SÉANCE DU LUNDI 26 MARS
[Par suite d'une erreur de copiste, le compte rendu de la séance du 26 mars 1792, t. III, p. 4o2, offre une lacune assez considérable, que nous allons combler, en reproduisant en entier les discours de Guadet et de Robespierre. On se rappelle que Guadet s'était opposé à l'impression d'une adresse lue par Robespierre, et en avait demandé le renvoi à des commissaires.]
Guadet. — Ce renvoi est fondé sur trois motifs. Premièrement, dire, comme Fa fait M. Robespierre, que l'on demande la guerre sans but et sans préparation me paraît être une critique amère de toutes les Sociétés patriotiques qui ont été de l'avis de la guerre, et de celleci en particulier. Comment pourrait-on douter que le vœu général de la nation soit pour la guerre, lorsqu'on dépouillant les registres des départements on trouve plus de six cent mille citoyens inscrits pour marcher à l'ennemi?
Secondement, j'ai entendu souvent dans cette adresse répéter le mot de Providence ; ]Q crois même qu'il y est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous. J'avoue que, ne voyant aucun sens à cette idée, je n'aurais jamais cru qu'un homme qui a travaillé avec tant de courage pendant trois ans pour tirer le peuple de l'esclavage du despotisme pût concourir à le remettre ensuite sous l'esclavage de la superstition. [Brouhahas, murmures, applaudissements.)
En troisième lieu, il me semble que dire, comme l'a fait M. Robespierre, que nous sommes maîtres de la paix et de la guerre, c'est en quelque sorte donner d'avance un tort au ministère, dans le cas où nous serions forcés à faire la guerre; et cependant il serait possible que nous fussions dans cette position. Le ministre des affaires étran-
gères a communiqué au Comité diplomatique une dépêche ferme et vigoureuse qu'il a envoj'ée au roi de Hongrie. Cette dépèche ne laisse aucune échappatoire et la réponse doit être précise, et peut-être nous amênera-t-elle la guerre. Alors, par ce discours, M. Robespierre ne semble-t-il pas élever la défiance des Sociétés contre un ministère patriote et semer le découragement parmi elles, en leur montrant la paix comme le seul moyen de salut? Enfin, j'avoue que je n'attendai* rien de pareil de M. Robespierre.
M. Robespierre. — Je ne viens pas combattre un législateur distingué. [Plusieurs voix : Il n'y en a pas!) Je veux dire un législateur distingué par ses talents; mais je viens prouver à M. (luadet qu'il m'a mal compris; je viens combattre pour des principes communs à M. Guadet et à moi. Car je soutiens que tous les patriotes ont mes principes, et il est impossible que l'on puisse combattre les principes éternels que j'ai énoncés. Quand j'aurai terminé ma courte réponse, je suis sûr que M. Guadet se rendra lui-même à mon opinion. J'en atteste et son patriotisme et sa gloire, qui ne peuvent être fon.lés que sur les principes que je viens de proposer. Mais l'objection qu'il m'a faite tient trop à mon honneur, à mes sentiments et aux principes reconnus par tous les peuples du monde et par les assemblées de tous les peuples et de tous les temps, pour que je ne croie pas mon honneur engagé à les soutenir de toutes mes forces.
La première objection porte sur ce que j'aurais commis la faute d'induire les citoyens dans la superstition, après avoir combattu le despotisme. La superstiti(jn, il est vrai, est un des appuis du despotisme, mais ce n'est point induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le nom de la divinité. J'abliorre autant que personne toutes ces sectes impies qui se sont répandues dans l'univers pour favoriser l'ambition, le fanatisme et toutes les passions, en se couvrant du pouvoir secret de l'Éternel qui a créé la nature et l'humanité, mais je suis bien loin de le [sic] confondre avec ces imbéciles dont le despotisme s'est armé. Je soutiens, moi, ces éternels principes sur lesquels s'êlaie la faiblesse humaine pour s'élancer à la vertu. Ce n'est point un vain langage dans ma bouche, pas plus (jue dans celle de tous les hommes illustres, qui n'en avaient pas moins de morale pour croire à l'existence de Dieu. {Plusieurs voix : A l'ordre du jour! — lirouliahas.)
