Le Moniteur dit : des l'hllippotlques
Je finis en demandant que ses numéros soient traités, comme les aristocrates qui les achètent, avec le mépris que méritent les blasphèmes qu'ils contiennent : je propose à la Société de les brûler au milieu de la salle. {On applaudit à plusieurs reprises; le discours de Robespierre a été interrompu par des applaudissements et par des éclats de rire.)
Camille Desmoullns, — Robespierre a bien voulu me faire des reproches avec le langage de l'amitié ; je suis disposé à lui répondre sur le même ton à toutes ses propositions. Je commencerai par la première ligne. Robespierre a dit qu'il fallait brûler mes numéros ; je lui répondrai, comme Rousseau : « Brûler n'est pas répondre ! »
« Eh bien, s'écrie Robespierre, je rétracte ma dernière motion ! Je demande que les numéros de Camille ne soient pas brûlés , mais qu'on y réponde. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie ! Que la Société ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine à soutenir ses diatribes et ses principes dangereux! L'homme qui tient si fortement à des écrits si perfides est peut-être plus qu'égaré : s'il eût été de bonne foi, s'il eût écrit dans la simplicité de son cœur, il n'aurait point osé soutenir plus longtemps des ouvrages proscrits par les patriotes et recherchés par tous les contre-révolutionnaires de la France. Son courage n'est qu'emprunté ; il décèle les hommes cachés, sous la dictée desquels il a écrit son journal; il décèle dans Desmoulins, l'organe d'une faction scélérate qui a emprunté sa plume pour distiller ses poisons avec plus d'audace et de sûreté. Desmoulins, qui se voit blâmé des patriotes, se trouve dédommagé par les adulations des aristocrates qu'il fréquente et par les caresses de beaucoup de faux patriotes, sous lesquels il n'aperçoit pas l'intention perfide de le perdre. Il faut que vous sachiez ce qu'il a dit pour réponse à ceux qui blâmaient ses écrits : « Savez-vous que j'en ai vendu 50,000 exemplaires? » Je n'aurais pas dit ces vérités, si Desmoulins n'avait été si opiniâtre, mais la motion d'ordre est devenue nécessaire. Je demande donc que les numéros de Camille Desmoulins soient lus à la tribune ; s'il se trouve des individus qui défendent ses principes, ils seront écoutés, mais il se trouvera des patriotes pour leur répondre !
Camille Desmoullns *. — Mais, Robespierre, je ne te conçois pas. Comment peux-tu dire qu'il n'y ait que des aristocrates qui lisent
1. A partir d'ici nous revenons au compte rendu du Moniteur. Cette lin de séance est très écourtée dans le Journal de la Montagne.
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ma feuille ? La Convention, la Montagne ont lu le Vieux Cordctier : la Convention, la Montagne, ne sont donc composées que d'aristocrates? Tu me condamnes ici, mais n'ai-je pas été chex toi? Ne t'ai-je pas lu mes numéros, en te conjurant, au nom de l'amitié, de vouloir bien m'aider de tes avis, et de me tracer le chemin que je devais tenir?
Robespierre. — Tu ne m'as pas montré tous tes numéros ; je n'en ai vu qu'un ou deux. Comme je n'épouse aucune querelle, je n'ai pas voulu lire les autres ; on aurait dit que je les avais dictés.
Danton. — Camille ne doit pas s'effrayer des leçons un peu sévères que l'amitié de Robespierre vient de lui faire. Citoyens, que la justice et le sang-froid président toujours à vos décisions. En jugeant Desmoulins, prenez garde de porter un coup funeste à la liberté de la presse.
On demande la lecture des numéros de Camille.
Un secrétaire lit le numéro 4 du Vieux Cordelier, qui a excité des réclamations ; la lecture en est plusieurs fois interrompue par des marques d'improbation. La Société, sur la proposition de Robespierre, arrête que demain on fera lecture du 3*' numéro de Camille, et du 5« où il se justifie.
Séance levée à onze heures.
