SÉANCE DU 11 BRUM.\IRE .\N III (1" NOVEMBRE
PRÉSIDENCE DE CRASSOUS
[La Société accorde des secours à plusieurs citoyens indigents.]
1. Nous reproduisons, pour cette séance, le précis quen donne le Mont-
622 SOŒTÉ DES JACOBLNS [P-- novkmuuf. 1794]
Un officier de santé, qui avait parlé dans la séance précédente, monte à la tribune, et parle contre le système qui tend à faire dominer un million de fainéants sur vingt-quatre millions de sans-culottes actifs et laborieux.
« Peuple, s'écrie-t-il, est-ce pour les paresseux et les égoïstes que lu as fait cette constitution sublime, base éternelle de ta prospérité et de ton bonheur? Non, non ; plutôt mourir cent fois que de souffrir une telle infamie ! Pouvons-nous donc oublier que nous sommes Français, et souffririons-nous qu'un nouvel esclavage vînt nous rendre tous indignes d'un si beau nom et des brillantes destinées qu'il nous promet ?
» Le gang de nos frères assassinés crie vengeance ; les instigateurs de tant de forfaits commis sur nos amis oppriment encore le peuple et les patriotes; les factieux ont favorisé les accapareurs, et ils les favorisent encore ; jamais la portion du peuple ne fut plus chétive, plus mauvaise et plus chère qu'en ce moment. Cependant les pays conquis nous fournissent abondamment tout ce qui est nécessaire à la vie; mais laissons-là les choses, et parlons des individus.
» Je demande d'abord à Fréron pourquoi, pendant sa mission, il a souffert que l'armée de Carteaux fût payée en assignats, lorsque celle de La Poype était payée en numéraire. Cette conduite excita de grands mécontentements : elle eut pu entraîner des malheurs incalculables. J'en fis ma dénonciation à Robespierre le jeune, qui travaillait alors pour la patrie, et qui a sauvé le Midi par la conquête de Toulon. Je ne vous parle pas ici de sa conduite politique, ni de ses principes.
» Tallien me paraît, par son indulgence plénière, s'être concilié tous les scélérats de Bordeaux qui avaient alimenté l'horrible Vendée aux dépens des habitants des campagnes de ces contrées. (« C'est la vérité! » s'écrie-t-on de toutes parts.) Le peuple a été réduit pendant longtemps à un quart de ration de pain par jour, et il voyait ses ennemis, qui avaient livré Bordeaux aux Anglais, nageant dans une coupable abondance et jouissant sans obstacle de leur liberté, tandis qu'ils auraient dû tomber sous le glaive de la loi. Qu'il nous dise donc ce qu'il entend, ce qu'entendent ses compagnons par la justice! Cette justice, suivant eux, n'est-clle que la protection accordée aux accapareurs, aux modérés, aux aristocrates et à tous les dilapidateurs qui composent le fameux million dont on nous parle? Pour mieux
teu)\ C'est la reprodiiclion ù peu près exacte du compte rendu du Journal de la Moiitagne, allùgé par des coupures peu nombreuses, et qui ne suppriment aucun passage important.
[1" NdVKMiuîK 1704: SOCIKTH DES JACOBINS r.2H
réussir ilan? ses projets et s'investir de la contiance de ce bon i)eu[)le, afin de [lOiivoir assouvir sa fureur sur les meilleurs patriotes, ne se serait-il pas prêté un assassin? iApplaudissenien/s.) Le peuple ne sera pas la dupe de celte ruse : treml)le/. perfides, tremblez ! vous apprendrez enfin ce que peut son énergie.
