour toutes les bourses, où personne n'entre, sans être assuré de ne pas expier sa curiosité par une gêne matérielle intolérable. Il ne s’agit pas là évidemment d’un plan d'ensemble. Les théâtres
de genre ne s’adresseront jamais qu'à une clientèle
(1) M. Forest, article précité.
restreinte; ils ne pourront jamais descendre leurs tarifs au-dessous d'une certaine limite, parce qu'ils ne peuvent vivre qu'en faisant payer très cher : le loyer, les frais de mise en scène et d'interprétation, nécessiteront toujours des sacrifices importants, auxquels la direction ne peut se refuser, sous peine d'être écrasée par la concurrence des scènes rivales. Lorsque le Gymnase, dans une brillante synthèse, réunit, sur une même affiche, MM. Dumény, Calmette, Huguenet et M" Marthe Régnier, lorsque le Vaudeville soutient un pièce avec M"° Mégard, MM. Dubosc et Léran, lorsque les Variétés s'adressent à MM. Brasseur, Baron, Guy, à Mis Lavallière ou Yvette Guilbert, il est bien évident qu'il leur faut payer très cher les cachets de ces artistes ; cela est d’ailleurs de toute équité, et il faut s'en féliciter.
Mais, à côté de ces théâtres, qui ne vivent que par une mise en scène et une interprétation brillantes, ne concçoiton pas des théâtres intéressant leur public par des pièces bien construites, sans lui offrir des décors de premier choix, ni des étoiles de première grandeur? Comparant les théâtres de France et d'Angleterre, M. Georges Bourdon s'étonnait, avec raison, que Paris ne possédàt, dans les extrèmes limites de son enceinte, que des scènes sans confort, sans mise en scène sérieuse, sans troupe cohérente, alors que les théâtres de quartier à Londres étaient toujours en mesure d'offrir à leur public des spectacles fort bien agencés (1).
M. Deval, en prenant l'Athénée, M. Richemond, en prenant les Folies-Dramatiques, n’ont pas eu d'autre programme, et ils y ont brillamment réussi. Depuis longtemps, la for-
tune avait cessé de sourire à ces deux scènes, lorsqu'ils
(1) Les théâtres anglais, chapitre V.
entreprirent de les remonter : des affiches sans vedettes, une mise en scène fort simple, des pièces données pendant des mois, et même pendant la saison d'été, des bénéfices moyens, mais avec un minimum de frais généraux, tels furent les principes de leur administration. Les résultats ne se firent pas attendre, puisque dès les premiers exercices, les commanditaires recevaient 26 0/0 de dividende.
Ces directeurs révolutionnaires sont-ils allés jusqu'au
bout. Non, puisque leurs tarifs restent encore assez élevés pour éloigner de leurs scènes toute une clientèle d'amateurs peu fortunés.
Sans doute, ils ont déclaré qu’ils ne demandaient qu à les diminuer davantage, mais ils se sont plaints de rencontrer des obstacles infranchissables : et l’on entendait bien qu'ils en avaient aux droits d'auteur, tels qu'ils sont perçus par la Société. Est-ce donc que, lorsque la Société prélève, dans un théâtre de Paris, 10 ou 12 0/0 de la recette, cette rémunération, augmentée même des billets d'auteur, peut être taxée d'arbitraire et d'injustice? On ne voit pas pourquoi celui qui à fait la pièce qu'on applaudit serait moins payé que le peintre, qui en dessine les décors, ou l'artiste en renom qui l'interprète. Dès l'Ancien Régime, on discutait à la Comédie- Française si l’on devait donner aux auteurs le septième des bénéfices, tous frais payés, ou le neuvième de la recette brute : on ne semblait pas trouver une telle concession excessive. Les règlements actuels dans ce théâtre, régi par la tradition, accordent aux auteurs 15 0/0. La perception faite actuellement par la Société n'a donc & priori, et d’une façon générale, rien qui soit exagéré.
Une perception également onéreuse, mais dont le principe est plus contestable, est celle qui est effectuée au profit de l'Assistance publique. En 1906, cette administration, sur un
total de 4,221,529 francs perçus par elle sur les spectacles ou attractions diverses de Paris, prélevait 3,492,379 francs dans les théâtres et music-halls.