Non, Messieurs, vous n'étoufferez point ma voix; il n'y a point d'ordre du jour (pli [>uisse étouffer cette vérité. Je vais continuer de développer un des principes puisés dans mon coMir et avoués i>ar tou> les défenseurs de la librrlé; je ne crois pas cpiil puisse jamais dé-
plaire à aucun membre de l'Assemblée nationale d'entendre ces principes. Et ceux qui ont défendu la liberté à l'Assemblée constituante ne doivent point trouver des oppositions au sein des Amis de la constitution. Loin de moi l'idée d'embrasser ici aucune discussion religieuse qui pourrait jeter de la désunion parmi ceux qui aiment le bien public, mais je dois justifier tout ce qui est attaché sous ce rapport à l'adresse présentée à la Société.
Oui, invoquer le nom de la Providence et émettre une idée de l'Être éternel qui influe essentiellement sur les destins des nations, qui me paraît, à moi, veiller d'une manière toute particulière sur la Révolution française, n'est point une idée trop hasardée, mais un sentiment de mon cœur, un sentiment qui m'est nécessaire. Et comment ne me serait-il pas nécessaire, à moi qui, livré dans l'Assemblée constituante à toutes les passions et à toutes les viles intrigues et environné de tant d'ennemis nombreux, me suis soutenu seul avec mon âme? Gomment aurais-je pu soutenir des travaux qui sont au-dessus de la force humaine, si je n'avais point élevé mon âme? Sans trop approfondir cette idée encourageante, ce sentiment divin m'a bien dédommagé de tous les avantages offerts à ceux qui voudraient trahir le peuple.
Qu'}^ a-t-il dans cette adresse? Une réflexion noble et touchante, adoptée par ceux qui ont écrit avec l'inspiration de ce sentiment sublime : je nomme Providence ce que d'autres aimeront peut-être mieux appeler hasard, mais ce mot Providence convient mieux à mes sentiments.
On a dit encore que j'avais fait une injure aux Sociétés populaires. Ah! certes, Messieurs, je vous en atteste tous, s'il est un reproche auquel je sois inaccessible, c'est celui qui me prête des injures au peuple, et cette injure consiste en ce que j'ai cité aux Sociétés la Providence et la Divinité. Certes, je l'avoue, le peuple français est bien pour quelque chose dans la Révolution. Sans lui, nous serions encore sous le joug du despotisme. J'avoue que tous ceux qui étaient audessus du peuple auraient volontiers renoncé pour cet avantage à toute idée de la Divinité. Mais est-ce faire injure au peuple et aux Sociétés afTdiées que de leur donner l'idée d'une Divinité qui, suivant mon sentiment, nous sert si heureusement? Oui, j'en demande pardon à tous ceux qui sont plus éclairés que mol, quand j'ai vu tant d'ennemis créés contre le peuple, tant d'hommes perflcles employés pour renverser l'ouvrage du peuple, quand j'ai vu que le peuple lui-môme ne pouvait agir, et qu'il était obligé de s'abandonner à des hommes perfldes, alors plus que jamais j'ai cru à la Providence, et je n'ai ja-
mais pu insulter ni le peuple, ni les Sociétés populaires, en parlant, comme je l'ai fait, des mesures qu'il faut prendre pour la guerre ou pour la paix, ni dans le retour que j'ai fait sur ce qui s'est passé.