i> Si notre sommeil se pridonue, c'en est l'ail de la liberté, et nous tombons avec elle. Notre gouvernement proposerail-il la paix? Les i)rit;an(Is coalisés ne voudraient jamais y consentir: l'extérieur ne cesse di,' s'appuyer de Tintérieiir, et de puiser en lui l'es|)oir de soumettre la l'^rance : et tl'abord c<'t esiioir est fondé sur l'effrayante mortalité qui régne dons les liospices. »
L"oi>inanl développe ensuite quelipies réflexions sur les abus affi-eux qui existent dans les iu'ipitaux militaires, et il termine ainsi :
« Je demande que la Société fassi' une adresse à la CoTivention, et que nous nous prononcions d'une inanièi-e digne d'un peufile libre. Si nous péi'issons en condiattant les ennemis de la liberté, du uK)iiis notre mort sera-l-elle glurieu-e pour nous et instructive ])Our nos desc(milants. Nous l'avons juré: la liberté, l'égalité ou la mort! Tenons notre serment : qui craint le trépas n'en est que plus tôt atteint; qui n'a point l'audace d'afTrouter le danger y succombi'; UKuitronsnous toiij(uu's supi'i'ieurs à lui; nous triompberons, et nous vivrons pour lair.' b' bordieur drs générations qiu déjà se léve'ut pour nous admirer et uniis vanter. » Applnidissemenls.)
Sur la uioli(»n (\'un memhrc, le citoyen oflicier de santé est nommé adjoint à la coiumis-iou noniuiée la veille [«our examiner les abus qui exi-tenl dans les lii'q)ilaux miliiaires.
//o/.v'.s/?/ atlire l'atteni iou de la Sociét»' sur la cbei'té des denrées, (pi il ri'L;.irde connue le mallieur public le |»lus dé[»lorald(^ et en m^ruc lc!iq)< le plu- digne- d'i'xciter la sollicitude de tous les bons ciloyi'ii~.
» Ci-liii. dit-il. qui m'a d<''iioneé les intrigues qui se pratiipient à doni'--!- ma a-smi' qu'ayant été nommé pour exainiuei- les um)utiu'e~, il .ivait Irouvi'- vinul mille sacs de blé gàlé ou .uernu', ((iic l'on >e pré'parail a moudre pour rapprovisi(jnuenient de l'aris.
'I Aidrcfojs nous avori-^ vu ('(uidiiire à la voirie Ar^ toud)ereaux pleins <|i' lai'd .LT.ilé' cl d'une ^^-ande (|uantit('' île fr(unages pourris. .\iijoni-dliui ou aciicte du idi' tpii u'e.-t p;is as><'/. ser ; il est urgent d'iii>lriiire' la (ionventitui de tout-'- ei's dilapii.lations, atin qu'elle puis-e- y apporter remt'<b'. »
/ Il imiinhrf. [ir.-ud la parole puni' domu-r un déaicnti à IJoissid sui" ce qu'il ,1 rappcuté- r(dativement aux fr(uua;,n's.
624 SOCIETE DES JACOBINS [l" novembre 1794]
« Je dois en savoir plus que lui, dit-il, en ma qualité de commissaire aux ventes. »
De bi'uyants murmures coupent la parole à Vopinant^ et Vohligent de quitter la tribune.
Maure. — Je demande que la Société prenne en considération les faits qui viennent de lui être dénoncés, et qu'elle les fasse connaître à la Commission des subsistances de Paris et au Comité de salut public, section des approvisionnements. La récolte a été prématurée; des pluies inopinées ont fait verser les blés ; couchés sur la terre, ils ont contracté une humidité qui en a fait germer une partie ; c'est cette humidité qui fait que le pain ne peut pas être d'une entière et parfaite cuisson en dedans. 11 ne faut pas attribuer cet accident à la malveillance; c'est au contraire une économie de manger d'abord le blé germé, pour pouvoir conserver le bon et le manger pendant le courant de l'année.
BouiN. — J'ai demandé la parole pour défendre les principes, et pour rappeler aux citoyens que chacun a le droit de dire ici son opinion pour éclairer ses frères. Si celui qui monte à la tribune est obligé de parler dans un sens qui fait plaisir à ceux qui l'écoutent, s'il ne peut pas dire la vérité sans courir le risque d'exciter des murmures et d'être même couvert de huées, je dis et je soutiens qu'il n'y a pas de liberté d'opinion ; c'est ainsi que la liberté publique se perd. Tant que vous n'écouterez qu'un seul homme, vous n'aurez qu'une opinion; la vérité vous sera cachée.