L'impôt dans ces établissements est du dixième des recetes brutes. Certes, le droit des pauvres, dont l’origine est très ancienne, permet d'entretenir des hôpitaux, des hospices, et de distribuer des secours. Il n'en est pas moins vrai qu 1l pèse lourdement sur les administrations théâtrales ; dans l'intérêt même des ressources qu'il en tire, il semble que l'Etat devrait ménager davantage les salles de spectacles : il ne faut pas tuer la poule aux œufs d'or. Ne seraitil pas de bonne politique de dégrever les petites scènes, de favoriser les directions qui remontent des entreprises découragées par une malchance continue, en ne soumettant au plein tarif que les établissements qui, par leur situation acquise, ou leur prospérité, paraissent à l'abri des coups de la fortune ?
Ne serait-il pas au moins de toute équité, de ne prélever l'impôt que sur la recette nette, défalcation faite des frais quotidiens? « Car enfin est-il juste, écrivait un directeur, que quand nous avons 2,000 francs de frais, et que nous faisons une recette de 1,000 francs — ce qui nous arrive à tous — nous soyons obligés de donner aux pauvres encore 10 0/0 de notre recette misérable. En pareil cas, les véritables pauvres, c’est nous, et l’on pourrait avoir pitié de notre pauvreté » (1).
Mais cette réforme dépend des pouvoirs publics, et les directeurs ont peu de chance de la voir aboutir à brève échéance. D'autres dépenses, dans un théâtre, semblent plus
aisément réductibles, et, pourvu que les directeurs ne s'at-
4) Voir le Gaulois du 21 avril 1905.
480 CHAPITRE VIil
taquent ni aux droits d'auteur, ni aux cachets des artistes, ni aux salaires du personnel, ils ne rencontreront l'opposition d'aucune association, d'aucun syndicat, qui les empêche de s'entendre pour pourvoir en commun, et à meilleur compte, à certaines dépenses, pour avoir deux ou trois magasins d’accessoires, au lieu d'en avoir six, pour mettre en concurrence les décorateurs, pour acheter des meubles, au lieu de devoir les louer? Vis-à-vis de la Société des Auteurs elle-même, son action peut s'exercer utilement. Car les traités généraux, nous l'avons vu, ne sont pas exempts de tout reproche : en unissant leurs efforts, les directeurs pourront combattre heureusement les billets d'auteur, le domaine public payant, les redevances arbitraires. Un contrat n’est d’ailleurs parfait, que lorsqu'il résulte de deux volontés réfléchies : jusqu'ici les traités, rédigés à la Société, en dehors des intéressés, ont été acceptés par eux, sans discussion et en bloc : ils peuvent se plaindre, non sans raison, de n'être pas entendus, ou, tout au moins, de n'être pas écoutés. La situation de chaque théâtre commande, à vrai dire, un traitement particulier ; à tous, la Société offre une formule presque uniforme, un tarif peu variable : et, toujours, c’est à prendre ou à laisser. L'union des directeurs leur assurerait des prérogatives précieuses, quand ce ne serait que celle de discuter des quesüons, dont une seule des parties en cause décide aujourd’hui
souverainement.
Les directeurs sont-ils donc les ennemis des littérateurs ? I'en a été longtemps ainsi. Mais, aujourd’hui, les écrivains n'ont vraiment plus à se plaindre. Directeurs et auteurs ont en réalité un même intérêt : c'est que les affaires soient
prospères, que les auteurs gagnent largement leur vie, et
que les directeurs y trouvent leur compte. Si cet intérêt n'apparait pas toujours nettement, c'est que des malentendus se produisent.
Il appartiendra aux deux groupements en présence de les dissiper, dans un même effort d'entente cordiale. Les auteurs seuls se sont affranchis: mais l'expérience prouve qu'une liberté ne se complète que par une autre. En face des syndicats ouvriers, les patrons se trouvaient désarmés, tant qu'ils n'avaient pas formé des chambres syndicales. En face de la Société omnipotente, les directeurs seront faibles, tant qu'ils n'auront pas formé un bloc.
