C'est-à-dire des vœux des sans-culottes
désirerais, dit-il ensuite, qu'il fût envoyé des commissaires à la commune de Paris pour l'inviter h. faire une proclamation dans laquelle on ferait connaître au peuple quels sont ses véritables ennemis. Il faudrait aussi que les Comités de surveillance des sections fissent des visites dans les hôtels garnis, pour savoir quels sont les individus qui habitent ces hôtels. On y trouvera sans doute des gens qui ont leurs poches pleines de cartes de citoyen. Ces individus sont partis de leur département dans des crises difficiles et dans la crainte d'être mis en état d'arrestation. Ils ont tenu à Paris une conduite qui paraissait assez civique, et ils ont obtenu des cartes. Il faut leur demander leurs noms, le lieu de leur domicile et le temps de leur départ. Quand les Comités sauront tout cela, ils enverront dans les communes, et Vous verrez par ce qu'elles écriront que tous ces hommes sont du nombre de ceux qu'il faut nécessairement mettre en lieu de sûreté. »
Léonard Bourdon. — Je n'ai pas besoin de faire observer l'inconvénient qu'il y aurait à laisser dans les fonctions publiques des hommes indignes de les remplir ; je demande que les membres se procurent dans les sections la liste de tous les fonctionnaires, même de ceux du département et de la municipalité, afin que la Société les passe au scrutin épuratoire, comme s'ils étaient membres. Il est de l'intérêt général que les Jacobins remplissent la carrière de sentinelles du peuple. 11 y a des sections où les aristocrates sont en grand nombre ; il est plus que probable qu'il y a dans les Comités des sections des hommes qui ont pris le masque ; car il y en a qui ont fait incarcérer des patriotes et qui ont commis des injustices. Il est du devoir des bons citoyens de porter au Comité de salut public les renseignements qu'ils auront recueillis sur les mauvais principes des fonctionnaires publics. Je demande donc qu'à la prochaine séance on présente la liste des individus employés dans les fonctions publiques, afin que nous sachions quels sont ces hommes, si leur patriotisme a été bien prononcé depuis la prise de la Bastille.
Renaudin combat cette proposition; il pense que son objet serait une occupation trop longue et trop étendue pour la Société, et qu'il vaudrait mieux inviter les sections à scrutiner elles-mêmes les fonctionnaires publics qui sont dans son sein.
Robespierre. — La motion qui est faite est du nombre de ces propositions insidieuses, déguisées sous une fausse apparence de patriotisme pour perdre la liberté. Elle tend visiblement à la ruine des Sociétés populaires ; car jeter au milieu des Sociétés des semences d'ambition et d'intrigue, c'est créer en eUes le germe de leur des-
694 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [IG M.vns 1794]
truction. Confier aux Sociétés populaires le soin d'épurer les fonC' tionnaires publics, ce serait vouloir que les places fussent réservées exclusivement aux membres de ces Sociétés ; ce serait inviter les ambitieux à dénoncer les fonctionnaires et à les faire destituer pour prendre ensuite leur place. Vous ne verriez alors la tribune occupée que par des intrigants qui vous entretiendraient continuellement de leurs projets ambitieux. Cette proposition tend aussi à la ruine du gouvernement; car vous le mettriez dans l'impossibilité d'exercer une surveillance active sur les fonctionnaires publics ; vous anéantiriez l'unité des opérations, vous entraveriez l'exécution des ordres du gouvernement, etc. Le système de Pitt et du parlement d'Angleterre est de dépouiller le gouvernement républicain de toute l'influence qu'il a acquise, en établissant autant d'autorités conS' tituées qu'il y a de Sociétés populaires ou d'intrigants qui veulent les troubler. La motion de Léonard Bourdon tient à ce système, contre lequel le peuple s'est élevé ; Pitt ne demande pas autre chose que les abus que je viens de combattre. Je