Je demande que le citoyen qui avait la parole après Boissel soit entendu.
Un membre se plaint de ce que les tribunes se permettent des clameurs contre les orateurs qui leur déplaisent; il ne les attribue pas aux bons citoyens qui les composent, mais aux crieurs du journal de Fréron qui s'y introduisent; il invite les bons citoyens à écouter paisiblement, et les assure qu'ils trouveront toujours des amis et des frères dans les Jacobins.
Le président leur fait la même invitation, en leur disant qu'il est de leur intérêt et de celui de la Société de prêter une oreille attentive aux discussions de l'assemblée.
Boissel proteste que les faits qu'il a avancés sont connus de tout Paris, et qu'il n'en a parlé que pour faire naître l'occasion d'en informer la Convention, afln de la mettre à même de prendre, dans sa sagesse, des mesures propres à procurer des subsistances à un prix auquel le pauvre pût atteindre ainsi que le riche.
Le membre qui avait donné un démenti à Boissel prétend que les
fromages dont il a parlé étaient, à la vérité, un peu gâtés, parce qu'ils étaient arrivés pendant les grandes chaleurs, mais il assure qu'ils ont été vendus facilement à leur arrivée.
Le président ayant fait observer à l'opinant qu'il parlait de ce qui s'était passé il y a quatre mois, lorsqu'il s'agit du présent, la Société passe à l'ordre du jour.
La tribune reste vide pendant quelques instants. Cet accident donne lieu à «n membre de reprocher aux Jacobins leur pusillanimité. Il les invite à s'occuper de l'objet qui vient d'être soumis à la discussion, et des moyens de faire cesser la disette factice qui a lieu, et de faire sortir des subsistances dont les magasins regorgent. Après avoir dénoncé les marchands qui les emprisonnent et les dérobent à la circulation, pour les vendre ensuite à un prix beaucoup plus cher, il demande qu'on fasse des visites domiciliaires chez eux. Il se plaint de ce que certains boulangers donnent de mauvais pain, tandis que d'autres en donnent de bon, qu'ils cuisent avec des farines qu'ils tirent des campagnes. {Des murmures éclatent et obligent l'opinant de descendre.)
DuiiEM. — Je ne sais si les interruptions et la crainte d'être arrêté peuvent empêcher quelqu'un de monter à la tribune ; quant à moi, je déclare que ni les applaudissements, ni les huées des ennemis de la chose publique ne pourront m'imposer silence. Je dirai ce que je pense sur la question qui occupe la Société en ce moment, et j'annoncerai que le gouvernement prend des mesures pour l'approvisionnement de toute la République. Je ne sais pourquoi l'on vient réveiller des craintes qui vingt fois ont clé dissipées.
En ce moment il y a une disette factice, mais ce ne sont pas de'? discussions vagues qui peuvent la faire cesser.
La première cause de la disette, c'est l'état de révolution et de guerre dans lequel nous nous trouvons; nous ne pouvons ignorer que la République a douze cent mille hommes sous les armes, et que la plus grande partie de ceux qui les composent ne consommaient pas les provisions qu'on est obligé de leur procurer en ce moment. Il y a en outre deux autres causes subalternes qui semblent d'accord avec la première : d'abord c'est l'avarice, l'égoïsme et la cupidité des accapareurs; ensuite la perfidie et la scélératesse des conspirateurs qui se sont succédé jusqu'à ce moment dans la carrière de la Révolution.
11 a été nécessaire de mettre un frein à la cupidité des monopoleurs, et bientôt Chabot, Hébert et autres sont venus crier dans les Sociétés populaires contre le commerce, et par leurs clameurs immodérées ont obligé la Convention à mettre en réquisition toutes les Tome VI. 40
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denrées. La nieî=ure était bonne, mais elle a fait beaucoup de mal dès qu'elle a été généralisée. Il ne faut pas croire que la loi du maximum ait fait par elle-même le malheur de la République; elle l'a au contraire sauvée en donnant un contrepoids à l'avidité mercantile, et en favorisant l'approvisionnement des armées. Nous ne sommes pas aujourd'hui dans la même position; nous avons des ressources nouvelles et immenses; cependant l'avarice nous tend encore des pièges ; j'en ai été instruit de la bouche même d'un riche commerçant. Le maximum universel a été un présent de Pitt, que la patience du peuple a fait tourner au profit de la chose publique; aujourd'hui on voudrait nous donner la liberté indéfinie du commerce, et que le gouvernement daignât s'en rapporter à la bonne foi des marchands pour l'approvisionnement des armées.