Cette idée semble d’ailleurs s'être imposée à eux dans ces temps derniers. Dès 1892, on assistait à la naissance d'un syndicat des directeurs parisiens. Les auteurs, loin de prendre ombrage de cette puissance nouvelle, avaient eu le bon esprit de lui souhaiter une heureuse existence, comprenant l'intérêt primordial et commun qui les unissait tous : la prospérité des scènes parisiennes (1).
Les souhaits des auteurs ne furent pas exaucés : Les statuts étaient à peine ébauchés, que l'institution sombrait. Nous avons vu, à la fin du xvur siècle, les dramaturges divisés par les questions d’amour-propre, et longs à prendre conscience de leurs devoirs de solidarité. Ce n'était rien auprès du particularisme des directeurs de nos grandes scènes, préoccupés surtout de s'arracher les manuscrits d'auteurs en vogue, et de s'enlever, les uns aux autres, les artistes de marque.
Tout récemment, une tentative plus sérieuse fut faite : elle aboutit à un pacte d'alliance offensive et défensive.
(1) Annuaire 1892, page 362.
Eclos aux heures troubles où quelques opposants agitaient au-dessus de la Société le spectre du trust, le syndicat des directeurs de Paris fut d’abord accueilli par la Société des Auteurs avec quelque défiance. Ne s'était-il pas fondé dans une pensée d’hostilité contre l'association, à un moment où son œuvre était l’objet d'un examen sévère ? N'allait-il pas pousser à l’accaparement des théâtres de Paris, sous une direction commune, afin de mettre le marché à la main aux auteurs ? Cette méfiance parait s'être dissipée aujourd’hui : l’année dernière, la Société assurait de sa sympathie le groupement nouveau.
L'union des directeurs n'est pas en effet une arme de combat contre les auteurs ; dès avant que deux théâtres se fussent insurgés contre la Société, M"e Sarah Bernhardt, qui avait déjà donné, à diverses reprises, des signes d'indépendance vis-à-vis de la Société des Auteurs, avait eu l’idée d'inviter les directeurs des scènes parisiennes à se réunir, pour discuter leurs intérêts communs.
En novembre 1904, un avant-projet de statuts fut rédigé, sans qu'on se prononçàt d’une façon précise sur la forme légale à donner au groupement.
« Sera-t-il dieu, table, ou cuvette ? »
on ne savait encore. Syndicat, société civile, association, on hésitait sur la formule à adopter, sur l'étiquette à prendre, parmi celles qu'une législation variée met aujourd'hui à la disposition des intérêts collectifs.
En avril 1905, la ligue naissante arrôtait son statut légal. Sous un faux titre de syndicat, elle se déclarait société civile : elle demandait des apports à ses membres, et prévoyait un partage de bénéfices. L'acte approuvé par Me Sarah Bernhardt, par MM. Porel, Richemond, Grisier, Fontanes,
et deux de leurs collègues, fut soumis à tous les directeurs des grandes scènes de Paris. Tous, hormis les directeurs du Théâtre-Français et de l'Opéra, ont aujourd'hui adhéré aux statuts ; la Société fonctionne régulièrement — depuis peu — sous la présidence de M. Carré, directeur de l'Opéra-Comique, assisté d’un bureau, où se rencontrent MM. Porel, Antoine, Franck, Samuel, Richemond, ete. Des séances ont lieu deux fois par mois.
Les statuts rédigés par M° Clunet, l’un des conseils judiclaires de la Société, ont donné à ce groupement une organisation prudente, mais forte : l’entreprise est viable ; tout porte à croire qu'elle sera féconde.
L'objet de la Société est la défense des droits et intérêts collectifs : le programme est des plus larges. Il est appuyé de ressources financières assez considérables. Tout membre de la Société verse, en entrant, une somme de 300 francs; il paie une cotisation annuelle de-250 francs. La caisse sociale est alimentée en outre par le produit de représentations à bénéfices.