ne m'étonne pas de la proposition qui vous est faite aujourd'hui, et qui a été présentée assez souvent. Je ne m'en étonne pas, parce qu'au pied de l'échafaud, où Ton punit les fripons, d'autres fripons osent encore commettre des crimes. Je vous avertis que, malgré la punition des traîtres, nos ennemis n'ont pas abandonné leur système, que jamais ils ne l'abandonneront. Il est temps de redoubler de surveillance et d'énergie. Ce n'est pas le seul trait par lequel l'intrigue a été dévoilée. Hier on est venu à la barre de la Convention reproduire ce système de perfidie. La section de Bonne-Nouvelle, égarée par des scélérats, a été l'organe de l'intrigue. Hébert disait, il y a quelque temps, que tout commerce était un despotisme ; qu'où il y a un commerce, il ne peut y avoir en même temps de liberté ; d'où il résultait que le commerce était un crime, et que par conséquent il était impossible d'approvisionner Paris et les grandes communes. Si le marchand est nécessairement un mauvais citoyen, il est évident que personne ne peut plus vendre ; ainsi cet échange mutuel qui fait vivre les membres de la société est anéanti, et par conséquent la société est dissoute. Voilà quel était le but de nos ennemis ; en détruisant le commerce ils voulaient affamer le peuple, et le ramener à la servitude par la faim. Les intrigants voulaient qu'on ne pût ni vendre ni acheter, et que la famine s'introduisît par ce moyen dans la République. Les conjurés, profanant le patriotisme par un abus criminel de son langage et de ses principes, ont mis en avant les propositions les plus propres à susciter un mécontentement général, à empêcher
que la liberté ne puisse s'asseoir sur des bases inébranlables, pour opérer ensuite la subversion du gouvernement. J'ai attaque Léonard Bourdon sans scrupule, parce que, quoique je ne veuille pas attaquer les innocents ni dénoncer les individus pour malveillants sans avonles preuves, il n'est pas encore prouvé à mes yeux que Léonard Bourdon n'appartient pas à la conjuration. Au reste, c'est au tribunal de l'opinion publique que je parle, c'est à lui de prononcer; sans vouloir m'appesantir sur l'individu, je demande la question préalable sur la motion. {Adopté.) Séance levée à dix beures.
PRÉSmENCE DE CHARLES DUVAL
ILe citoyen Rivwrc, député de la Con-èzo à la Convonlion, se présente pour étr alnds. Il est appuyé par doux do sos collôguos. On demande 1 oxocution do l'arrêté qui eiuoud de rocovoif aucun membre pondant la durée
'^y::::;:;o;:::::o ;.o ^.^.^ n. ,.n .-.■. épu.. aujourd-hui, parce ,uc la
Sod é rarrôté quo'tout mond.ro cjui n'aurait pas fait ronouvolor sa car eh u irimostro irait s'oxpliquor au Con.ité do présentation avant d . ro Xl no V au. - 7)..L/ol.sorvo que, Imtérét national chctant seul les d' .' i^ do la société, il faut non soulomont statuer le plus prompt^^^VO^Ao.n. les mombros purs qui doivent la composer, ma.s surtou
eevoir d'abord ceux qui, étant chargés de fonctions importantes, ont pi s heTon que d'autres de se nourrir dos séances de la Socioto, afin don ab-
.ont r l-osprit public et d'augmenter leurs propres Immoros. Il pense au . ^ ^ qu^^dt'é ro plus sé^^re à l'égard dos députés suppléants que pour
e autres attendu qu les suppléants sont tous de la nomu.at.on dos Br..-
0 in -\' memL remarque que, d'après l'aveu môme du candidat ce ci^v n est à Paris depuis six mois^ « Il oui donc pu se faire recevoir, s .1 on
ou 1 désir. Je demande l'ordre du jour. » - L'ordre du jour est a,^y
1 0 os parts. - Un memhre dit : « Le département do la Corrozo, qui o ::; d: luoyon Rivière, n'a que sept roprésontaats à la ^^on-Uor, d nt
doux soulomont sont Jacobins. Ceux-ci étaient absents pai comm...ion ,
,. Pour cette séance, nous avons suivi le ^--;^^;^^^;^::;, remplacer 0 llivière 2» suppléant du département de la Coirtze, ctaii i
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et la Corrèze pour y surveiller la levée en masse.