Ainsi nos ennemis voudraient nous entraîner d'un extrême dans Ifautre; mais ce sont ces mêmes mesures extrêmes qui plongent la République dans le malheur, et c'est une vérité éternelle que l'on ne peut plus tendre un arc que l'on a une fois forcé.
11 était ridicule de mettre le maximum sur les prunes, sur les abricots et les cerises; mais il est ridicule aussi d'abandonner tout à la cupidité du riche accapareur. Il faut se défier également de l'un et de l'autre précipice. Les mesures que le gouvernement va prendre seront soumises à l'approbation de la Convention, et sans doute elles acquerront par la discussion un nouveau degré de perfection et d'utilité; son but est d'approvisionner les armées, les grandes communes, et d'abandonner le reste à la libre circulation.
Bientôt on verra l'abondance renaître, et déjà même, depuis que Fon parle de cet objet, nous avons vu reparaître une certaine facilité à s'approvisionner. Mais, medira-t-on, les prix sont excessifs; il faut faire cesser cet abus. Je répondrai : est-ce par les moyens déjà usés que cela peut se faire? Non. Quand le maximum est établi, les denrées ne se vendent pas moins cher, et le marchand, transgressant la Ibi, vous fait payer le secret sous lequel il vous vend. Le prix des marchandises augmente, parce que la masse des assignats en circulai tion est trop considérable ; lorsque la Convention en démonétisera une partie, les prix ne pourront manquer de baisser.
L'opinant termine en annonçant que le projet dont la Convention doit s'occuper sera d'un grand intérêt pour la chose publique, et il invite les citoyens à ne pas applaudir aux mesures exagérées qu'on Leur présente.
PRÉSIDENCE DE CRASSOUS
Gay - Vernon donne communication des lettres adressées à la Société. Les formes exigées par la loi, la crainte d'en violer les dispositions, les manœuvres des intrigants qui se sont glissés dans les Sociétés depuis le 31 mai, peut-être même la malveillance de plusieurs agents des postes, ont depuis quelques jours ralenti la correspondance. '
[Le lecteur exprime l'espoir que la correspondance redeviendra plus active.
Il donne lecture de deux adresses de Sociétés affiliées, qui déplorent la contre-révolulion dont elles voient les effets, et qui assurent les Jacobins de leurs sympathies *.]
Le citoyen Maison, adjoint aux: adjudants généraux de l'armée de siège devant Maëstricht, adresse au citoyen Certain une lettre dont on fait lecture. Elle renferme des détails intéressants sur le siège de cette ville et la bravoure de nos soldats. Le même citoyen envoie cinq lettres d'émigrés, qui sont également lues ; on y voit quel est l'excès de leur misère. Les peuples qui leur ont donné asile partagent la haine et le mépris qu'ils ont inspirés à leur pays ; les tyrans euxmêmes les abandonnent, et sont forcés de cédera l'impulsion générale. Au milieu de tant de maux, ils n'espèrent plus que dans l'anéantissement des Jacobins.
La Société arrête l'impression des lettres, la distribution aux membres de la Convention, à ses membres, aux citoyens des tribunes et aux Sociétés populaires.
Un secrétaire fait lecture d'une pétition de la citoyenne Piat, employée à l'hospice de la maison nationale des Invalides, destituée par un arrêté du Comité des secours publics, confirmé par un décret de la Convention.