Les statuts prévoient une caisse de retraites, un fonds de secours : ils mentionnent également une caisse de crédit — institution des plus utiles, qui dispensera les associés, en cas de gêne, de recourir aux services onéreux des fournisseurs ou des marchands de billets. Faut-il voir aussi, dans cette caisse, une réserve éventuelle pour les mauvais Jours, au cas où les relations viendraient à être rompues avec la Société des Auteurs ? Ces fonds permettront-ils d'opposer le lock-out des patrons-directeurs à la grève des dramaturgesouvriers ? Il serait prématuré de le dire.
En tout cas, Le pivot de la combinaison parait être l’article 15, imité de l’article 17 des statuts de la Société des Auteurs, qui interdit aux membres de traiter avec toute société d'auteurs
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ou de compositeurs qui n'aurait pas de traité général avec le syndicat. Ajoutons qu'une forte dédite est stipulée, au cas où un des associés voudrait se retirer.
Tout est donc prévu. Pourtant le syndicat est très éloigné de vouloir déclarer la guerre à la Société. Même ses efforts ont jusqu'ici porté ailleurs. Avant de réformer les autres, les directeurs ont songé à se réformer eux-mêmes. Dans l'idée de réduire leurs charges, ils ont étudié et fait aboutir un projet d'affichage à frais commun. La question de l'impôt des pauvres semble, pour le moment, être à l'ordre du jour des discussions qui se poursuivent.
Cependant il est inévitable que des rencontres — sinon des heurts — se produisent entre la Société des Auteurs et le syndicat des directeurs : le domaine publie payant, les billets d’auteur seront fatalement inscrits, un jour ou l’autre, au programme de la nouvelle société. Par la seule force que lui donne l’union de ses membres, le syndicat a déjà obtenu une concession, vainement demandée depuis des années : les redevances exigées jusqu'ici des théâtres ont été remplacées par des représentations à bénéfice qui seront données, tous les ans, au profit de la caisse de la Société des Auteurs. On revient à l’ancien système, dont les théâtres avaient toujours sollicité le rétablissement.
À un point de vue plus général, l'union des directeurs a eu d'autres conséquences heureuses. D'abord, elle a créé entre des hommes divisés, un esprit d’étroite solidarité : elle leur a permis de prendre conscience, au-dessus des rivalités personnelles, des intérêts corporatifs d'une industrie, difficile entre toutes.
C'est, en outre, un utile et nécessaire contrepoids à la ligue, jusqu'ici prépondérante, des auteurs. Quand on est maître de la situation, il est bien malaisé de n’en pas abuser.
On suit une pente insensible, mais dangereuse. Les directeurs se sont dits sacrifiés : ils pourront maintenant parler, traiter d’égal à égal. Il est probable que tout le monde y trouvera son compte, et que les conflits, loin d'augmenter, deviendront de plus en plus rares. Lorsque deux associatons puissantes se rencontrent, tenant dans leurs mains des intérêts considérables, il y a de grandes chances que la guerre soit évitée.
Le syndicat doit être, entre ses membres et la Société des Auteurs, une juridiction de conciliation : un exemple récent montrera l'importance de ce rôle. Dernièrement, un conflit surgissait entre la Société des Auteurs et MM. Isola. Ces directeurs profitèrent de la transformation de la Gaité en Théâtre-Lyrique populaire, pour demander que les droits d'auteur, fixés à 10 0/0, fussent abaissés à 8 07/0. Ils invoquaient — avec quelque apparence de raison — les modifications libérales qu'ils avaient dù apporter à leurs tarifs. Non seulement la Société n'accepta pas le 8 0/0, mais elle exigea le 12 0/0. MM. Isola s'empressèrent de saisir le syndicat de la question (1).
N'est-ce pas une lutte à éviter, une mise en interdit à prévenir, un trust peut-être à arrêter ?
Il est naturel, et dans l’ordre des choses, que les directeurs se plaignent de donner trop d’argent aux auteurs : il peut sembler moins logique que les auteurs se plaignent d'en trop avoir. Ces doléances étaient pourtant un article du cahier des réclamations qu'ils recommandaient au tribunal, au cours du dernier procès, par la voix autorisée de M° Mil-
(4) Echo de Paris, numéro du 12 janvier 1908.
lerand. Et l'écho de cette même plainte n’a cessé de se faire entendre, au cours du siècle dernier.