C9G SOCIÉTÉ DES JACOBINS [17 mahs 1794]
l\ivit're n'a donc i)n ôlro a])pny(' ni présenli'. » — Danlou dcMnande à la Sociôlô si celto raison no lui scniblo i)as sui'fisanlo. Il répète qu'il est avanlagoux qu'un dépulé qui est jugé bon soit reçu le plus tôt possible. Un ajournement indéterminé ne lui semble pas juste. Il faut fixer la discussion de l'individu à quelques jours, pendant lesquels on prendra des renseignements suffisants pour éclairer la Société sur les avantages de l'admission de Rivière. — Ce citoyen est renvoyé au Comité de j)résenlation, (pii fera son rapport à la Société. Guerk* et Laignelot, dépulé, sont admis. Hion se présente pour passer au scrutin.
Un membre observe que Doschamps a apporté des dénonciations contre Hion. — Hion répond qu'un décret de la Convention le justifie. — TalUen dit <iue, sans appuyer la réception d'Hion, il pense qu'on devrait faire un prompt rapport sur les dénonciations portées contre de vieux patriotes comme Hion. — Bubespit'rre demande l'exécution du règlement et de l'arrêté qui ordonne que l'on ne recevra point de candidat (pie ré|)uremon[ ne soit fini. Arrêté.]
Jiousselin a la parole sur la dernière conspiration. Il est extrêmement applaudi, et l'impression de son discours est arrêtée, ainsi que la distribution aux membres et aux citoyens des tribunes.
Robespierre. — Puisque ce discours est destiné à l'impression, je demande qu'on en retranche deux idées qui me paraissent fausses et dangereuses. La première : ■:< que deux individus furent chassés de la Société pour avoir demandé le jugement des soixante-deux députés détenus » ; ce n'est pas là le vrai motif de l'exclusion des deux individus; la seconde : « que les conjurés avaient calculé qu'en faisant exclure de la Convention ou massacrant une partie de ses membres, il ne se trouverait plus assez de suppléants pour en compléter le nombre ». Ce calcul est faux et frivole, et les conjurés, qu'au reste je reconnais pour de grands scélérats, combinaient plus profondément leurs moyens. Je demande en conséquence que l'auteur, aux intentions duquel je me plais à rendre justice en reconnaissant que son discours est remph de vérités, fasse disparaître ces deux allégations. [Adopté.)
DuFOURN'Y. — Le Journal de la Montagne ne rend pas textuellement tout ce qui se dit à la séance. Dans un moment comme celui-ci, où on a besoin d'avertir les départements de ce qui se passe à Paris, il arrive que souvent les choses principales y sont omises ou présentées d'une manière inexacte. Je voudrais qu'on abandonnât tout à fait ce journal, ou qu'un certain nombre d'hommes propres à remplir celte tâche se présentât, essayât ses moyens, et qu'enfin il
1. Nous n'avons pu identifier le nom de ce membre et nous pensons ((uc c'est par erreur que le mot député après Laignelot est mis au pluriel dans le Journal de la Montagne et dans le Moniteur.
fût soustrait à rinfluence de certains individus, qui viennent faire leur article ou influencer celui du rédacteur.
Talliex. — Sans vouloir parler particulièrement du Journal de la Montagne, dont je ne connais pas le rédacteur, je pense que la Société ne doit point avoir de journal à elle ; il est impossible qu'un journal avoué par une assemblée nombreuse convienne à tous les membres. Je pense qu'il suftirait, lorsqu'il y a des séances intéressantes, de les faire rédiger par les secrétaires de la Société et de les envoyer dans les départements ; mais il est inutile de les faire prendre chaque jour, et surtout d'avoir à soi un journal consacré à cela ; il faut les encourager tous, et accorder sa confiance à ceux qui la méritent le plus par leur exactitude.
