SÉANCE DU MARDI 1" JANVIER 1793, L'AN IP DE LA RÉPUBLIQUE
PRÉSIDENCE DE SAINT-JUST
Après la lecture du procès-verbal, le Président rappelle aux citoyens l'arrêté par lequel une souscription est ouverte pour faire imprimer et publier le discours de Maximilien Robespierre. « Citoyens, dit-il, vous n'ignorez pas que, pour dissiper les erreurs dont Roland a couvert toute la République, la Société a arrêté qu'elle ferait imprimer et distribuer le discours de Robespierre. Nous l'avons regardé comme une éternelle leçon pour le peuple français, comme un sûr moyen de démasquer la faction brissotine et d'ouvrir les yeux des Français sur les vertus trop longtemps inconnues de la minorité qui siège sur la Montagne. Je vous rappelle qu'un bureau de souscription est ouvert au secrétariat. Il me suffît de vous l'indiquer pour exciter votre zèle patriotique, et, en imitant les patriotes qui ont déposé chacun cinquante écus pour faire imprimer l'exellent discours de Robespierre, vous aurez bien mérité de la patrie. » [Applaudi.)
Plusieurs citoyens, cédant à l'impulsion civique que leur avait donnée le discours du président, ont volé au secrétariat déposer leur offrande. Plusieurs autres souscrivent pour la construction des nouvelles tribunes, au milieu des applaudissements.
Une collecte est arrêtée pour le citoyen Dagouste, qui avait réclamé la bienfaisance de la Société.
U.\ CITOYEN d'une SOCIÉTÉ AFFILIÉE. — Citoyens, pour soustraire l'excellent discours de Robespierre aux malversations de la poste, aux atteintes de la faction brissotine, la Société avait arrêté, dans la précédente séance, quelle me chargerait de distribuer, dans plusieurs départements que je dois parcourir, cet excellent ouvrage, afin de dissiper leurs erreurs, les ramener aux vrais principes, et fixer leurs idées sur le jugement de Louis Capet. Je demande en conséquence que la Société me délivre un pouvoir écrit, afin que je
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puisse me transporter dans la République avec une bonne recommandation des Jacobins. J'irai de ville en ville, de village en village, j'assemblerai les citoyens, je leur lirai l'admirable discours de Robespierre, j'échaufTerai le patriotisme refroidi, j'enhardirai les faibles, j'encouragerai les forts, partout je répandrai l'instruction, et bientôt, si mon exemjjle est imité dans les départements, vous verrez la face de la République changer subitement : les yeux s'ouvriront sur les vertus et les talents de la minorité qui siège sur la Montagne, et alors la patrie sera sauvée. {Applaudi.)
Il s'élève une assez longue discussion sur la question de savoir si ce missionnaire bénévole recevra un brevet pour cette expédition.
in membre, considérant la figure de l'orateur, la trouve nouvelle et inconnue pour lui. 11 craint un piège de la faction brissotine et opine pour que le missionnaire ne reçoive aucun brevet de la Société.
Le Missionnaire. — Il est d'autant plus nécessaire que la Société me donne des pouvoirs qui m'impriment un caractère respectable que l'on rencontre partout des rolandistes auxquels je n'en imposelai qu'autant (}ue je serai reconnu pour l'envoyé des Jacobins. Tous les journalistes, d'ailleurs, ont défiguré le discours de Robespierre; ils l'ont représenté comme un tissu d'impertinences, de méchancetés. Or, comment voulez-vous, quand l'opinion est corrompue par les Gorsas, les Carra et complices, que l'on ajoute foi à un homme inconnu qui viendra lire et louer le'Miscours de Robespierre"? Pour vous donner une idée de l'affreuse peinture que les journalistes brissotins ont fait (ki discours de Robespierre, je vais vous lire ce que dit le journaliste Perlet.
L'orateur lit un |)assage de Perlet où il trouve les plus sanglantes diatribes contre Robespierre. {La Société frrmit d'indignation.) « V(iil;\ comme tous les journaux sont vendus à la nouvelle liste civile. Hr, Jacobins, ceci vous fait sentir la nécessité de me revêtir d'un cinartère qui en impose. Je (lenuuub' doue un pouvoir écrit <|ui constate ma mission. » {Applaudi.)