On connait l'argument : la Société des Auteurs se targue d'une fausse générosité, à l'égard de la communauté des dramaturges, lorsqu'elle se fait honneur de traiter également les puissants et les faibles, les célébrités et les inconnus. Elle écarte, par Ià même, les débutants de toutes les grandes scènes : ce qui les empêche tout à la fois de jouir de ce traitement privilégié qu’on s’obstine à leur imposer, et d'obtenir la modeste rémunération dontils seraient prêts à se contenter. MM. Richemond et Deval ne se disaient-ils pas disposés — si on les laissait faire — à donner 15 0/0 aux écrivains aimés du public, et 2 0/0 aux inconnus qu'ils essaieraient? La Société, en protégeant les faibles malgré eux, leur refuse même ces 2 0/0; car ils ne seront Jamais joués.
« L'esprit de solidarité, a-t-on dit, qui apparaît au premier abord (dans la Société), fait absolument défaut. Parmi les membres du comité, figurent des auteurs qui croient, de très bonne foi. défendre les intérêts de la corporation. Pour peu qu'ils y réfléchissent, ils se rendront compte qu'ils ne font qu'un métier de dupes, et défendent seulement les intérèts des habituels triomphateurs » (1).
Ces raisonnements ont fait impression sur beaucoup de jeunes auteurs, qui, dans la déception qu'ils éprouvent à n'être pas connus du public, accusent la Société, comme ils accuseraient, à défaut, la Providence.
Le problème est malheureusement beaucoup plus difficile qu'ils ne semblent le supposer ; ce n'est pas en rayant d’un trait de plume un article des traités généraux qu'on peut
Le
se flatter de le résoudre.
(1) Voir Chosson, Revue de l’art dramatique, année 1897.
Si les directeurs vont toujours, de préférence, vers les noms consacrés par le succès, c’est que les nécessités financières de l'entreprise dans laquelle ils sont engagés les poussent, lorsqu'ils lancent une pièce nouvelle, à mettre toutes les chances de leur côté. Un nom apprécié du public excitera toujours une certaine curiosité dans la foule, un empressement, au moins momentané, en même temps qu'il assurera d'ordinaire la bienveillance de la critique. Sans doute, les directeurs sont portés à s’exagérer ces avantages. Ne sontils pas dupes souvent d’un mirage, lorsqu'ils obéissent servilement aux caprices de la moe, lorsqu'ils jugent de l’avenir sur le passé, lorsqu'à une pièce solide et sincère, ils préfèrent une œuvre bâclée et sans intérêt? Cela est évident. Beaucoup, embarrassés de faire un choix, de distinguer l'écrivain d'élite, entre les faiseurs et les inutilités, se tournent vers le littérateur, auquel un laurier, obtenu parfois par surprise, a donné sinon l'éclat, du moins le vernis de la célébrité.
Un auteur vient-il d’avoir un gros succès, on lui demande trois ou quatre actes; c'est une prière à laquelle on ne résiste pas longtemps ; l'auteur cherchera un sujet, il écrira la pièce : mais, comme nous vivons dans une société pressée, où celui-là même qui se dépêche a l'air d’être en retard, on accepte l'œuvre future sur un vague scénario, sur une idée émise au cours d’une conversation. Il n'en faut pas plus : le bruit se répand à travers la presse que M. X..., l'habile dirécteur, s’est assuré une pièce de M. X..., le dramaturge bien connu. Déjà on sait que M. Y... ou M"°Z... tiendra un rôle. L'artiste en vogue est-elle en Amérique ? On lui cäble des propositions avantageuses : elle se fait prier, tout juste ce qu'il faut pour qu'il soit dépensé quatre ou cinq mille francs de télégrammes, excellente réclame pour la maison.
L'heure de la livraison arrive : l’auteur, inquiet, ne lâche
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qu'à regret une œuvre éclose, non dans un moment d'inspiration, mais dans une minute d'exaspération. Le rideau se lève sur une pièce sans action, sans intérêt, sans originalité, et qui, dans l'éclat de la figuration, dans le brio de l'interprétation, paraît encore plus terne et plus insignifiante. Conséquence : la pièce quitte l'affiche, avant d’avoir remboursé les décors et les costumes.