Tallien, dirigeant l'attention de la Société sur la nouvelle conspiration qui vient d'être déjouée, pense que Vincent, Hébert et Ronsin ne sont pas les seuls coupables qu'on doive immoler à la vengeance nationale. Il est persuadé qu'il y avait des hommes qui correspondaient avec eux et remplissaient la mission d'agents de la conjuration. 11 déclare qu'il a vu à Bordeaux les mêmes trames se préparer et que ces trames avaient une liaison intime avec la conjuration. Les prisonniers voulaient se révolter, égorger leur garde et s'échapper. H fallut que les représentants se transportassent dans les prisons et ce ne fut qu'après beaucoup d'efforts qu'ils parvinrent à empêcher le désordre. Les complots qui ont été tramés à Marseille, Bordeaux, Rouen, Commune-Affranchie, pourraient bien avoir aussi une connexité avec cette affreuse conspiration. 11 pense que les députés du Marais en avaient connaissance, parce qu'on ne leur avait jamais accordé autant de congés que depuis un mois, ce qui prouve qu'ils voulaient fuir Paris et ne pas s'y trouver au moment de la crise. 11 déclare que les conspirateurs ont une infinité d'émissaires qui cherchent à corrompre les départements ; qu'il y en a beaucoup à Paris qui étaient venus pour exécuter leurs projets. 11 invite ces Messieurs à retourner dans les départements pour y porter la nouvelle que leur complot est découvert, que les traîtres sont arrêtés, que la Convention a décrété d'accusation plusieurs de ses membres accusés de conspiration. Il demande que les bons citoyens cherchent à découvrir ces hommes dangereux, pour les livrer au glaive de la justice. Il déclare qu'il y en a qui viennent jusque dans les tribunes pour épier les mouvements des patriotes, et il recommande la plus grande surveillance à l'effet de faire tomber sous le fer de la loi tous les conspirateurs.
Séance levée à dix heures.
098 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [18 mars 1794]
PRÉSIDENCE DE CHARLES DUVAL
"Une discussion s'élève à propos du Journal de la Montar/ne. — Dufourny domando qu'on s'occupe promptement des moyens de rendre le journal plus exact et i)lus vrai ; il invite la Socité à entamer h l'instant même celte discussion.]
Un membre de la Société de Villefranc/ie-sur-Saône se plaint de ce que le Journal des Débats des Jacobins a cessé d'exister ; il attribue sa destruction à une intrigue qui a voulu ravir, aux patriotes une feuille dans laquelle ils puisaient une instruction patriotique. Après quelques observations, il demande son rétablissement.
DuFOURNY. — Le Journal des Débats des Jacobins a été détruit pour son feuillantisme, son brissotisme et ses principes pernicieux; le rédacteur a été chassé par les patriotes, qui ont cru qu'il était de l'intérêt public d'étouffer un journal aussi mauvais. En effet, un journal ne peut avoir d'intérêt qu'autant qu'il transmet dans les départements la correspondance exacte de la Société. Le Journal de la Montagne me paraît le plus propre pour cet objet; mais il faut détruire les abus qui existent dans sa rédaction. Les rédacteurs mettent une grande inexactitude dans le compte qu'ils rendent des séances de la Société, tandis qu'ils s'étendent fort au long sur des objets do peu d'importance. Je demande que la Société se procure un tachygraphe, qui recueillera tout ce qui aura été dit, afin que le rédacteur ne laisse échapper aucun objet essentiel.
Robespierre. — Je demande l'ajournement de cette motion; il faut, avant tout, connaître les rédacteurs auxcjuels on aurait affaire ; on est exposé à se tromper dans le choix ; par conséquent, il ne faut encore rien innover, afin de ne pas se mettre dans le cas de changer un mal pour un autre. Les abus dont se plaint Dufourny viennent de ce que ceux qui s'occupent de la rédaction d'un journal travaillent moins pour la vérité que pour des spéculations d'intérêt particulier; je demande que la Société s'occupe du grand ordre du jour, qui est la discussion sur la conspiration nouvellement découverte.
Les observations de Robespierre, appuyées par Dufourny, sont adoptées.
Dufourny obtient la parole sur l'ordre du jour.
