X\ III
SÉANCE DU MERCREDI il JUILLET 1892'
l'HKSlUENCE DE M. SALADIN
En l'absence de MM. les président et vice-président, M. Anthoine occupe le fauteuil.
M. Héal. — A défaut de réussite de leurs pntjets, les aristocrates se remuent dans tous les sens et se livrent aux mesures les plus extravagantes. Us ont obtenu nu luaudat d'anuMicr contre M. Petion. C'est M. Menjaud, juge de paix, qui a été le bouc émissaire chargé de cette infamie 2. Apn-s vous avoir entretenus de cette sottise, je crois vous
1. Dans l'original, cette séance est datée par erreur du mercredi [Q juillet.
2. Larri'té du déparlenient de Paris du ti juillet 1702, en renvoj-ant devant les tribunaux le maire de Paris, le procureur de la Couimune et quelques otliciers municipaux, avait ordonné que les procAs-vcrbaux et autres pièces seraient remis à Menjaud, juge di' paix «li' l,i scdidii d.s Tnil( lii's. Mais celui-ci n'avait décerné aucun mandat d ainruri' ni ((Hilir l'rlinn, ni ruiilrr Manuel, ni contre aucun des oiliciers MiunicipaiiN, panr qu il lui paru! qu'aux tenues de l'article 38 de la loi du '.i noùl l'îll, il l'allail ilahurd que l'Assemblée ualinnale prononçât
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faire plaisir en remettant sur le bureau un discours éloquent, prononcé par un citoyen de la section des Lombards, sur M. Petion. Ce discours est plein des plus grandes beautés, je ne puis me refuser au plaisir de vous en lire quelques extraits.
Après la lecture de plusieurs morceaux, la Société arrête la mention honorable, dans son procès- verbal, de l'offre de ce discours.
M. BûissEL. — Un mandat d'amener vient, dit-on, d'être lancé par un juge de paix contre le magistrat du peuple. Outre que cet ordre est illégal et inconstitutionnel, puisque, l'affaire de M. Petion étant encore indécise de la part du pouvoir exécutif, il ne peut y avoir lieu à aucun mandat d'arrêt, cet ordre, dis-je, décèle, dans celui qui en a été le promoteur, une connivence avec ceux qui cherchent tous les moyens de troubler l'ordre et la tranquillité publique. Je demande donc que ce juge de paix soit dénoncé par les sections. {Applaudi.)
M. Baumier. — La patrie est en danger, l'Assemblée nationale vient de le déclarer par un décret solennel', mais les citoyens des départements n'ont pas attendu cette déclaration pour voler au secours de la capitale. Ceux de mon pays ont appris à minuit que la capitale était en danger: à cinq heures du matin ils étaient en route, et les voici, Je vous les présente. {Applaudissement s .)
y[. Calon. — Je préviens Messieurs les fédérés que, lorsqu'ils voudront assister aux séances de l'Assemblée nationale, ils n'auront qu'à se présenter avec les cartes que la municipalité leur délivrera, pour avoir des billets de tribunes, qui leur sont réservées exclusivement.
La discussion s'engage sur les places à offrir aux fédérés; quelques membres font la motion de leur réserver aussi toutes les tribunes; cette motion est combattue; enfin, on arrête que les tribunes nouvelment construites leur seront spécialement réservées, et que, lorsque ces tribunes seront remplies, ceux de MM. les fédérés qui n'y auront pas trouvé de places seront admis dans l'intérieur de la salle en présentant leur carte de la municipalité.
M. Albitte demande et obtient l'entrée à la séance pour les fédérés de Toulon, qui entrent au milieu des applaudissements.
sur le renvoi aux tribunaux. — Voir le rapport de Menjaud au ministre de la justice, eu date du 16 juillet 1192, dans Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, H, 386.
1. C'est, en effet, par décret du 11 juillet 1792, sanctionné le 12, que fAssemblée législative déclara la patrie en danger. On trouvera le texte de cet acte, ainsi que les deux adresses de l'Assemblée au peuple et à l'armée, dans le Moniteur, XIII, 107.