PRÉSIDENCE DE JAY SAINTE-FOY
[Des citoyennes des tribunes envoient de la charpie pour nos frères blessés. On observe que des dons de cette nature sont faits à chaque séance. Mention civique. — Un citoyen, chargé par le Comité de sûreté générale d'une mission à Saint-Malo, raconte comment il a fait arrêter tous les riches armateurs de cette ville, soupçonnés de correspondance avec les émigrés. La Société applaudit à son zèle. — Lulier annonce que Legendre a été arrêté le malin entre onze heures et midi par ordre du Comité révolutionnaire de la section du Contrat-Social : c'est l'eiîct d'une ^vengeance de Rigueur, membre de cette section et directeur des Messageries, contre lequel Legendre préparait un rapport. L'orateur dénonce en même temps un libelle contre Robespierre et les Jacobins. — Un citoyen lit une lettre qui peint le mauvais esprit des habitants de Lille. Renvoyé au Comité de salut public]
L'ordre du jour était la lecture des numéros de Camille Desmoulins. Momoro fait lecture du troisième numéro.
HÉBERT. — Conformément à votre arrêté, vous allez entendre la lecture du cinquième numéro de Camille Desmoulins. Il est particulièrement dirigé contre moi. Ce n"est pas que je m'en croie atteint; cet homme est tellement couvert de boue qu'il ne peut plus atteindre un véritable patriote. Mais le poison est toujours du poison ; il faut aussi l'antidote. Je demande qu'après cette lecture, la Société veuille bien entendre la réfutation victorieuse que je crois en avoir fait aujourd'hui. {Arrêté) '.
Robespierre. — Il est inutile de lire le cinquième numéro du Vieux Cordelier] l'opinion doit être déjà fixée sur Camille. Vous voyez dans ses ouvrages les principes les plus révolutionnaires à côté des maximes du plus pernicieux modérantisme. Ici il rehausse le courage du patriotisme, là il alimente l'espoir de l'aristocratie. Desmoulins tient tantôt un langage qu'on applaudirait à la tribune des Jacobins. U ne phrase commence par une hérésie politique ; à l'aide de sa massue redoutable, il porte le coup le plus terrible à nos ennemis; à l'aide du sarcasme le plus piquant, il déchire les meilleurs patriotes. Desmoulins est un composé bizarre de vérités et de mensonges, de politique et d'absurdités, de vues saines et de projets chimériques et particuliers. D'après tout cela, que les Jacobins chassent ou conservent Desmoulins, peu importe, ce n'est qu'un individu ; mais ce qui importe davantage, c'est que la liberté triomphe et que la vérité soit reconnue. Dans toute cette discussion, il a beaucoup été question d'individus, et pas assez de la chose publique. Je n'épouse ici la querelle de personne. Camille et Hébert ont également des torts à mes yeux. Hébert s'occupe trop de lui-même, il veut que tout le monde ait les yeux sur lui, il ne pense pas assez à l'intérêt national.
[D'après Robespierre, la République est en butte aux intrigues du <( parti étranger », composé de deux factions qui se combattent en apparence. Il continue ainsi :]
Voici comme ils raisonnent: « Tous moyens sont bons, pourvu que nous parvenions à nos fins ». Ainsi, pour mieux tromper le pubUc et la surveillance du patriotisme, ils s'entendent comme des brigands dans une forêt. Ceux qui sont d'un génie ardent et d'un caractère exagéré proposent des mesures ultra-révolutionnaires ; ceux qui sont d'un esprit plus doux et plus modéré proposent des moyens citrarévolutiounaires. Ils se combattent entre eux ; mais que l'un ou
1. Depuis le commencement de cette séance, nous avons suivi le Journal de la Montagne. Nous allons maintenant donner le discours de Robespierre et la lin de la séance d'après le Moniteur.