Léonard Bourdon expose les faits relatifs à celte citoyenne et à ses compagnes ; il loue leur zèle, leur exactitude, leurs soins empressés
1. N'ous reproduisons, pour cette séance, le précis du Moniteur avec plusieurs additions tirées du Journal de la Montagne et indiquées par des notes.
2, Nous donnons le début de cette séance d'après le compte rendu du Journal de la Monta rj ne.
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pour le soulagement des malades ; néanmoins il s'oppose à ce qu'il soit nommé des commissaires pour l'examen des motifs qui ont déterminé la destitution.
La proposition est adoptée, et la Société passe à l'ordre du jour .
Galizot. — Dans notre dernière séance, j'ai mis en avant quelques idées sur l'oppression qu'éprouvent aujourd'hui les patriotes ; je dois à la Société les développements dont la matière est susceptible. Il existe une faction populicide, qui tend à ramener le gouvernement d'un seul par la voie de l'oligarchie ; il existe trois classes d'hommes qui veulent la contre-révolution : les premiers sont ceux qui ne nous pardonneront jamais la perte de leurs privilèges et des honneurs avilissants de l'ancien régime ; ils conservent toujours l'amour de leur état passé et la haine de ceux qui le leur ont enlevé. L'autre classe d'hommes qui demande la contre-révolution, c'est celle des vampires qui ont accumulé des millions : ils n'aiment pas le gouvernement démocratique, parce que, semblable à la nature, il n'est fondé que sur le mouvement de tous les membres qui le composent. Il est encore d'autres hommes qui n'aiment point la Révolution, et qui sont les arcs-boutants de la faction qui oppriment les patriotes : je veux parler des muscadins.
On s'était proposé d'utihser les pères de famille en les plaçant dans les emplois ; cependant les rues et les promenades sont encore pleines de ces muscadins qui promènent leur oisiveté, après être sortis des bureaux. Ainsi ces enfants de l'ancien régime sont faits pour être toujours les mieux traités, et pour recevoir des appointements considérables, tandis que des pères de famille versent leur sang sur les frontières ; des époux vertueux rempliraient bien mieux les places que tous ces hommes, car ils n'attachent leur bonheur qu'à la prospérité de la République et au triomphe de la Révolution.
Je m'attends bien à être traité de désorganisateur par l'aristocratie ou le fréronisme. Oui, je suis un désorganisateur, si c'est l'être que de trouver mauvais que les sans-culottes exposent journellement leur vie et supportent toutes les fatigues de la guerre, tandis que l'ignorance et la paresse vivent dans le sein de la mollesse et des délices, et que les messieurs travaillent tranquillement dans les boudoirs et les coulisses du gouvernement génois ou vénitien. Ce sont ces mêmes hommes qui accusent aujourd'hui les patriotes de robespierrisme, et qui se plaignent de l'oppression. 11 n'y a que les hommes libres qui ont droit de se plaindre du despotisme; dans un temps de Révolution, l'aristocratie a besoin d'è're comprimée.
Yils calomniateurs, vous qui avez été révolutionnaires à la glace, comment se fait-il que vous soyez devenus des patriotes par excellence et les ennemis du despotisme? Vous auriez pleuré Robespierre, s'il n'avait frappé que des patriotes purs. Il est temps de donner l'éveil à la Convention. Nous avons tous juré de mourir libres; voici le moment de tenir notre serment.
Représentants montagnards, dites à la Convention que les vrais patriotes veulent le gouvernement démocratique, et la sévérité accompagnée de la justice ; qu'ils détestent l'arbitraire autant que le modérantisme, et que leur cri de ralliement est : Vivent la Convention et les patriotes ! périssent les ennemis du peuple, les tyrans passés, présents et futurs ! [Applaudissements unanimes.)
Crassous. — Jusqu'ici nous avons parlé des pamphlets et des calomnies que l'on répand contre nous, mais nous n'avons pas dit un mot des moyens principaux employés par l'aristocratie, et sur lesquels elle a fondé ses succès.