[18 MARS nOij SOCIÉTÉ DES JACOBINS 699
DUFOURNY. — Si on avait recueilli les discussions qui ont eu lieu dans les procédures intentées contre les conspirateurs, la France entière eût été éclairée sur toutes les conspirations, et ces lumières auraient beaucoup servi à déjouer les complots qui depuis ont été tramés. Il est de l'intérêt public que l'on fasse connaître aux départements les délits que le Tribunal révolutionnaire aura à juger et les indices qui lui seront donnés par les réponses des accusés. Je demande en conséquence que les Jacobins avisent aux moyens de se procurer un tachygraphe, au moins pendant le cours de la procédure et du jugement d'Hébert, Vincent et autres.
Robespierre. — Je demande la question préalable sur cette nouvelle motion, pour les mêmes raisons qui m'ont paru mériter qu'on ajournât la première.
DuFOURNY, — Je désirerais que Robespierre s'expliquât et fit connaître les motif qu'il peut alléguer contre ma motion. — Couthon demande à répondre à Dufourny.
CouTiiûx. — Un des plus grands moyens que les conspirateurs imaginent pour se sauver est celui de se rendre intéressants ; un autre moyen non moins odieux est celui de diffamer les patriotes les plus purs. Attendez-vous à ce malheur, surtout si le journalistq que vous choisirez se trouve corrompu. Si les conspirateurs se croient perdus, ils chercheront, par un motif de vengeance, ù, imprimer une tache universelle sur les meilleurs patriotes. C'était là le système de Brissot, Gensonné et autres; c'est aussi celui d'Hébert et autres, qui sont aussi fins que les premiers. Je demande la question préalable sur la motion proposée. — « Je la demande moi-même », s'écrie alors Dufourriy. Elle est adoptée.
Une députation de la Société des Cordeliers est introduite. L'orateur annonce que cette Société, indignée des bruits que la malveillance faisait courir sur sa dissolution , a envoyé quatre de ses membres aux Jacobins pour leur assurer que les Cordeliers sont à leur poste, et qu'ils invitent les vieux Cordeliers à se rendre assidûment aux séances, pour travailler de concert à démasquer les intrigants et les traîtres.
Legexdre. — Les Cordeliers viennent vous dire qu'ils sont à leur poste et qu'ils invitent les vieux Cordeliers à se rendre dans leur sein. Oui, les vieux Cordeliers y retourneront; mais ce sera quand ils reviendront des armées, couverts de blessures honorables, et non tant qu'il y aura encore de ces hommes qui calomnient journellement les patriotes les plus purs, et qui veulent les faire passer pour des modérés parce qu'ils ne sont pas aussi fous qu'eux. Si jamais je
700 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [18 mars 1794]
retourne aux Cordelicrs, ce sera pour y confondre les intrigants qui ont laissé victimer les patriotes. Je déclare que les Cordeliers qui viennent vous dire qu'ils sont à leur poste ne font pas véritablement leur devoir. Hier, ils ont souffert qu'un fonctionnaire public montât à la tribune et dit, en parlant d'Hébert, de Vincent et de leurs complices : « Ils ne sont pas coupables; ils ne sont que prévenus ! Ils sortiront radieux du Tribunal révolutionnaire. « [En s'adressant à la dcputalion.) Quel est celui d'entre vous qui a eu assez de courage et de bonne foi pour combattre cette réflexion criminelle? Quel est celui d'entre vous qui s'est élevé contre la proposition, faite par le môme fonctionnaire public, de faire un festin dans la salle des Cordeliers le jour où les individus dont je viens de parler sortiraient triompbants des mains de la justice? [Des murmures d'indignation éclatent de toutes parts.) Je suis vieux Gordelier ; je me suis toujours honoré de ce titre. Je veux, en cette qualité, poursuivre non seulement les conspirateurs, mais les intrigants qui les flattent, et qui ont aussi flatté les patriotes pour se ménager des défenseurs chez les uns et les autres. Je poursuivrai ces hommes qui se sont introduits dans la Société des Cordeliers, ces hommes qui défendent Vincent, dont ils ont reçu des places, ces hommes dont les épouses prennent avec chaleur le parti des conjurés, ces hommes enfin qui ont souffert que la Déclaration des Droits fût voilée. La Déclaration des Droits voilée ! . . , Est-ce qu'il est possible de voiler la nature, et la Déclaration des Droits n'en est-elle pas une émanation ? Le premier homme qui a été sur la terre jouissait de cette déclaration ; la cupidité et l'ambition peuvent seules la faire oublier. Ceux qui la voilent ne sont plus dignes d'en jouir ; cette Déclaration est anéantie pour eux. Si je ne me suis pas expliqué plus tôt sur la conjuration actuelle, c'était afin que la malveillance ne m'accusât point d'avoir voulu venger une querelle particulière. Si j'ai un ennemi particulier en France, qu'il serve fidèlement la Répubhque, qu'il soit ami sincère de la liberté, et qu'il vienne ! je le presserai contre mon sein comme mon meilleur ami... Je me suis réservé de parler devant le Tribunal révolutionnaire; je ne m'écarterai pas des sentiments de justice et de probité qui m'ont toujours animé. Je demande l'ordre du jour sur ce qu'a dit la députation. Je laisse à l'opinion publique le soin de surveiller la Société des Cordeliers. Les vieux Cordeliers n'y rentreront que quand les esclaves en seront sortis.
