TOME
210 SOCIETE DES JACOBINS [27 mai 1793]
Le citoyen Dufourny entre ensuite dans des détails intéressants sur les poudres,
Un membre Finterrompt brusquement en disant : « 11 faut s'occuper du moment présent. » Mais ce membre est rappelé à l'ordre pai' une improbation presque unanime,
Dufourny continue : « II s'agit de considérer quels sont les moyens de garantir à la nation la sûreté des poudres. Je ne veux pas qu'on me reproche d'avoir négligé de veiller à ce dépôt, »
Un militaire. — Il est nécessaire de vous rendre compte de dilïerents faits qui se sont passés dans l'enceinte et autour de la Convention. Au moment où l'on commençait l'appel nominal, deux cents hommes armés de la section de la Butte -des -Moulins ont paru. [Bruit.)
Le militaire est obligé de quitter la tribune.
Mazuel. — Vous ne devez pas ignorer que le peuple se lève et qu'il se lève en masse. Mon devoir exige de me porter dans tous les coins de la ville de Paris, d'écouter tout et de maintenir l'ordre. J'ai été dans le faubourg Saint-Antoine. Le peuple lisait avec indignation la réponse menaçante d'Isnard'.
Oue faut-il faire? Nous lever tous entiers (s^'c) , entourer la Convention sans armes et lui demander si elle veut sauver le peuple.
Je me suis rendu chez le ministre de la guerre; il m'a chargé de me transporter auprès de la Convention pour lui rendre compte de ce qui se passait. Je m'y suis rendu. J'ai vu beaucoup de peuple à la porte du Comité des douze, laissant entrer tout le monde et ne laissant sortir personne. J'ai parcouru toutes les avenues de la Convention, et j'ai entendu le peuple dire : « Nous ne sortirons pas que la Conv(MUion n'ait déclaré si elle peut nous sauver, ou s'il faut que le peuple se sauve lui-même, »
Des hommes des sections se sont présentés pour défendre la Convention avec des fusils neufs, tandis qu'ils montent la garde avec des piques. Voilà mon camarade qui, comme moi, a refusé de s'armer contre le peuple. Je vous invite à nommer des commissaires pour aller dans les sections prêcher le patriotisme, écrire aux départements que Paris est tranquille et terrasser ce co([uin d'Isnard, qui veut s'élever sur les dt'bris du trône. A'ous voyez que tous les dépar-
iiiiit de recevoir di; uuiivcau le (•iniiiii.-mdciiifiil de r.iniiée des Alpes, el on avail placé aussi sous ses ordres I armée dllalie, coimiiaiulée par lirunet.
1. 11 s'agit de la réponse nieiiacaide que, le i'."i mai 17!*.'î. Isnard, présitlent de la Convention, avait faite à \\\\i' dépntation de la OoimmiiH' de l'aris. Cf. Murtimer Ternaux, t. Vlll, p. i27."i.
tements vous contemplent, et qu'ils attendent de vous le salut de la République. {Grand tumulte,)
DuFOURNV. — J"ai annoncé à la Société qu'il y aurait demain, à l'Évèché, à cinq heures, une assemblée composée d'électeurs et des patriotes.
Hassenfratz. — Je ne sais par quelle fatalité le château des Tuileries est destiné à être le repaire du despotisme. Dans ce moment la Convention fait des lois, les Comités les font exécuter et rendent les ministres des mannequins. La Convention cumule le pouvoir législatif et exécutif, puisque les Comités font arrêter des hommes la nuit, sans les entendre.
Lorsque la Convention a élé nommée, le souverain lui a dit : « Nous te chargeons de juger le tyran et de nous donner une Constitution. » Le souverain ne lui a délégué aucun autre pouvoir. Qu'ont fait les intrigants? Ils ont fait décréter que les minisires étaient responsables, et ils en ont fait leurs commis. Ils ont fait plus : ils ont envahi le pouvoir judiciaire. J.' désirerais qu'on instruisit le peuple sur cet envahissement, qui reproduit le despotisme.
Terrasson. — L'auteur de ce journal qui instruit si hien le peuple en parlant son langage, Hébert, est la victime du despotisme K On a commencé par Marat et Hébert, on finira par faire subir le même sort aux patriotes énergiques. Vous voyez qu'on fait enlever les présidents des sections. J'ai vu avec beaucoup de satisfaction ce mouvement de la section de la Cité -, qui a regardé l'atteinte portée à la liberté de son président comme un attentat à la souveraineté du peuple. Réunissons-nous pour demander l'anéantissement de l'odieuse Commission des douze.
Lfn membre demande qu'on mette aux 'voix la proposition de nommer des commissaires pour prêcher le patriotisme dans les sections.
Hassenfratz s'écrie : « Nous sommes tous commissaires, nous prêchons tous le patriotisme ! »
La Société passe à l'ordre du jour.