Le procès qui s'instruit en ce moment au Tribunal révolutionnaire est le point d'appui sur lequel ils étaient leurs manœuvres, et c'est autour de cette aff'aire importante que nous les voyons s'agglomérer. Tous les moyens ont été mis en œuvre pour s'emparer de l'opinion publique. Un acte d'accusation contre le Comité révolutionnaire de Nantes a été affiché avec profusion. Il est rédigé dans un style et avec des réflexions capables de surprendre l'opinion des citoyens. L'on avait besoin de cette opinion pour pouvoir comprendre un représentant dans cette affaire. La Convention, qui a reconnu le projet, a résolu de prendre des précautions pour qu'un représentant ne fût pas abandonné à la fureur des tyrans.
Les rapports qui arrivent du Tribunal révolutionnaire prouvent que les accusés obtiennent difficilement la parole. Ceux qui assistent au Tribunal sont des personnes qui ont intérêt de tirer un grand parti de cette affaire. Certains journalistes corrompent et dénaturent les débats pour favoriser l'aristocratie. Il est un fait qui a été dit dans le sein de la Convention ; c'est qu'il y a au Tribunal des témoins qui sont venus à Paris munis de passeports des Chouans. Cette classe d'hommes, qui n'aima jamais la Révolution, répand de toutes parts des bruits mensongers sur ce procès ; ce sont eux qui envoient à la police des avis portant que le peuple s'insurgera, si Carrier n'est pas livré. ( « Non, nous ne voulons pas nous insurger! » s'écrient les tribunes.) .\insi les dépravateurs de l'opinion croient pouvoir asservir le peuple à leurs fantaisies ; mais ils ne pourraient jamais y réussir.
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Crassous expose ensuite tout ce qui s'est passé à l'occasion de l'arrestation illégale de Carrier * par un inspecteur de police.
« Remarquez, ajoute-l-il, la liaison qui existe entre les avis donnés à la police et au Comité de siirelé générale, et la conduite de cet inspecteur de police. Pour donner de l'importance à ces bruits, on débitait que Carrier était parti depuis deux jours, tandis que sans cesse il se rendait à la Convention. Au moment où Carrier a été arrêté par l'inspecteur de police, il y avait dans l'endroit des bommes apostés pour l'accabler d'injures et lui prodiguer les noms les plus abominables.
« Fixons les yeux sur ces bommes qui accusent les Jacobins de vouloir dissoudre la Convention, et voyons si ce ne sont pas eux qui veulent au contraire cette dissolution en soulevant l'opinion contre elle. Mais ils se trouveront engloutis dans l'abîme qu'ils creusent aux représentants par cette même opinion qu'ils cberchent à séduire. Les patriotes sont actuellement en présence; l'attaque a été préparée du côté de nos ennemis par des insinuations perfides contre les Jacobins, et maintenant elle est commencée : il s'agit de nous défendre avec notre énergie.
« Je demande que le tableau des borreurs qui se sont continuellement commises dans la Vendée soit toujours présent à nos yeux.
« De toutes nos guerres, la plus malbeureuse est sans doute celle de la Vendée. Les maux de la République s'étaient accrus jusqu'à un tel point que l'àme devait s'exaspérer, et qu'il était impossible de se contenir dans les mesures qu'il était nécessaire de prendre pour sauver la patrie : c'était l'humanité, violée par des forfaits inouïs, qui criait que l'on vînt à son secours.
« Vous tous qui aimez la liberté, qui savez ce qu'il faut faire pour la sauver, et qui avez calculé les dangers de la patrie, songez à ce que vous avez à faire en ce jour pour la défendre et pour l'empêcher de tomber sous les efforts de l'aristocratie.» {On applaudit.)
