PRÉSIDENCE DE GARNIER (OE SAINTES
[On fait lecture de la correspondance. Il s'élève quelques débals sur une lettre de la Société d'Agdc, qui dénonce le représentant du peuple Boissct comme favorisant les aristocrates et opprimant les patriotes. La Société arrête que celte adresse sera envoyée à la Convention, et la lettre soumise aux Comités de gouvernement, et que ces pièces seront insérées au Journal de la Montagne.]
Merlino. — Je dois dire que Boisset, en arrivant dans le déparlement de l'Ain, a été obligé de faire cesser les vexations de quelques gens qui violaient, volaient, assassinaient. Tous les jours il arrive au Comité de sûreté générale des charges contre ces individus.
Sur la proposition de Jlaisson, la Société arrête que le Comité de correspondance fera un extrait des lettres qui lui viennent des départements de l'Ain, de l'Isère et de l'Hérault sur cet objet, et que cet extrait sera remis au Comité de sûreté générale.
[Différents membres instruisent successivement la Société des arrestations, faites par ordre du Comité de sûreté générale, de plusieurs citoyens, presque . tous membres des Jacobins.
En voici les noms : Lacombe, Baudoin, Georges, Bary, Landeau, Moutonnet, Valette, Lafosse et Godeau.
La Société leur nomme des défenseurs officieux, qui s'informeront des motifs de ces arrestations ; et, afin qu'ils puissent connaître ceux dont ils prendront la défense, elle invite les citoyens de leur communiquer les renseignements qu'ils auraient à donner sur les détenus.]
Boissel, vice-président. — Citoyens, je viens vous rendre compte de l'exécution de votre arrêté qui décerne une couronne civique aux mânes de Jean-Jacques Rousseau. Lorsque le char qui portait le buste de ce philosophe s'est arrêté à l'entrée de cette enceinte, et tandis qu'un jeune citoyen posait la couronne sur la tôle de Jean- Jacques, votre vice-président, portant la parole au peuple, a dit :
« Citoyens, la Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité, secta-
1. Nous reproduisons cette séance d'après le Journal de la Montagne. Les résumés en petits caractères, placés entre crochets, sont souvent empruntés au précis donné par le Moniteur.
■iOG SOCIÉTÉ DES JACOBINS [12 octobke 179i,
leurs, professeurs et continuateurs invariables des principes et de la doctrine de l'immortel Jean-Jacques, vient exprimer, par l'offrande d'une couronne civique aux mânes de cette ardent ami de l'humanité, sa résolution de ne cesser de le prendre pour modèle et pour guide dans ses travaux. Elle vient aussi, citoyens, s'unir avec vous tous et avec la représentation nationale pour célébrer la mémorable journée qui va consacrer les restes et la mémoire de ce grand homme au temple de l'immortalité. »
Ce discours, citoyens, a été couvert d'applaudissements et de cris de Vive la République f Votre vice-président a été invité démonter sur le char pour représenter les quatre âges. Il s'est assis aux pieds de la veuve de Jean-Jacques, et a été conduit ainsi jusqu'au Panthéon.
Citoyens, nous devons regarder cette fête comme le triomphe de la vérité sur l'erreur, et de la nature sur la superstition. Fasse le ciel que cet événement, qui a fait prendre une si belle part à la Société, dans la personne de son vice-président, aux honneurs du triomphe décerné à la mémoire de Jean-Jacques, soit le présage heureux du triomphe que les Sociétés populaires méritent de remporter sur les ennemis du peuple et de sa représentation !
[Plusieurs réclamations de patriotes détenus sont renvoyées au Comité dc-> défenseurs officieux.]
Crassous. — La séance s'est douloureusement passée à entendre les réclamations des citoyens opprimés, et à nommer des défenseurs; mais, en même temps que la Société s'occupe de la défense des patriotes, il faut qu'elle traite quelque objet d'intérêt général. Occupons-nous de discussions intéressantes, afin que les traits de lumière qui sortiront de cette Société puissent jaillir sur les Ci)mités de la Convention, et les éclairer sur les décrets bienfaisants qu'ils ont à proposer.
Examinons ce qui reste à faire à la Convention nationale pour consolider le bonheur du peuple, avant qu'elle puisse dire : «La Révolution est finie. »
La question la plus importante que vous ayez à traiter en ce moment est Vinstruction publique et Vorganisation des écoles primaires. Mais, tout en nous occupant de questions utiles, nous aurons toujours un œil fixé sur les complots qui s'ourdissent contre la liberté, et nous les déjouerons. Que nos séances soient animées du feu patriotique qui brûle les Sociétés affiliées ; elles s'occupent du bonheur public ; et nous, parce que nous sommes menacés, nous resterions
muets ! Non, voici le moment de réveiller notre énergie, non pour entretenir les agitations, comme nos détracteurs le répandent, mais pour empêcher que la terreur ne se déverse sur les patriotes. [On applaudit.)