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Un membre élève la question de savoir comment on se comportera à regard de ceux des fédérés qui, appartenant à de mauvaises municipalités, n'ont pu en obtenir de diplômes et ne pourront conséquemment pas avoir de cartes de la municipalité de Paris.
Après une légère discussion, la Société passe à l'ordre du jour sur cet objet.
Des arrestateurs du roi à Varennes, MM. Gentil, dont les noms n'ont pas été compris parmi ceux inscrits dans la liste faite, par l'Assemblée constituante, des personnes qui avaient eu part à cette arrestation, et qui n'ont pas non plus eu part aux récompenses pécuniaires qui ont été distribuées à cette occasion, lisent une pétition tendant à demander à l'Assemblée nationale le remboursement des frais que leur ont occasionnés cette arrestation et ses suivantes {sic), et à la prier de revenir sur le décret qui les renvoie, pour cette demande, au pouvoir exécutif.
Sur la motion de M. Real, la Société arrête la nomination de deux commissaires, pour prendre connaissance détaillée de l'objet de leur demande et de la validité de leurs titres, parce qu'il lui parait juste que ces citoyens reçoivent au moins le remboursement de leurs avances, quitte à les retenir sur la liste civile, s'il y a lieu.
M. Albitte. — A votre dernière séance, j'ai demandé inutilement la parole pour un fait, vous n'avez pas voulu me l'accorder, j'en ai pris de l'humeur, j'ai eu tort; me voilà. [Applaudissements.) Il est cependant nécessaire que je vous fasse part du fait dont je voulais vous entretenir, car il me compromet, ainsi que mon honneur. Le patriote Gorsas, que j'estime infiniment, avait inséré dans son journal que j'avais, dans la fameuse séance, embrassé les Yaublanc, les Jaucourt. Je puis vous assurer que jamais ce goût-là ne m'a pris; en outre, je n'étais pas à la séance; mais, quand j'y aurais été, je puis vous assurer que je n'aurais pas changé de place, et que je n'aurais embrassé personne : car, si j'eusse eu de l'amilié pour quelques-uns de ces messieurs, je le leur aurais dit avec l'rauchise, mais je n'aurais pas attendu à ce moment pour le leur témoigner, et je ne suis pas homme à me laisser aller facilement à l'impulsion du moment. [On rit.) Je croyais important pour moi de relever cette erreur, parce que toujours la vérilé, et la vérité tout entière, sera mon idole.
M. iJufonrny recommande à la Société un citoyen (jui vient d'échapper, pour la seconde fois, à une fausse accusation intentée contre lui. .L'eflet de la première a été de lui faire perdre une place qui lui élait promise dans les bureaux de l'Assemblée constituante, et de donner
la mort à sa femme, venue de l'extrémilé du royaume pour le défendre.
La Société arrête une collecte en faveur de ce citoyen, et le recommande aux députés patriotes qui sont dans son sein.
On passe à l'ordre du jour : les dangers de la patrie.
M. Robespierre. — Le moment est arrivé d'écarter tous les intérêts personnels pour ne s'occuper que de l'intérêt public. Ce sentiment était gravé dans tous les cœurs : un décret solennel vient de nous en iaire une obligation.
Qu'est-ce que ce décret? Est-ce une vaine formule vide de sens? Est-ce une arme dont le despotisme compte pouvoir faire usage pour écraser la liberté? Non, et ce n'est point en vain que les citoyens des départements seront venus se rallier au cri de la patrie en danger.
La patrie est en danger. Ces mots disent tout pour des cœurs v; ardents, vraiment épris de l'amour de la patrie et de la liberté. Cette formule ne nous apprend pas de nouveaux faits. Avant cette déclaration, nous savions qu'un général conspirateur était à la tête de nos armées; nous savions qu'une cour corrompue machinait sans relâche contre notre liberté et notre constitution. Ce n'est donc pas pour nous instruire que l'Assemblée nationale a prononcé cette formule imposante. Ces mots, la patrie est en dayiger, sont une exhortation à toute la nation de déployer toute l'énergie dont elle est susceptible pour prévenir ces dangers.