TiiLHioT. — Il est bien étonnant que l'on vienne toujours étourdir nos oreilles par la lecture fies folliculaires vendtisà la faction brissotine. Aujouiil'liui on nous lil Perlet, demain on nous eondnninrra à enlendr-e l.i lecture de (iorsas. dliaipu' jour on nous lit ici de nouvelles inepties. Laissons les journalist(îs eu r(q)os et ne leur faisons pas riionnenr de nf)us occu|»er d'eux. Hue le inissiiuinaire, au liiu tic nous fatiguer ici par l;i Irclnre dr l'ei jrl. paile poiu- remplir son au-
giiste mission. Qu'il parte cliargé des discours de Robespierre et de tous les journaux vendus et corrompus; qu'il assemble le peuple, lui lise d'une part le discours de Robespierre, de l'autre tous les journaux; alors le peuple ouvrira les yeux, et les factions rolandiste, brissoline, girondiste, buzotisle, seront anéanties. [Applaudi.)
La Société arrête que le missionnaire dont il est question recevra un diplôme pour aller dans les départements donner lecture du discours de Robespierre et faire sentir la perfidie des journalistes.
Le Missionnaire. — Avant de partir, j'ai à communiquer à la Société un fait de la plus haute importance ; c'est un fait d'oi:i dépend le salut public.
Voici une lettre, cito3'ens, dans laquelle on m'apprend que, dans un endroit bien caché, que je ne vous nommerai pas, M""' de Lamballe a déposé avant sa mort 400,000 livres en numéraire. Je demande conseil à la Société pour savoir ce que je dois faire dans cette circonstance délicate.
Desfieux. — La conduite que le préopinant doit tenir est bien simple : il faut que la Société nomme des commissaires pour aller avec le citoyen constater la véracité du fait. [Applaudi.)
Un membre du Comité de surveillance. — Je pense que l'on doit porter celte lettre au Comité de surveillance, afin qu'il puisse prendre les renseignements nécsssaires.
Desfieux appuie cette proposition; mais il ajoute que, dans une telle affaire, il ne faut pas s'adresser à tous les membres du Comité de surveillance, et qu'il faut faire connaître le trésor indiqué aux membres patriotes et incorruptibles du Comité.
Le ynissionnaire se retire au Comité de surveillance, dont les membres patriotes seront mis dans la confidence du trésor caché de feu M""" de Lamballe.
On donne lecture de la correspondance,
C... — Vous venez de voir combien les départements sont égarés ; l'aveuglement est tel qu'il est difficile de faire aujourd'hui triompher nos principes. De toutes parts on nous demande la radiation de Marat et de Robespierre. Comment se fait-il que les départements ne mettent aucune différence entre ces deux hommes, d'ailleurs très estimables? Pourquoi votre Comité de correspondance ne vous a-t-il pas encore présenté le portrait de Marat et de Robespierre? Il y a de la négligence de sa part. Lorsque les portraits de ces deux amis du peuple seront envoyés aux départements, on remarquera des nuances
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sensibles entre eux, et alors on ne les accouplera plus ensemble ; je conclus à ce que le Comité de correpondance se hâte de nous présenter les portraits bien difTérenciés de Robespierre et de Marat, afin de les envoyer aux départements. (Applaudi.)
Le Président invite ceux qui sont cliargés de la rédaction de cette adresse sur Marat et Robespierre à finir promptement leur travail, afin de lenvoyer aux Sociétés qui fraternisent.
Desfieux. — Je vais vous indiquer un moyen infaillible de ramener de leur égarement les Sociétés affiliées. Il existe un ouvrage rédigé dans le style du Père Duchesnc, non pas dans le style du Phre Duchesne brissotin, mais dans le style du Père Duchesne de la Commune. Cet ouvrage, écrit dans un style fier et républicain, mérite votre attention; je demande que l'on envoie cet ouvrage aux Sociétés affiliées, pour les élever à la hauteur des circonstances et les prémunir contre les coupables projets de la faction brissotine. {Applaudi.)
