Voir plus haut, p. o70, îjTI
combattu; des opinions différentes ont été émises; la Gonvenlion nationale s'est prononcée; la loi est portée, le devoir de tout bon citoyen est d'obéir. {Applaudissements.) Quelques dispositions de ce décret étaient contraires à mon opinion; je les ai combattues en homme libre, parce que j'ai promis au peuple de défendre ses droits, et que je les défendrai jusqu'à la mort. Mais j'ai vu avec peine que, dans la discussion importante qui s'est élevée, peu de membres de la Convention aient pris la parole. Il en est cependant à qui l'habitude de parler semblait faire un devoir de monter à la tribune. On a laissé parler ceux qui, avec le plus grand amour du peuple, n'ont pas d'assez grands moyens oratoires pour développer avec intérêt les grandes vérités liées à une question si délicate. Je le dis avec franchise, citoyens, il y a eu de la lâcheté dans cette discussion. {On applaudit.)
Il est dans la Convention nationale beaucoup de représentants du peuple qui assistent régulièrement aux séances, gardent le silence, mais votent toujours pour les principes; il en est d'autres à qui la nature a accordé le don de la parole, qui ont juré de défendre les droits du peuple, qui ont souvent tenu leur serment, mais qui ont aujourd'hui gardé un silence coupable. {On applaudit.) J'accuse ces membres silencieux d'une circonspection funeste et meurtrière pour la liberté publique.
Je vais dire ici des vérités terribles, qu'un homme pénétré de l'amour de la patrie ne désavouera pas. Ou, comme on les en a accusés, ces membres sont coupables de tyrannie, ou ils ont travaillé pour le bonheur public. S'ils ont, par leurs veilles et par leurs soins, préparé les succès des défenseurs de la patrie, ont-ils donc pour cela rempli leur tâche ? Doivent-ils se taire, lorsqu'il est question de défendre les principes et les droits du peuple? S'ils ont voulu édifier leur autorité sur les débris de la République, ils doivent être punis.
Ce silence est un crime. Si les hommes à talents ne veulent point nous éclairer, quel sera donc le point de ralliement des amis de la liberté? Les principes, sans doute ; mais si on ne les défend pas, on nous laissera retomber dans la tyrannie; et moi, je veux la République une et indivisible, et non la tyrannie. {Vifs applaudissements.)
Je veux un gouvernement vigoureux et ferme; je veux que les Sociétés populaires rentrent dans les limites qui leur sont tracées ; je veux qu'elles travaillent, de concert avec la Convention nationale, à consolider la liberté et l'égalité; mais je veux aussi que les droits du peuple soient respectés et restent dans toute leur force. {On applaudit.)
590 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [16 octourk 1794]
Je le répète, citoyens, je m'étonne du silence que gardent depuis deux mois les mêmes hommes qui, il a quelque temps, occupaient tous les jours la tribune de la Convention et celle des Jacobins. Vous parliez alors des droits du peuple, Billaud et Collot: pourquoi donc vous taisez-vous aujourd'hui qu'il s'agit de les défendre ? ( Vifs applaudissements.) Eh quoi ! n'avez-vous rien à dire lorsqu'il s'agit d'organiser l'instruction publique, lorsqu'il faut extirper les habitudes monarchiques, enracinées depuis douze siècles en France? La République est décrétée ; mais il faut maintenant nous attacher à la faire aimer et chérir ; il faut une éducation qui inspire à nos enfants la haine de la royauté et de la tyrannie, l'amour de la patrie, de la liberté et de l'égalité. [On applaudit.) Rappelez-vous que, si les peuples libres de l'antiquité conservèrent longtemps leurs institutions, c'est que l'amour de la patrie était imprimé dans le cœur de tous les citoyens.
[L'orateur termine en déplorant qu'à Paris le théâtre ne serve pas, comme dans la Grèce antique, à former l'esprit public, et qu'il présente « des farces ridicules dignes des courtisanes de l'ancienne cour ». [On applaudit.)]
Billaud. — Je remercie mon collègue de m'avoir arraché, ainsi que ceux qui sont dans ma position, de l'état de compression dans lequel nous gémissons depuis longtemps; je lui aurais de plus grandes obligations, si ce matin il eût provoqué les membres qui ont les droits du peuple gravés dans le cœur à prendre la parole pour les défendre. Avant de juger notre conduite, il faut jeter un coup d'œil sur l'état actuel de la Convention : ceux qui avaient intérêt à ce que nous ne parlassions pas nous ont accusés de vouloir dominer la Convention nationale et les Jacobins, et dès lors nous nous sommes nous-mêmes condamnés au silence ; mais ce silence n'est point faiblesse de notre part. Ne vous y trompez pas, citoyens, il est forcé. Il y avait trois mois que nous n'avions parlé à la Convention nationale quand nous dénonçâmes Robespierre '.