En disant qu'en demandant la guerre je ne voyais aucun [dan. aucun objet, je n'ai point insulté aux Sociétés populaires, car on n'a ](oint recueilli le vœu de toutes les Sociétés populaires; celle-ci même n'a pas émis un vœu positif. Je n'ai point insulté le peuple, j'ai demandé la guerre, s'il faut avoir la guerre, et la paix, si on peut l'avoir, et je crois qu'il est possible d'avoir la paix. Je n'ai insulté personne quand j'ai dit que l'on parlait plus de la guerre que des moyens de la faire avec succès. Seraient-ce les patriotes de l'Assemblée nationale, seraient-ce les législateurs patriotes? En est-il un qui puisse nier qu'avant la mort de Léopold, Narbonne et La Fayette étaient présentés comme les liéros qui devaient sauver la nation? En est-il un qui puisse nier que de toutes les parties de la France s'adressaient ici des plaintes que les gardes nationales n'étaient point armées, que les officiers aristocrates commandaient, qu'on demandait en vain leur expulsion? En est-il un ([ui puisse tiire ([u'un général ipii, les mains teintes du sang de ses concitoyens, devait les mener au coml)at, piU inspirer la confiance? En est-il un qui puisse dire qu'ils avaient pris des mesures nécessaires pour déjouer les conspirations ourdies par nos ennemis communs? Oui, c'est la Providence qui a fait tomber leur correspondance en nos mains. J'applaudis à ce qu'a fait l'Assemblée nationale, à condition que sa démarche sera soutenue et que la paix et le bonheur du peuple en seront le résultat. Est-il quelqu'un qui puisse me reprocher d'avoir offensé les patriotes et les députés, qui ont la preuve personnelle que je les estime? Et, quand j'étais investi du caractère sacré de représentant du peuple, m'a-t-on vu trouver mauvais que des citoyens courageux présentassent à l'Assemblée constituante des observations rigoureuses sur les fautes où elle était tombée?
J'atteste ijuc je n'ai jamais trouvé de plaisir plus d(uix (juc loi-sque, au milieu de ces plates llag(jrneries (jui inondaient la salle, je voyais percer quelques pétitions qui montraient le véritable vœu du peuple français trop longtemps outragé, trop longtemps oublié. Comment y en aurait-il un t[ui puisse adopter d'autres senlinienls (jue ceux (|ue je viens d'exprimer?
Je passe à la troisième objection.
(î(jmin(!nt ai-je pu décourager les Sociétés en parlant du ministère nouveau? Je ne l'jii jjas loué d'avance, je n'estime que ce ([ue je connais, je u'ap[daudis i[u'au bien (jui est fait. Parmi les ministres, il en
est tel, que je ne nomme pas, qui a les intentions les plus droites; je souhaite qu'il ne soit contredit par aucun obstacle; mais, comme il leur est très facile de prouver tout cela, je ne veux point les louer : les circonstances et le bien public les mettront au-dessus de tout éloge. Les intrigues de la cour (rien ne nous permet de jeter des idées anticipées], je ne veux en parler ni en bien ni en mal. J'ai dit que les ministres étaient Jacobins et que cela ne nous imposait aucunement; j'ai dit que le ministère s'annonçait avec des circonstances heureuses; voilà ce que j'ai dit. Je ne pouvais rien dire de plus : ma conscience y répugne.
Rien de ce que j'ai dit ne peut décourager le peuple. Le peuple a triomphé jusqu'ici des plus grands dangers, et il triompherait encore des plus grands obstacles, s'il s'en présentait. Est-ce décourager les Sociétés que de présenter le tableau civique des vertus? N'est-ce pas du patriotisme que dépend le succès des révolutions? Le patriotisme n'est point une aflaire de convenance, ce n^est point un sentiment qui se ploie aux intérêts, mais c'est un sentiment aussi pur que la nature, aussi inaltérable que la vérité.
Je conclus et je dis que c'était pour le rétablissement de la morale de la politique que j'avais développé ces principes dans l'adresse que j'ai lue à la Société. Je demande qu'elle décide si les principes que j'annonce sont les siens.
Juin 1792 (suite).
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