DuFûURNY. — Sans improuver ici le style énergique dans lequel sont écrites les lettres du Père Duchesne municipal, je crois devoir observer que la Société se compromettrait peut-être si elle jiarlait le langage du Pè7'e Duchesne. (Murmures.) Au reste, sur l'assertion d'un seul membre, il est ridicule d'adopter un ouvrage que nous ne connaissons pas.
Dufourny est inten-onipu par un membre qui s'écrie : « Citoyeus, je vous annonce que l'ouvrage dont il s'agit est de Dubois-Crancé. Le nom de l'auteur suffit pour que vous adoptiez l'ouvrage, même sans l'avoir lu. » {Applaudi.)
La Société arrête que, i)0ur éclairer les Sociétés affiliées, on leur enverra un petit ouvrage de Dubuis-Crancé, rédigé dans le slyli' du Père Duchesne '.
1. Cet incident est ainsi relaté dans le Premier journal de la Convention : « Les Coraités de correspondance et de surveillance réunis furent chargés de faire l'acquisition d'un excellent ouvraf,'e intitulé : Dialoffue entre le l'i-re Duchesne et Carra, pour être envoyé aux Sociétés alliliées. Cet ouvrage, dont DuboisC'rancé est auteur, est propre à éclairer les départements sur les lucnées de riiitrifiuo. Cette proposition a été mise aux voi.x et adoptée. » Voici le titre complet de cet opuscule anonyme : Dialoijue entre le Père Duchesne et Carra sur l'rlat actuel lie la Hcjiublique fran{aise : Paris, imp. de Pierre-J. Duplain, IT.Kl, in-S de 38 p.
— Bibt. nat.,Lb 41/2oG2. — M. Junj; ne le sif;nale pas dans la biblioj,'raphie qu'il a publiée dans son livre : IJlbois-Chanck : L'Armée et la dévolution, t. 1, p. 416.
— Ce dialof,'ue commence ainsi : « Caiuia. — lionjour, Père Duchesne. Vive la joie'. La semaine procbaiiie, sans retard, nous faisons Icunbcr la tête ilu dernier de nos tyrans. — I^k I'khk Diciiesne. — Vous faites justice au peuple : c'est bien, f , etc. ..
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La Société de la section du Mail dénonce deux membres de la Société, qui sont à l'instant rayés du tableau.
Un citoyen dénonce un membre de la Société, pour avoir tenu des propos inciviques; il est rayé à l'unanimité.
Un citoyen dénonce un volontaire, pour avoir, dans un café, parlé contre les Jacobins. « Je voudrais, dit Torateur, connaître le nom de cet audacieux, nous le chasserions ignominieusement; je connais sa figure, je vais parcourir la salle; si je le reconnais, je vais le prier de sortir de la Société. » {Applaudi.)
Le Gros. — Citoyens, les patriotes ne se comptent pas, ils se pèsent. Or, d'après ce principe, il est une question à examiner, dans le cas où l'appel au peuple serait adopté. S'il est vrai que les patriotes doivent se peser, quand la majorité de la nation ne voudrait pas la mort de Louis Gapet, il ne s'ensuivrait pas que Louis Capet ne dût pas mourir. En efTet, un patriote, dans la balance de la justice, doit peser plus que cent mille aristocrates ; un défenseur de la patrie doit peser plus que dix mille hommes qui sont arrivés nouvellement de Coblentz; un Jacobin doit peser plus que dix mille Feuillants; un républicain doit peser plus que cent mille monarchiens ; un patriote de la Montagne doit peser plus que cent mille Brissotins ; d'où je conclus que le grand nombre des votants contre la mort de Louis ne doit pas arrêter la Convention, quand bien même la minorité de la nation voudrait la mort de Louis Capet. Jacobins, voilà mon oj^inion. J'invite les députés à la prendre en la plus haute considération'. [Applaudi.)
La séance a été levée à dix heures et demie.