Le directeur, qui perd sa mise, est dans la situation d'un homme d’affaires qui a acheté des actions d’une entreprise en pleine prospérité, au moment où les cours vont descendre : il paiera la différence entre la pièce qui l’a décidé à faire sa commande, et la pièce qui lui a été livrée.
N’aurait-il pas été mieux inspiré, en s'adressant à un jeune, qui, au lieu de travailler pour sauvegarder sa situation, aurait tâché de se faire un nom? Sans doute, et tous les directeurs n’en sont pas réduits à suivre les caprices de la mode. Il s’en rencontre — surtout parmi les anciens artistes — qui sont plus soucieux d'ouvrir leurs scènes aux œuvres vigoureuses, d'où qu’elles viennent, que de soutenir les célébrités chancelantes. Certains même commencent à comprendre que, dans leur intérèt bien entendu, en dehors de toute préoccupation artistique, il y a profit pour eux à tendre les mains aux débutants, à juger avec plus d'équité les manuscrits qui leur sont présentés. MM. Deval et Richemond ont été du nombre de ces directeurs intelligents. On a même été jusqu’à dire que si la Société leur avait déclaré la guerre, c'est, qu'au lieu de jouer les sociétaires influents, ils ne s'étaient guère adressés qu'à des stagiaires. Le reproche était injuste : mais il est certain qu'ils n'avaient pas, comme beaucoup de leurs confrères, écarté de parti pris des débutants ou les demi-notoriétés, Et il faut les en féliciter,
Il n’en reste pas moins que les inconnus ont, au théâtre, plus qu'ailleurs, toutes les peines du monde à se faire connaître. Presque partout, le directeur auquel ils font appel leur demandera sur quelle scène ils ont été déjà joués : ils risquent de tourner, jusqu'à la fin de leur vie, dans ce cercle vicieux. Mais la Société des Auteurs peut-elle, en réduisant sa perception, leur assurer un meilleur accueil auprès des directeurs ?
Lorsqu'on considère le monde des littérateurs ou amateurs qui entretiennent le public de leurs préoccupations littéraires, on est tenté de les répartir en trois groupes d'un côté, le groupe imposant, mais fort restreint, des auteurs en vogue ; ils font la loi sur le marché : « satrapes inviolables, a-t-on dit, vers lesquels les directeurs se précipitent, la flatterie à la bouche, l'or dans les mains, alors qu'ils laissent se morfondre dans leurs antichambres le vulqum pecus des lettres ». D'un autre côté, ce sont les écrivains déjà honorablement connus, qui travaillent à s’imposer; les uns ne parviendront jamais à la grande notoriété, les autres connaîtront la gloire, ou du moins l'illusion passagère de la gloire : mais tous font un effort qui mérite d’être encouragé. Au-dessous de ces littérateurs qui ont déjà fait leurs preuves, évolue le monde mouvant et bigarré des débutants : majorité par le nombre, minorité par le talent; masse turbulente et susceptible, qui se plaint beaucoup. Combien, parmi ces apprentis, fascinés souvent par le prestige ‘qu’exerce le théâtre, à moins qu'ils ne soient simplement séduits par le gain facile et fructueux, connaïtront les joies du succès ? Combien, dont les œuvres sont louées par un cercle d'amis dévoués, ou font victorieusement le tour des salons, pâliront aux feux de la rampe ? Ne pouvant, faute de titres, trouver un directeur confiant en leur étoile,
ils se consolent en critiquant leurs confrères, en dénonçant les coalitions et les combinaisons qui, d’après eux, faussent le marché dramatique. A les entendre, le mérite ne compte pas : seul, un heureux hasard décide d’une carrière, crée le talent, au besoin le génie. Ils rappellent des exemples, citent des noms.
Ne serait-il pas plus juste de dire que tous ceux qui ont un talent vraiment original, qui apportent au théâtre une idée nouvelle, une note personnelle, ont chance de percer un jour, quelques épreuves qu'ils soient appelés à traverser. Nous ne sommes plus au temps où les écrivains se pensaient perdus, parce que la Comédie-Française avait refusé leur manuscrit : si la porte d'en face, celle des Italiens, ne s'ouvrait pas devant leur génie incompris, ils n'avaient plus qu'à s’aller pendre, ou à se mettre à la solde des forains : triste sort, lorsqu'on avait sur la conscience quelque tragédie en cinq actes, en vers.