DuFouRNY. — Ce ne sont pas les vrais Cordeliers qui ont commis un délit; ce ne sont point les vrais Cordeliers qui ont voilé la Déclaration des Droits ; c'est un parti, c'est un groupe d'intrigants. Tant
que ce groupe ne sera pas détruit, il nous sera impossible de reconnaître les Gordeliers. Il y a eu entre eux et nous des négociations fraternelles, que je ne puis comparer qu'aux messages qui se font entre la Russie et la Porte, et à Tamitié que ces deux puissances se témoignent pendant qu'elles arment l'une contre l'autre. Deux baisers ont été donnés entre les Gordeliers et les Jacobins; au troisième, nous devions être poignardés. Réservons ce troisième baiser ; réservons notre cœur et nos afi'ections pour les vrais Gordeliers.
Robespierre. — Vous souvient-il que, lorsque vous envoyâtes une députation aux Gordeliers pour les éclairer sur la fausse démarche dans laquelle ils avaient été entraînés par des intrigants et des scélérats, on feignit, lorsque la députation fut arrivée, d'adopter les sentiments civiques qu'elle avait professés? Vous rappelez-vous que, le lendemain, les Gordeliers vous envoyèrent une députation dont l'orateur osa supposer que les Jacobins avaient reconnu que c'était aux Gordeliers qu'il appartenait de sauver encore une fois la patrie ? Vous rappelez-vous que le gage de la conciliation était d'unir les Jacobins aux Gordeliers pour consommer l'œuvre commencée ? Les intrigants ont fait imprimer cette séance, dans le dessein de tromper l'opinion publique et de persuader au peuple que les Jacobins adoptaient leurs principes. Mais ils ont eu beau faire : la foudre est tombée sur le lieu où les conjurés étaient rassemblés. C'est la foudre du peuple qui les a écrasés, et qui a jeté la consternation dans l'àme des scélérats. Geux qui sont dignes d'être Gordeliers, ceux qui ont les vertus civiques imprimées dans le cœur, ont dû gémir de l'abus qu'on a fait du nom de Gordeliers ; ils ont dû être profondément indignés de la scélératesse des monstres qui ont voulu perdre la liberté. Il y a parmi les Gordeliers des hommes vertueux et probes, qui ne manqueront pas de s'aftliger et de désavouer les honteuses manœuvres des conspirateurs. Tous les vrais Gordeliers gémissent; ils ont déclaré une guerre immortelle aux intrigants et aux traîtres. Geux qui viennent ici ne sont pas de vrais Gordeliers, puisqu'ils menacent les vrais patriotes. Pourrions -nous reconnaître un Gordelier dans cet homme qui a tenu les propos dont vous a parlé Legendre, ce Dubois, administrateur du département de Paris ? N'est-ce pas dans ce même homme qui se montra partisan du scélérat Jacques Roux, quand il voulut exciter des troubles funestes ? N'est-ce pas ce même homme qui fut chassé avec Jacques Roux de la Société des Gordeliers, sur la proposition qui en fut faite par les Jacobins ? Reconnaîtrai-je des Gordeliers dans ceux qui défendent les conjurés traduits au Tribunal révolutionnaire? Comment ! la Société des Gordehers
702 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [18 mars 1794]