D'après la manière dont plusieurs orateurs ont été accueillis, il n'y a pas de doute que, si nous eussions parlé ce matin, nous aurions plus nui que servi la discussion. 11 est des circonstances où le silence
1. D'après les Annales patriotiques, du 30 vendémiaire, p. 3167, Billaud- Varenne « jure qu'il a travaillé comme un Dieu dans le Comité de salut public, et, pour preuves, il cite les victoires qui ont été remportées tandis qu'il y était »... Ensuite, il termine ainsi : « Pour faire tomber Robespierre dans le piège, nous avons gardé le silence pendant trois décades. Nous nous contentions de donner des conseils au Comité, comme nous le faisons ici au Comité de correspondance, »
sert quelquefois mieux que la parole ; et je ne doute pas que les libelles que Ton répand depuis trois mois contre nous n'aient eu pour objet de nous engager dans une dispute littéraire, afin de trouver dans nos réponses ce qu'on n'a pu trouver dans notre silence.
Nous avons été accusés, il est vrai; mais la Convention a rejeté comme calomnieuse cette accusation ; et il était à remarquer que le jour même' où Le Coinlre apportait contre nous vingt-six griefs, l'ennemi fuyait de toutes parts devant nos armées républicaines .
Si jamais le moment arrive de développer notre énergie, il n'est pas un de nous ici qui puisse douter que nous ne nous montrions les amis des droits du peuple, que nous avons défendu et que nous défendrons toujours.
CoLLOT. — Les reproches qui nous sont faits par notre collègue Lejeune me sont plus sensibles que tous les traits et les accusations lancés contre nous.
Un patriotisme énergique et pur a dicté ces reproches; mais un patriotisme semblable nous a fait souvent conseiller par nos collègues de ne parler dans ces discussions qu'autant que cela serait indispensable, afin que nos ennemis communs ne pussent pas trouver l'occasion de mettre les passions particulières aux prises avec l'intérêt public. Ma résolution intérieure est de me tenir prêt à parler lorsque nul autre ne se présentera pour exprimer les mêmes pensées ; car les inflexibles amis des principes n'ont que les mêmes choses à dire. Ces principes ont été ce matin défendus autant qu'ils pouvaient l'être,
et je n'étais point absent Au reste, on n'a pas oublié que j'ai
parlé plusieurs fois à la Convention sur l'état de douleur et de persécution où se trouvent les patriotes dans beaucoup d'endroits de la République, et sur d'autres objets. Mes opinions ont toujours été interprétées d'une manière perfide par les libellistes. Lorsque je demandai que la fête de Marat ne fût pas ajournée, ils imprimèrent que sans doute il devait y avoir un massacre à cette fête. L'inquisition tyrannique de la calomnie est portée si loin envers quelques membres, qu'on interprète jusqu'à leurs gestes les plus indifférents, et jusqu'aux mouvements de leurs lèvres, pour en tirer des conséquences absurdes ou atroces . Mes collègues auprès desquels j'ai l'habitude de me placer peuvent rendre justice à mes pensées et à mes discours même les plus familiers ; car la persécution est poussée si loin, que c'est à cela même qu'on s'attache.
J'ai indiqué au Comité de correspondance de la Société plusieurs objets d'intérêt public à mettre à l'ordre du jour, tels que la vivification du commerce, de l'industrie et des arts, et surtout Tins-
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truction publique ; je suis prêt à communiquer ce que j'ai médité à cet égard.
Dans des circonstances difficiles, en 4791, la Société appela un concours sur cette matière; je saisis cette occasion pour jeter dans toutes les chaumières des idées de morale et d'instruction, qui ont profité à la liberté*. Je ne fais pas celte citation par orgueil, mais parce que c'est une consolation légitime en ces moments que de me rappeler ce que j'ai fait d'utile. Je suis toujours prêt à combattre pour les principes, à proclamer des vérités utiles et énergiques, à faire mon devoir, et, dussé-je périr, à remplir mes engagements envers ma patrie.
Crassous. — Le décret de ce matin a dissipé le fantôme créé par l'aristocratie pour faire croire au peuple que les Sociétés populaires voulaient être une puissance intermédiaire entre lui et la Convention. Dès leur institution, les Sociétés populaires ont été les surveillantes des autorités constituées et du gouvernement môme. C'est cette surveillance qui constitue la liberté; car le peuple, ne pouvant être toujours réuni dans les assemblées primaires, s'est disséminé dans les Sociétés partielles, afin d'avoir l'œil ouvert sur les dépositaires du pouvoir. Voilà le caractère constitutif des Sociétés populaires.
Par les dispositions du décret rendu ce matin, ces Sociétés acquièrent un nouveau degré de force. En effet, le plus grand reproche qu'on leur ait adressé, c'est de se laisser mener par quelques individus. Eh bien, quand quelque écrit sortira maintenant de cette enceinte, il sera signé des hommes courageux qui l'auront approuvé; et si les lâches ne veulent pas le signer, ils en seront les maîtres : la liberté ne peut et ne veut pas être servie par des lâches.
Un des articles de ce décret exige l'envoi de la liste de vos membres à l'agent national près la commission de police et des tribunaux; vous aviez déjà prévu le vœu de la Convention, puisque vous aviez arrêté que la liste de vos membres serait imprimée. Ce n'est pas pour nous cacher que nous venons ici, c'est pour défendre les intérêts du peuple.
Je demande que le Comité de correspondance vous présente le moyen de correspondre d'après la loi avec les Sociétés populaires de la République.
iH/aure propose d'établir un journal qui rende fidèlement les séances de la Société. Par ce moyen, dit-il, vous correspondrez avec vos frères des départements. Placez à la tête de ce journal des hommes