Théâtres subventionnés, scènes de genre, petits, grands et moyens théâtres, offrent aujourd'hui à l'auteur, repoussé d’un côté, un refuge, un espoir : en dehors même du théâtre, que l’auteur inconnu réussisse dans un genre plus abordable, qu'il se fasse un nom, dans les lettres, dans le journalisme, et les directeurs viendront un jour à lui. Que d’éerivains dramatiques, qui n’ont pu voir s'animer à la scène les personnages créés par leur verve et leur fantaisie, que lorsqu'ils avaient déjà passé l’âge des illusions ! Le succès récompensa leur attente : d’un seul coup ils vidèrent leurs cartons, trésor des années de jeunesse.
N'a-t-on pas ouvert, récemment, une enquête sur le nombre des publicistes cumulant les fonctions de critique dramatique avec la qualité de dramaturge? Encore un excellent stratagème
pour s'acheminer vers le théâtre, par un détour agréable.
Méfions-nous, somme toute, des auteurs incompris ; j'ai grand'peur qu'ils n'eussent, le plus souvent, apporté au théâtre que ce que nous donnent les plus mauvais de ces auteurs connus auxquels ils se comparent volontiers, et dont ils aspirent à prendre la place.
Que se passerait-il, le jour où la Société renoncerait à fixer un minimum de perception pour les droits d'auteur, le jour où tous ses membres jouiraient de cette liberté que certains appellent de leurs vœux? Les écrivains célèbres, ceux qu'on taxe de despotisme, n’en souffriraient certainement pas : ce n'est pas parce que les directeurs pourraient acheter les pièces au prix qu'il leur plairait, que MM. Hervieu, Lavedan, Maurice Donnay, Edmond Rostand, par exemple, ne trouveraient plus acquéreur aux mêmes conditions.
Mais si, par malheur, la Société disparaissait, si l’art dramatique était rendu à ce qu'on appelle, par dérision, la libre concurrence, à ce qu'il serait plus juste d'appeler la famine, nous verrions des écrivains, estimés du publie, obligés de passer sous les fourches caudines des directeurs : on verrait revenir les temps où l’on avait des manuscrits pour quelques centaines de francs.
Car la production dramatique est suffisamment abondante pour que les théâtres n'aient pas à craindre de se trouver à court de pièces, et de laisser chômer leurs troupes. Les auteurs qui, sans avoir atteint à la célébrité, se sont déjà fait un nom, se plaignent aujourd'hui que leurs manuserits sommeillent trop longtemps dans le cabinet d'un directeur. Que serait-ce, le jour où la concurrence s’établi-
rait, non seulement entre les talents, mais entre les prix, où
l’on n’obtiendrait un tour de faveur, qu’en offrant sa marchandise moins cher que le voisin? Ce serait le théâtre mis en adjudication publique : les directeurs le savent bien, qui disent : plus de Société, plus de monopole, l'égalité pour tous : ce serait l'égalité dans la misère.
Les débutants profiteraient-ils au moins de cette baisse des cours? Pourraient-ils, à la faveur de cette débâcle, convaincre les directeurs qu'ils ont intérêt à les jouer ? Rien ne permet de le penser ; au contraire, leurs confrères déjà connus ayant dù diminuer leurs prétentions et venir à composition, ils seraient plus impitoyablement écartés des principales scènes. Quant à ceux qui, par hasard, viendraient à être représentés, leur sort serait plus dur qu'aujourd'hui. Ceux-là se plaignent actuellement d’être souvent obligés de renoncer à leurs droits, et par une inconséquence étrange, ils reprochent à cette mème Société, qu'ils accusent de despotisme, de ne pas les défendre assez énergiquement contre eux-mêmes; ce qui est aujourd'hui l'exception deviendrait la règle demain ; les directeurs sauraient contraindre les jeunes à abandonner toute prétention, si
même ils ne leur demandaient pas un concours pécuniaire.