La liberté de la presse a été agitée dans cette Société, d'une manière à faire croire que l'on voulait gêner la liberté des opinions.
Citoyens, la liberté de la presse est la sauvegarde de la liberté publique ; la liberté des opinions est la garantie contre la tyrannie et la persécution. Consacrons donc la liberté des opinions, et servons-nous en pour nous occuper des choses vraiment utiles.
On nous représente comme une puissance intermédiaire entre le peuple et la Convention nationale. Les Sociétés populaires une puissance intermédiaire entre le peuple et la Convention ! Quelle hérésie politique ! Les Sociétés populaires font partie du peuple, et le peuple n'émet son vœu que dans les assemblées primaires et dans les assemblées de sections ; elles tiennent leur existence des Droits de l'homme et de la Constitution, et ne forment point de corpor|itions particulières. Sans doute, nous sommes jaloux d'être patriotes ; mais si d'autres citoyens hors de notre sein valent mieux que nous, nous leur applaudirons ; s'ils sont patriotes, ils sont Jacobins, quoique n'en ayant pas le diplôme. Ainsi, quand on nous désigne comme nous targuant d'être des patriotes par excellence, on veut égarer les citoyens. Défendons les principes de toutes nos forces, et ne soyons point accessibles à l'effroi.
Saurez, ancien membre du Comité révolutionnaire de la section de Bonne-Nouvelle. — Citoyens, je viens vous dénoncer une manœuvre employée par l'aristocratie pour égarer le peuple et faire naître l'occasion de pouvoir accuser les patriotes. Hier, dans ma section, lorsqu'il a été question de lire l'adresse de la Convention, les aristocrates ont fait beaucoup de bruit, puis ils ont dit que les patriotes avaient empêché la lecture.
Un autre membre annonce que les mêmes intrigues ont eu lieu dans la section de Chalier, mais que les patriotes ne se sont pas laissés prendre au piège ; ils ont obligé celui qui criait le plus fort de monter à la tribune et de lire l'adresse de la Convention.
[Diverses dénonciations particulières sont entendues, et la séance est levée à dix heures.]
*m SOCIÉTÉ DES JACOBLNS [i't octoduk 1794]
SÉANCE DU 23 VENDÉMIAIRE AN III (1 i OCTOBKE ITlHj »
PRÉSIDENCE DE GARNIER (dE SAINTES)
[Lecture de la correspondance. La Société populaire des Quinze-Vingts, laubourg Antoine, présente le cÀtoyen Dalni, l'un de ses membres, privé de la vue. Ce citoyen prononce, sur les circonstances actuelles, un discours dont la Société, sur la proposition de liaisson, arrête l'impression.]
RoMME. — Je ne crois pas qu'il importe- de faire quelques observations sur les dernières paroles de notre frère aveugle : il est bon de dire que les vrais Jacobins sont persuadés que le flambeau de la Révolution est dans les représentants du peuple, qui, fidèles à leur devoir, s'occupent sans cesse des inléréts du peuple; dans l'énergie el la constance que le peuple montre à soutenir la Révolution ; dans ceux qui sont armés pour défendre la liberté, el qui portent l'ardeur ré volutionnaire au milieu de nos ennemis ; dans les Sociétés populaires, qui ne cessent de veiller à l'exécution des lois et d'y concourir de tout leur pouvoir; dans l'ensemble des patriotes, qui ne cessent d'instruire le peuple, et veillent jour et nuit pour faire réussir la Révolution; dans l'opinion publique, qui se compose du tribut de chacun de. nous : voilà ce qu'il était bon de dire pour faire connaître les principes des Jacobins.
[On demande qu'il soit rendu compte de ce qui s'est passé aujourd'hui à la Convention.]
DuHEM. — Dans le court espace de temps où Tallien et ses amis voulaient s'emparer de la Société, j'ai entendu faire la motion, à laquelle je me suis opposé, de nommer des commissaires permanents, pour faire le rapport des séances de la Convention. J'ai dit que ce serait ériger la Société en surveillante et en juge de la Convention, et qu'il n'appartenait à personne de contrôler ce qui s'y passait. Voilà tes principes que je professai alors, et que je professerai toujours. Quoique la demande qui vient d'être faite ne parte point d'une mauvaise intention, elle pourrait produire les effets que je crains.