serait composée de défenseurs officieux des conspirateurs , des hommes qui vendent leurs voix et leurs consciences aux contre-révolutionnaires ! , . . Ceux qui tiennent une conduite marquée au coin de cet incivisme ne sont pas Cordeliers. Ils ne méritent aucune considération, et leur ignominie me donne occasion de dire aux Cordeliers qu'ils ont besoin d'une grande épuration. Mais jusqu'à ce moment les Cordeliers ne veilleront pas au salut de la République, parce que nous les surveillerons eux-mêmes ; ils ne démasqueront pas les intrigants, parce qu'ils en sont les protecteurs ; ils ne déjoueront pas les conspirateurs, parce qu'ils ont eux-mêmes conspiré. Ce sont ceux qu'ils ont voulu égorger, ce sont les représentants du peuple, qui feront disparaître tous les conspirateurs et tous les aristocrates. Ceux qu'ils ont voulu immoler à la vengeance des scélérats sauveront seids la chose publique. Us feront plus : ils défendront le club des Cordeliers, c'est-à-dire les hommes simples qui ont été entraînés dans Terreur ; ils les arracheront des mains des intrigants et des conspirateurs dont j'ai entendu la voix; ils les éclaireront sur les intérêts de la patrie, sur les abus dans lesquels on les a entraînés, sur le caractère des scélérats. Ils ne souffriront pas que la bonne foi soit victime de l'intrigue et qu'elle partage la punition des scélérats. Non, les conspirateurs ne s'uniront pas avec les hommes probes; ils seront toujours isolés par le crime. S'ils croient que l'audace peut suppléer à la vertu, ils se trompent. Qu'ils se renferment dans leur club, et qu'ils ne comptent pas agiter le peuple : ils ne peuvent ébranler que le glaive de la justice, qui doit les frapper.
On veut envelopper les meilleurs patriotes dans les mesures rigoureuses ; on veut supposer que tous subiront le même sort que les conjurés, parce que ces monstres avaient pris le masque du patriotisme. De là tous les bruits que la malveillance se plaît à faire courir que tels et tels sont en état d'arrestation. Les traîtres n'ont pas un seul ami parmi les personnnes vertueuses. Nous ne souffrirons pas que le glaive de la loi eflleure un seul honnête homme. S'il est des hommes qui ne soient que trompés, nous leur tiendrons compte de leur patriotisme ; mais les hommes corrompus, les hommes au langage versatile, qui désavouent le lendemain ce qu'ils avaient dit la veille, les hommes qui marchent par des chemins obscurs à la racine de la liberté, ceux-là n'ont aucune grâce à espérer; le glaive de la justice les frappera tous. Je demande que le président réponde à la députation que les Jacobins ne correspondront avec les Cordehers que quand ceux-ci seront régénérés. [Applaudi et adopté.)
Sur la motion de Hobespierre^ la Société rapporte son arrêté
d'hier, par lequel l'impression du discours de Rousselin était ordonnée. Cette décision est motivée sur ce que le discours dont il s'agit dénature la conjuration nouvelle.
Un citoyen, membre de la députalion des Cordeliers, est dénoncé comme un coryphée de la faction scélérate ; après avoir entendu quelques membres et les réponses de l'individu dénoncé, la Société passe à l'ordre du jour.