Est-ce à dire que la Société n'ait pas des devoirs envers les jeunes auteurs? Telle n’est pas notre pensée. Qu'elle leur ouvre plus libéralement l'accès à ses assemblées, et jusque dans ses conseils : qu'elle les admette à participer à son gouvernement, à partager les responsabilités qui lui incombent : ils sentiront mieux les difficultés qu'elle rencontre, et les devoirs de solidarité qui s'imposent à tous les écrivains.
La Société doit faire plus : elle doit les encourager dans
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leur carrière. Sans doute, dans les archives poudreuses des secrétariats de théâtres, où viennent sommeiller chaque année les illusions dramatiques d'une génération nouvelle, parmi les ébauches grossières, les copies maladroites, et les fadeurs sans intérêt, des œuvres se rencontrent qui, portées à la scène, ne seraient pas accueillies avec moins de faveur que celles qui sont signées des noms les plus réputés : la Société a pour mission d'aider à les découvrir. Loin de supprimer, comme elle l'a fait, les primes qu'elle offrait aux théâtres qui jouent des œuvres de jeunes, elle doit les développer, en faire un de ses principes d'action. La Société des Auteurs italiens lui a donné l'exemple, à cet égard, en organisant récemment un concours dramatique annuel, et en s'engageant, par des accords conclus déjà avec différentes scènes, à faire représenter les œuvres primées.
La Société peut aussi encourager utilement, par son appui moral et matériel, ces groupements qui se forment de temps à autre, et qui ont pour but avoué de révéler des talents ignorés, en même temps que de produire des œuvres nouvelles ; ils s'adressent à une poignée de Jeunes littérateurs,
désireux avant tout de faire le contraire de … ce qu'ont fait les autres avant eux.
Ils vivent de l'originalité, souvent de l’excentricité; mais ils apportent généralement une formule d'art différente, ou même ils forment école.
Quand le Théâtre-Libre se fonda, montant des pièces que l'on jouait deux soirs, il fit appel aux masses jeunes d'une génération à laquelle le joug de Dumas, d'Augier, el de quelques écrivains, secondés par la critique vigilante de Sarcey, qui montait la garde autour de ces talents, semblait insupportable. Il était d’ailleurs inconscient à l'ori-
gine du but qu'il poursuivait. En 1890 encore, M. Antoine opposait seulement sa tentative « au théâtre offrant aux spectateurs des pièces sans intérêt, dans des salles déplorablement agencées, à des prix exorbitants, avec des troupes sans cohésion. » Cette formule n'est-elle pas vraie, dans tous les temps, et tous les pays ? Ne pourraitelle pas être reprise aujourd’hui ? Les événements se chargèrent d’entrainer M. Antoine dans un mouvement littéraire, dont on peut discuter la portée, mais qui eut son influence réelle, et sa valeur. D’autres œuvres depuis ont apparu, puis sombré dans la tourmente. Citons seulement les Escholiers, association amicale de lettrés et d'artistes, qui a familiarisé le public avec des talents fort appréciés aujourd’hui.
Un fait à noter, dans ces derniers temps, c'est la tendance persistante à la décentralisation artistique, le goût pour les théâtres de plein air ; ce sont les projets de théâtres populaires, que l'opinion réclame aujourd’hui, avec la même ardeur qu'on demandait sous l'Ancien Régime un second Théâtre-Français ; à ces cadres nouveaux, il faut des œuvres nouvelles, dont les qualités communes doivent être une action forte, des effets larges et harmonieux.
Une nouvelle tentative s’est faite tout récemment : un nouveau Théätre d'Art s'est fondé, sur l'initiative de quelques jeunes auteurs ; il n’a que quelques mois d'existence : il serait vain de préjuger de son effort ; tout ce qu’on peut dire, c'est qu'il est resté Jusqu'ici fidèle à son programme, qui est de donner au public des œuvres personnelles et sincères.
Cette tentative aboutira-t-elle ? Une autre, qui se fera Jour demain, donnera-t-elle une nouvelle orientation à notre art dramatique ? Cet art prochain, quel serait-il? Chacun le voit tel que ses goûts, ses préférences le lui font pressentir ;
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