La nation connaissait bien ces dangers, mais elle semblait engourdie sur le bord de l'abîme, et l'Assemblée nationale a voulu la réveiller de cette léthargie. Lorsque l'Assemblée nationale a prononcé cette formule, elle a voulu dire : En vain nous faisons de bonnes lois, si le pouvoir exécutif ne les fait pas exécuter, s'il les entrave par des veto perfides, si des administrateurs corrompus conspirent avec la cour pour tuer la constitution par la constitution; en vain des armées de soldats patriotes et valeureux exposent leur vie en combattant, dans leur marche victorieuse, si on les arrête, ou si on ne les envoie au combat que pour les faire succomber sous un nombre d'ennemis double du leur. Dans des circonstances aussi critiques, les moyens ordinaires ne suffisent pas : Français, sauvez-vous.
Ou bien cette déclaration solennelle signifie ce que je viens de dire, ou bien elle ne serait qu'une trahison, en montrant à la nation les dangers auxquels elle est exposée, sans lui laisser la faculté de prendre les moyens qu'elle croira propres à la sauver. Déjà même les ennemis de la liberté espèrent en faire un usage meurtrier, et quand j'ai vu, à la suite de cette déclaration, un Vaublanc proposer une
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adresse à l'armée, je me suis dit : « Puisque cette formule n'effraye pas certaines gens, il faut qu'ils espèrent en tirer parti. »
Ces hommes vous diront : « La patrie est en danger, il est vrai; mais d'où viennent les dangers de la patrie? Est-ce de la part de la cour? Non, car elle veut la constitution et l'obéissance aux lois. Est-ce de la part des prêtres qui fomentent le feu de la guerre civile? Non, car que peuvent des êtres isolés, privés de tous moyens de séduction? Est-ce de la part de la noblesse, qui voudrait recouvrer ses privilèges? Non, car ces nobles sont à la tète de vos aruiées pour soutenir la cause de l'égalité. Si la patrie est en danger, c'est de la part des citoyens réunis en Sociétés pour surveiller la conduite des fonctionnaires qu'ils se sont choisis ; c'est de la part du peuple, qui ne veut pas qu'on le mène en aveugle; c'est de la part des magistrats du peuple, qui n'ont pas voulu vendre ou leurs talents ou leur silence aux conspirateurs. » Ainsi, ces hommes ne seront pas gênés par cette formule; ils l'interpréteront comme ils interprètent la constitution, dans laquelle ils trouvent les moyens de la détruire.
Pour nous, qui ne voulons que le bien général de l'humanité, la patrie est en danger, parce quriPëxisTe une cour scélérate et inconvertissable; la patrie est en danger, parce que l'idolâtrie et la séduction ont procuré à cette cour des administrateurs assez vils pour se prosterner devant elle, et qui, à peine sortis de ces assemblées où ils flattaient le peuple pour obtenir des places, sont assez vils, comme les administrateurs de la Somme, du Pas-de-Calais et autres, pour entrer dans une fédération coupable avec la cour contre la liberté; la patrie est en danger, parce que sur la base de la liberté s'est élevée une classe aristocratique d'hommes qui n'ont chercbé qu'à convertir leurs frères en cannibales, parce qu'il existe un état-major qui, quoique licencié par l'Assemblée nationale, subsiste encore pour conspirer.
Gomment la patrie ne serait-elle pas en danger, quand un général, qu'on a cru le général des Français et qui n'est que celui de la cour de Vienne, dont il épouse les intérêts et emprunte le langage, foule aux pieds la nation française en insultant à ses représentants ? Gomment la patrie ne serait-elle i)as en danger, quand un tel honmie circonvient de ses émissaires et de ses complices un Aulre général, lorsque les (lamines de Courtrai sont les seuls gages que nous donnons de notre attachement aux lirabançons, lorsque ce Jary reste impuni, que nous abandonnons nos conquêtes et que nous donnons le tem|)s aux puissances ennemies de rassembler leurs forces?