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l'autre parti soit victorieux, peu leur importe ; comme l'un ou l'autre système doit également perdre la République, ils obtiennent un résultat également certain, la dissolution de la Convention nationale. On n'ose pas encore heurter de front le pouvoir des représentants du peuple réunis ; mais on fait de fausses attaques; on tàte pour ainsi dire son ennemi. On a une certaine phalange de contre-révolutionnaires masqués, qui viennent, à certains temps, exiger de la Convention au-delà de ce que le salut public commande. On a des hypocrites et des scélérats à gages ; on propose aujourd'hui un décret impolitique ; et le soir même, dans certains cafés, dans certains groupes, on crie contre la Convention ; on veut établir un nouveau parti girondin ; on dit que la Montagne ne vaut pas mieux que le Marais. On ne dira pas au peuple : « Portons-nous contre la Convention » ; mais : « Portons-nous contre la faction qui est dans la Convention, sur les fripons qui s'y sont introduits ! » Les étrangers seront de cet avis ; les patriotes seront égorgés, et l'autorité restera aux fripons. Les deux partis ont un certain nombre de meneurs, et sous leurs bannières se rangent des citoyens de bonne foi, suivant la diversité de leur caractère. Un meneur étranger, qui se dit raisonnable, s'entretient avec des patriotes de la Montagne, et leur dit : « Vous voyez que l'on enferme des patriotes (or, c'est lui qui a contribué à les faire arrêter) ; vous voyez bien que la Convention va trop loin, et qu'au lieu de déployer l'énergie nationale contre les tyrans, elle la tourne sur les prêtres- et sur les dévots. » Et ce même étranger est un de ceux qui ont tourné contre les dévots la foudre destinée aux tyrans. On sait que les représentants du peuple ont trouvé clans les départements des envoyés du Comité de salut public, du Conseil exécutif, et que ces mêmes envoyés ont semblé, par leur imprudence, manquer de respect au caractère de repi^ésentants. L'étranger ou le factieux dit aux patriotes : « Vous voyez bien que la représentation nationale est méprisée ; vous voyez que les envoyés du pouvoir exécutif (car on n'a pas osé encore mettre le Comité de salut public en scène), vous voyez que les envoyés du Conseil exécutif sont les ennemis de la représentation ; donc le Conseil exécutif est le foyer de la contre-révolution ; donc tel secrétaire de Bouchotte est le chef du parti contre-révolutionnaire. A^ous voyez que le foyer de la contre-révolution est dans les bureaux de la guerre ; il est Comité de nécessaire de l'assiéger. » (On ne veut pas dire : « Allez assiéger le salut public ! »)
[Robespierre dit que la faction nouvelle emploie la même tactique que celle de Brissot : elle cherche à déconsidérer les républicains de Paris.]
Fabre d'Églantine se lève et descend de sa place. — Bobespierre invite la Société à prier Fabre de rester à la séance. — Fabre monte à la tribune et veut parler.
Robespierre. — Si Fabre d'Églantine a son thème tout prêt, le mien n'est pas encore fini. Je le prie d'attendre. Il y a deux complots, dont l'un a pour objet d'eftVayer la Convention, et l'autre d'inquiéter le peuple. Les conspirateurs qui sont attachés à ces trames odieuses semblent se combattre mutuellement, et cependant ils concourent à défendre la cause des tyrans. C'est la seule source de nos malheurs passés, ce serait celle de nos malheurs à venir, si le peuple entier ne se ralliait autour de la Convention et n'imposait silence aux intrigants de toute espèce. Si les tyrans paraissent si opiniâtres à la dissolution delà Convention actuelle, c'est parce qu'ils savent parfaitement qu'ils seraient alors les maîtres de créer une Convention scélérate et traîtresse, qui leur vendrait le bonheur et la liberté du peuple. A cet effet, ils croient que le plus sûr moyen de réussir est de détacher peu à peu beaucoup de patriotes de la Montagne, de tromper et d'égarer le peuple par la bouche des imposteurs. Notre devoir, amis de la vérité, est de faire voir au peuple le jeu de toutes les intrigues, et de lui montrer au doigt les fourbes qui veulent l'égarer. Je finis en rappelant aux membres de la Convention ici présents et au peuple français les conjurations que je viens de dénoncer. Je déclare aux vrais Montagnards que la victoire est dans leurs mains, qu'il n'y a plus que quelques serpents à écraser. [On applaudit ; on s'éo'ie de toutes les parties de la salle : « Ils le seront ! ») Ne nous occupons d'aucun individu, mais seulement de la patrie. J'invite la Société à ne s'attacher qu'à la conjuration, sans discuter plus longtemps les numéros de Camille Desmoulins, et je demande que cet homme, qu'on ne voit jamais qu'une lorgnette à la main ', et qui sait si bien exposer des intrigues au théâtre, veuille bien s'expliquer ici ; nous verrons comment il sortira de celle-ci. Quand je l'ai vu descendre de sa place, je ne savais s'il prenait le chemin de la porte ou de la tribune, et c'est pour s'expliquer que je l'ai prié de rester.
Fabre d'Églantixe. — Tout ce que j'ai pu retenir du discours de Robespierre, c'est qu'il existe un parti divisé en deux branches, les ultra et les c«7ra-révolutionnaires. Je suis prêt à répondre à tout quand il voudra préciser les accusations; mais, n'étant accusé d'aucun fait particulier, je garderai le silence, jusqu'à ce que je sache sur quoi je dois m'expliquer.