1. Nous reproduisons cette séance suivant la même méthode que la précédente.
2. C'est le texte du Journal de la Montagne : le Moniteur fait dire au contraire à Rom me : Je crois qu'il importe
Les résultats de la séance d'aujourd'hui sont à l'avantage des principes et contre les intrigants qui veulent mettre à l'ordre du jour l'amnistie pour les aristocrates, et ériger une Chambre ardente pour juger les patriotes; mais la Convention tout entière, car le décret * a été unanime, est restée immobile, a examiné froidement la lutte méprisable de quelques passions individuelles, et a jugé les individus.
Parmi les choses qui ont été dites, il y en a une qui mérite d'être remarquée.
Un membre a dit, et c'était son opinion individuelle, que la faction de l'étranger voulait nous faire rétrograder et nous faire conclure la paix sur nos frontières; mais la Convention a prouvé qu'elle voulait une paix durable, une paix cimentée sur les bords du Rhin. La Convention s'est prononcée, non par un décret formel, mais par son indignation, contre tout individu qui voudrait faire faire au peuple une paix indigne de lui et de ses armées.
Ne nous arrêtons pas à des discussions individuelles; la Convention nous donne l'exemple de la conduite que nous devons tenir. Restons sur le rocher des principes ; toutes les passions viendront se briser auprès. Les principes ne consistent point à alarmer le peuple, tantôt sur les subsistances, tantôt sur des conspirations. Je veux parler de ces libelles infâmes qui n'entretiennent le peuple que de complots, et aftligent ses meilleurs défenseurs. Si l'on veut savoir quelle est la conduite de tous les patriotes, qu'on les juge depuis deux ans.
Nous avons eu à lutter contre une faction qui, sous prétexte d'horreurs commises, voulait faire rétrograder la Révolution. Il s'agissait alors de juger Capet, et, en mettant toujours en avant cette motion d'ordre, nous avons vaincu. Après la mort de Capet, Dumouriez, la Gironde voulurent renverser la liberté ; les patriotes demandèrent une Constitution démocratique; le 31 mai la soumit à la discussion; elle fut acceptée. Depuis le 31 mai, la guerre a été continuellement à l'ordre du jour; nous avons écrasé l'ennemi extérieur. Pendant ce temps, un despotisme s'était établi dans l'intérieur; les patriotes ont patienté pour sauver la République, et ont attendu que l'ennemi extérieur fût chassé, pour renverser celui de l'intérieur. Aujourd'hui, les amis de Danton et de toutes les factions, ceux qui nous accusent d'être les continuateurs de Robespierre, et qui le sont plus qu'on ne croit, nous attaquent à leur tour. Ils disent qu'ils n'en veulent qu'aux individus coupables, mais on sait que c'est aux Sociétés populaires, que c'est à la déniocratie qu'ils en veulent. Eh bien ! le peuple et les
1. Nous n'avons pu découvrir exactement de quel décret voulait parler Duhem.
070 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [H\ oc.touhk 1794]
Sociétés populaires resteront immobiles, attendront l'ennemi elle forceront à les respecter sur leur terrain. Ils ne s'amuseront pas à des personnalités, à faire la petite guerre de postes; mais aux motions les plus insidieuses ils opposeront les grands principes; les motions tomberont, et avant peu la liberté triomphera et les patriotes obtiendront justice.
Bassal. — Il n'y a pas de jour que la Société n'apprenne de nouvelles oppressions des patriotes de Paris ou des départements; cette vérité n'est pas si bien sentie qu'elle est prouvée. Lorsque la Convention a proclamé l'exécution de la loi du 17 septembre', elle a voulu comprimer les ennemis de la liberté et protéger les patriotes; mais il est des vérités qui ne sont prouvées qu'après un certain temps et par la mulliciplilé des faits : je demande que le Comité des défenseurs oflicieux recueille tous les faits qui prouvent l'oppression des patriotes, soit de Paris, soit des départements, et qu'il en fasse un rapport.
J'ai encore une autre proposition à faire; il n'est aucun de nous qui n'ait voté avec sa section des remerciements à la Convention pour son adresse au peuple français ; toutes les Sociétés populaires de la République vont aussi s'empresser de remplir ce devoir : je demande que la Société des Jacobins nomme des commissaires pour rédiger une pareille adresse à la Convention.
Les propositions de Bassal sont adoptées.
La séance est levée.
DÉCRET DE LA CONVENTION NATIONALE DU 25 VENDÉMIAIRE AN m (16 OCTOBRE 1794)