Le Vire-président proclame le résultat du scrutin qui a appelé à
1. Hchert, siihslilia du procureur de la Coaimune de Paris avait été arrêté le 24 mai. par ordre de la Cuuiuiission des douze. Le 2.j, une députation de la Commune vint à la Convention réclamer sa mise en liberté. Procès-verbal de la Convention, t. XII. p. 159.
2. Le il mai, une députation de la section de la Cité vint réclamer la mise en liberté de son président et de son secrétaire, et la mise en accusation de la Commission des douze, qui avait ordonné leur arrestation. [Procès-verbal de la Convention, t. XII. p. 19.j.)
212 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [27 mai 17931
la présidence Bourdon (de l'Oise). Les secrétaires sont Lyon, Courtois et Daviil.
Moine demande que les principes développés par Hassenfratz et ïerrasson soient consignés dans une adresse aux départements.
Cette proposition est adoptée ; Hassenfratz et ïerrasson sont chargés de la rédaction.
[La cUoyonne LecoiHlre, parlant au nom d'une délégation do la Société des républicaines révolutionnaires, affirme que ses compagnes ne sont pas « des femmes serviles, des animaux domestiques ». Elles se formeront en phalange pour anéantir les aristocrates. Le Président les félicite, puis il déclare que la séance est levée ; il est neuf lieures et demie.]
PRÉSIDENCE DE BOURDON (dE l'oISE)
[Léonard Bourdon rend compte de ce qui s'est passé dans la journée à la Convention. — Hébert entre au milieu des applaudissements. Il fait le récit de son arrestation ; voici le principal passage de son discours :]
Il est bien sàr que les contre-révolutionnaires avaient voulu essayer leurs forces. Vous en serez convaincus, quand vous saurez que le vertueux Petion était à ce Comité. Je l'entendis très distinctement dire : « Est-ce Hébert? Est-ce l'auteur du Père Duchesnel » On me fit les questions les plus extravagantes. [Bruit.)
LE Président. — Que notre sensibilité ne nous empêche pas d'entendre.
Ici l'orateur fait le récit de l'interrogatoire qu'il a subi.
Il ajoute : « On me reprocha d'avoir prêché le meurtre, parce que j'avais dit que, s'il y avait en France trois cent mille fripons de moins, les choses iraient beaucoup mieux. Je leur répondis que c'était mon opinion, et qu'on serait obligé d'en exterminer plus de trois cent mille pour sauver la chose publique. »
[Legendre prononce à ce sujet un très long discours, dans lequ(d il demande qu'on charge Hébert de rédiger une adresse pour éclairer le peuple français sur son arrestation arbitraire, qui est une violation de la liberté de la presse.]
Quelques membres s'écrient que Legendre est un endormeur.
Legendre. — J'ai une observation à faire à la Société, c'est de mettre aux voix si j'ai eu l'intention d'endormir l'esprit public.
Maure. — Nous ne devons rien déterminer avant d'avoir examiné le plan de Barère *.
Bentabole. — Il s'en faut de beaucoup que les Jacobins doivent s'en rapporter au rapport de Barère. Il a dit de bonnes choses ; ce député a rendu beaucoup de services, mais il a un esprit de modérantisme ; il a l'adresse de faire ressortir contre les Jacobins tout ce cpie nos ennemis disent. S'il avait été de bonne foi, il eût tombé sur Roland et sur les chefs de faction dont les crimes sont généralement connus. Je demande que les Jacobins fassent un rapport dans lequel ils ne déguisent rien et ne ménagent absolument personne. {Applaudi.)
[Robespierre prononce nn discours dans lequel il invile la inunieipalilé de Paris à résister à l'oppression ; en voici la fin :]
Je suis incapable de prescrire au peuple les moyens de se sauver. Cela n'est pas donné à un seul homme ; cela n'est pas donné à moi, qui suis épuisé par quatre ans de révolution et par le spectacle déchirant du triomphe de la tyrannie, et de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus corrompu. Ce n'est pas à moi d'indiquer ces mesures, à moi, qui suis consumé par une fièvre lente, et surtout par la fièvre du patriotisme. J'ai dit ; il ne me reste plus d'autre devoir à remplir dans ce moment. [Applaudissements . Grand tumulle.)
[Bdlaud-Vareiine insiste sur les mauvaises nouvelles : Custine a été battu ; les rebelles l'ont des progrès en Vendée. 11 ajoute :]
Dans le rapport de Barère, on a parlé d'union, comme s'il était possible à la vertu de s'associer au crime. Ce sont trente meneurs qui forment le plan de conjuration.
[Il propose des mesures de salut publie.]
La séance a été levée à onze heures.
1. 11 s'agit du rapport présenté à la Conventltm. au nom du Comité de salul public, par Barère, le 29 mai 1793, et auquel Danton avait collaboré. Voir, à ce sujet, Danton colluhorateiir de Barère, par F. Bornarel, dans la revue la Révolution française, t. XIX. p. 18.j.
2U SOCIÉTÉ DES JACOBINS 'l^O mai iVXV\