[D'après le Premier journal de la Convention, il y eut aussi dans celle séance un discours de Robespierre, à propos de la motion faite par un membre du club « que tous les orateurs se renferment dans la question de l'appel au peuple, sans examiner si Louis Capet a mérité la mort ou non, attendu que ses crimes sont suffisamment connus et prouvés ». Voici ce discours de Robespierre:]
Maximilien Robespierre a observé que toutes les autres questions, bien loin de tendre au but des vrais républicains, ne pourraient qu'en
1. Il est à craindre ([ue ce coiiipte rendu du discours de Le Gros ne soit qu'une caricature : malheureusement les autres Journaux ne le mentionnent même pas, et nous ne le connaissons que par le Journal des Jacobins.
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éloigner, et que c'était un crime de lèse-nation dagiter des questions déjà décidées.
« Prouver, a-t-il dit, que Louis XVI est coupable, c'est mettre en problème la liberté, parce que ce qui a été décidé par rinsurrection ne peut plus être l'objet d'un doute sans ébranler les fondements de la liberté. Tout se réduit donc à la question d'interjeter une espèce d'appel au peuple. Au surplus, le peuple a aussi décidé cette question. 11 a prononcé deux fois, en lannant un auatiième solennel contre le trône et les tyrans.
« Je dis que les Vergniaud, que les Brissot, que les Gensouiié, que les Guadet et tous les coquins de celte espèce, n'appellent i)uint au peuple, mais à tous les aristocrates, à tous les Feuillants, qu'ils rallient sous leurs bannières.
« Citoyens, je vais vous citer un fait :
w Hier soir, un ancien mouchard de La Fayette, un des hommes qui ont fait le plus de mal, se transporta au faubourg Saint-Antoine avec des alguazils. 11 voulut exécuter ce complot que nous dénonçons depuis longtemps, il voulut exciter les citoyens à se porter au Temple. Le peuple l'a reconnu. Ta saisi, et s'est contenté de le traîner chez le commissaire de la section. Là, cet homme a dit : « Si vous voulez me « laisser tranquille, je vous nommerai ceux qui m'ont payé. » Au même moment, un de ses satellites, pour l'empêcher de parler, lui a coupé la tète d'un coup de sabre...
« C'est ainsi que La Fayette, pour avoir un i)rétexte de massacrer les citovens, fit pendre au Champ de Mars deux particuliers inconnus.
« Tandis qu'on essayait cette insurrection au faubourg Saint-Antoine, on faisait marcher autour de la Convention de nombreuses patrouilles dans lesquelles on ne voyait pas une seule pique. Si l'émeute avait eu lieu, on eût saisi le moment où le peuple se fût rassemblé au faubourg jx'ur faire un décret portant «pie la Convention était obligée de chercher son sahat linrs de l'aris, et elle serait partie dans la nuit, escortée de la force armée qu'elle avait appeb-e dans ce coupable dessein...
« Uemarqucz qu'on a énervé tous les ressorts de la police, qu'a peine n-spire un surveillant de la sûreté publique parmi les autorités constituées. Au milieu de cette organisation, le ministre Pache seul conserve un caractère de fermeté et de civisme qui l'honore infiniment et qu'un ne saurait tn>p applaudir.
« Le mas«|uc de nos ennemis est tombé; en vain s'elTtufeiit-ils d'épaissir le nuage qui a dérobé leur perversité aux regards du peuple.
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« Les départements s'éclairent, les Sociétés reconnaissent leurs erreurs, le peuple est digne de lui-même et ne cède point aux menées de vils intrigants qui veulent obscurcir la vérité. Citoyens, maintenons la tranquillité, et, si quelque agitateur voulait exciter le peuple contre la machine inerte qui est au Temple, arrêtons-le comme suspect et trainons-le devant les tribunaux. »
Cette motion a été fréquemment applaudie.
Le résultat du scrutin a donné pour président le citoyen Monestier'.
Un membre a combattu le système de l'appel au peuple par un éloquent discours dont l'impression a été arrêtée par acclamation.
Le citoyen Basire, sacrifiant à l'œuvre du bien public son sentiment d'amour-propre, a modestement avoué qu'il n'avait pas le talent de faire un discours aussi sublime, mais qu'il aurait celui de le lire à la Convention, et il a pris cet engagement au milieu des applaudissements.