Talliex. — La Société des Jacobins a toujours développé une énergie qui lui a mérité l'estime du peuple ; elle est constamment restée pure au milieu des trahisons; toujours elle a veillé au salut de la patrie et au maintien de la liberté. Aujourd'hui elle ne doit pas contracter une alliance impure avec les consi)irateurs ; aujourd'hui, elle ne doit pas se réunir à la Société des Cordeliers, parce qu'il y a dans son sein des hommes indignes de siéger parmi des patriotes, des hommes qui sont maintenant traduits dans les prisons et au Tribunal révolutionnaire, des hommes qui demandaient, il y a quelques jours, une insurrection, (}ui voulaient nous enlever la confiance du peuple ! Mais le peuple les voyait et les examinait; ils n'osaient pas lever les yeux ; ils désavouaient ce qu'ils avaient dit auparavant, pour ne pas attirer sur eux sa juste vengeance. Nous disions alors qu'ils n'avaient fait qu'ajourner leurs trahisons; cela n'a pas manqué d'arriver. Aujourd'hui leurs projets ont éclaté; nous sommes ici pour les déjouer et les dévoiler tous. Les conspirateurs qui sont dans les prisons ne sont pas les seuls que nous ayons à punir ; il y en a dans les Comités de surveillance, dans les bureaux des ministres ; il faut que nous les connaissions tous. Nous ne cesserons nos recherches que quand tous ceux qui ont voulu anéantir la liberté n'existeront plus. Il est temps que la vérité seule se fasse entendre du peuple, et que les intrigants, qui ont voulu l'agiter, rentrent dans le néant, d'où jamais ils n'auraient dû sortir. 11 ne faut que de la vertu pour servir le peuple; tous ceux qui en sont dépourvus sont nécessairement de mauvais citoyens ; leurs têtes doivent tomber sous le fer vengeur des lois. Les conspirateurs veulent s'emparer de la place occupée par les patriotes, les patriotes resteront fermes : ils ne veulent conserver leurs fonctions que pour sauver le peuple et pour faire triompher la République. Les conspirateurs s'étaient emparés de la Société des Cordeliers ; cette Société qui, dans les temjjs difficiles, a déployé le patriotisme le plus pur, était devenue le jouet d'une nouvelle faction; les Jacobins ne doivent pas être aussi faciles ; ils ne veulent pas introduire parmi eux les monstres qui veulent perdre la liberté. Les Cordeliers ont choisi pour président un Ghesnaux, un homme chassé
704 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [18 mars 1704]
de la Commune du 10 août : ce choix est indigne d'eux, et ils ne peuvent disconvenir qu'ils ont mal fait dans cette circonstance. Cet homme n'est pas le seul de cette Société qui ne soit pas pur et à l'ahri des soupçons ; les tribunes elles-mêmes sont souvent remplies de leurs affîdés et des amis de ceux qui aspirent aux places. Lorsque les Cordeliers prenaient des arrêtés sévères contre le tyran, ils n'avaient pas parmi eux des êtres aussi impurs; ils y avaient ceux qui, maintenant, l'ont honneur à leurs fonctions, et travaillent constamment et avec courage au bonheur public; ils n'avaient pas ces hommes qu'ils doivent rejeter comme une écume. . . J'appuie les réflexions de Robespierre, adoptées par la Société, et je demande qu'il n'y ait entre les Jacobins et les Cordeliers aucune communication jusqu'à ce que ceux-ci aient chassé de leur sein tous les intrigants. [Applaudissements.)
Couthon fait part d'une lettre écrite de Commune-Affranchie à son collègue Thirion; il y est dit qu'à la Société populaire il a été fait lecture du procès-verbal de la séance des Cordehers du 14 ventôse, et que ce procès-verbal a été accueilli, quoiqu'il ne contienne que des atrocités contre la Convention et le Comité de salut public. Couthon conclut de cette lettre que la conjuration avait des ramifications très étendues, et que, dans les départements comme à Paris, les conspirateurs avaient conçu l'aff^reux projet d'assassiner les patriotes. Il instruit la Société que lîonsin, l'un des conjurés, avait, quelques jours avant la découverte du complot, parcouru les prisons pour se procurer la liste des patriotes qu'il devait immoler à sa fureur contre -révolutionnaire. 11 termine en demandant que la Société vote une adresse aux Sociétés affiliées pour les éclairer et leur montrer l'abîme dans lequel une foule de scélérats a voulu entraîner les bons citoyens.
Les réflexions de Couthon sont vivement applaudies, et sa proposition est adoptée à l'unanimité.
Séance levée à dix heures.