Voilà, de l'avis de toute la nation, la cause de nos dangers. Nos dangers ne cesseront donc (pie lors(iue cette cause sera extirpée. Si
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l'on avait frappé ce général, auteur de tûus nos maux, la guerre serait terminée, le Brabant serait libre; il y aurait longtemps que tous ces petits électeurs seraient sans trône et sans sujets ; la liberté serait fermement établie sur les bords du Rhin et de l'Escaut et formerait une barrière impénétrable d'hommes libres autour de nos frontières.
La liberté sera en danger tant que La Fayette sera à la tète de nos armées, tant que l'administration des départements sera confiée à des hommes assez impudents pour oser honorer de leur persécution les magistrats que, seuls, le peuple honore de son estime.
J'espère qu'avant trois jours nous serons délivrés de notre plus dangereux ennemi, qu'un décret nous aura fait justice de La Fayette: car, sans ce décret, comment pourrions-nous entreprendre de combattre pour la liberté ? Osons nous flatter encore que ces directoires rebelles, sinon contre l'autorité de la cour, au moins contre la souveraineté du peuple, n'existeront pas. Espérons qu'au sein même de l'Assemblée nationale des hommes, qui doivent au peuple toute leur existence, n'oseront pas diviser la nation en côté autrichien et en côté français.
Si, dans un mois, la patrie est encore en danger, si l'état des choses n'est pas entièrement changé, il ne faudra pas dire alors : la nation est en danger, il faudra dire : la nation est perdue. J'ai toujours été l'apôtre de la constitution, le défenseur des lois, mais la première des lois est celle sur laquelle reposent la constitution, l'égalité, la liberté. Il faut donc la constitution décrétée, mais il la faut tout entière, religieusement observée pour le salut du peuple, sans quoi le mot de constitution ne devient plus qu'un mot de ralliement pour les factieux qui voudront s'en emparer pour combattre la liberté. C'est dans ces principes que j'ai rédigé une adresse aux fédérés, dont je vais faire lecture à la Société si elle le trouve bon.
M. Robespierre lit son adresse au milieu des applaudissements. L'impression, l'aflîche, la distribution aux députés à l'Assemblée nationale, aux membres de la Société, aux citoyens des tribunes et l'envoi aux Sociétés affiliées sont ordonnées '.
M. de Noirterre annonce qu'il adopte sur le général La Fayette le sentiment de M. Robespierre, qu'il l'a annoncé à sa municii)alitè, qui
1. M. Hamel, 7/(s/o(/'p de Robespierre, II, 32fi, dit que cette adresse existe en un imprimé à part : Aux Fédérés, pur des citoyens amis de la conslitiilion, in-8 de 4 p.; mais je n'ai pas retrouvé cet imprimé. L'adresse fut publiée par Robespierre dans le n" 9 de son Défenseur de la ronstitulion.
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lui faisait pressentir qu'elle lui destinait le commandement d'un bataillon de volontaires; il a déclaré qu'il ne croyait pas pouvoir conduire aux frontières des troupes qui lui seraient confiées tant qu'un tel général serait à la tête des armées.
On lit l'extrait de la correspondance; au milieu de cette lecture, les patriotes monnayers ' arlésiens entrent dans la salle, le sac sur le dos, au milieu des plus vifs applaudissements.
Après la lecture de la correspondance, l'orateur de celte députation monte à la tribune et annonce qu'en passant à Lyon ils ont été désarmés par la garde nationale de cette ville, d'après les ordres du département et malgré tous les efforts de la municipalité, qui leur a promis de leur envoj^er leurs armes à Paris.
M. Real insiste pour que l'on saisisse cette occasion pour punir ce département contre-révolutionnaire et pour rendre à M. Charlier, municipal de cette ville, suspendu par lui, la justice qui lui est due.
M. DeperroA recommande aux patriotes monnayers, dont les billets de logement les envoient chez le ministre de l'intérieur, de remercier ce ministre de l'obligation qu'ils lui ont d'avoir été désarmés par les Lyonnais et de l'ordre de les fusiller, qu'il avait civiquement adressé à tous les départements.
Les Monnayers quittent la séance; les gardes-françaises présents se chargent de leurs sacs et les conduisent à leur destination.
La séance a été levée à dix heures.