Un membre. — Nos ennemis ont changé de système : d'abord ils ont
1. Carrier avait été arrêté le matin tlii 12 brumaire, et remis le mrme jour en liberté {Moniteur, t. XXII, p. 406).
D'après le compte rendu des Annules patriotigues [n" du 17 brumaire, p. 3242), Carrier se serait présenté en personne aux Jacobins, au début de la séance du 13 brumaire et y aurait été reçu par des applaudissements. Est-ce exact? 11 faut remarquer que les comptes rendus donnés par les Annales, en brumaire, sont tout diliérents de ceux du Journal de la Montagne. Ils paraissent avoir été en partie imaginaires et ornés d'anecdotes fantaisistes, destinées à rendre la Société ridicule ou odieuse.
essayé de faire le procès au 31 mai ; mais, voyant qu'ils n'y pouvaient réussir, ils ont voulu le faire à toute la Révolution. Aujourd'hui, l'on représente comme des assassinats les mesures prises pour sauver la patrie. Un témoin a déposé au Tribunal révolutionnaire que vingtcinq prêtres avaient demandé leur grâce, et qu'on n'avait pas voulu la leur accorder; comme si c'était un crime d'avoir refusé la grâce de ces scélérats qui ont fomenté la guerre civile ! On dit au peuple que Ion a noyé et que l'on a fusillé ; mais on ne lui dit pas si ces individus avaient fourni des secours aux brigands ; on ne rappelle pas les cruautés commises envers nos volontaires, que l'on pendait à des arbres, et que l'on fusillait à la file. Puisque l'on demande vengeance pour les brigands, que les familles des deux cent mille républicains massacrés impitoyablement viennent donc aussi demander vengeance ! Ne nous y trompons pas : le système de nos ennemis n'est pas seulement de faire guillotiner Carrier ; les aristocrates de Lyon, de Marseille, et de tous les lieux où des représentants ont été envoyés pour sauver la patrie, se promettent après cela de venir déposer contre tels et tels. Par ce moyen, des représentants fidèles à la cause du peuple subiraient le sort dû aux conspirateurs. Ceux qui veulent arriver à l'exécution de ce projet sont tous les ennemis de la Révolion, le Marais fangeux, en un mot, le million de fainéants et d'égoïstes.
Bouix. — II ne s'agit pas de défendre Carrier ; c'est la cause de la liberté, de la Convention et des patriotes que nous avons à soutenir. Le grand procès qu'instruit le Tribunal révolutionnaire s'applique à tous les hommes révolutionnaires. On oublie les malheurs de la Chapelle, du Champ-de-Mars, de la Vendée, pour s'attacher à poursuivre ceux qui ont le plus contribué à détruire cette guerre affreuse, et l'on voit en liberté tous les hommes qui ont applaudi autrefois au massacre des patriotes. On a cherché à prévenir l'opinion contre Carrier, et à le faire regarder comme criminel avant d'avoir bien pris connaissance des faits qui peuvent l'accuser ou le justifier ; mais l'opinion publique n'est pas encore arrivée où les aristocrates voudraient l'amener. Ceux qui attaquent aujourd'hui Carrier sont les mêmes qui l'ont flatté, qui l'ont imité, et qui sont devenus ses ennemis quand ils ont été chassés d'ici.
Quand l'Autrichien était prêt de franchir le Nord, que l'Espagnol menaçait le Midi, que l'intérieur était agité par les guerres les plus sanglantes, il a fallu prendre les mesures qui pouvaient seules sauver la patrie, et il fallait punir quiconque ne travaillait pas pour la liberté. S'il était un individu qui eût commis des actions de rigueur
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dans une intention différente de colle de sauver la patrie, il devrait être immolé ; mais, si la chose publique a nécessité ces actions, nous devons tous défendre avec zèle sa réputation, s'il est attaqué.
A la marche que l'on tient actuellement, il faudrait inviter M. le marquis de La Fayette, et tous les émigrés ses amis, à venir prendre place au Tribunal révolutionnaire : ils trouveraient protection.
L'opinant rappelle les circonstances difficiles dans lesquelles les patriotes se sont trouvés plusieurs fois, et les invite à faire ce qu'ils ont fait dans toutes les époques pour la liberté.
Levasseur. — Je vois des hommes poursuivis comme criminels par des individus que j'ai vus fouler aux pieds ce qu'il y a de plus sacré pour satisfaire leur orgueil et leurs passions. On nous parle d'humanité ; mais quelle a été l'humanité de ceux qui ont provoqué si longtemps la perte et la mort des patriotes ? Une guerre civile est nécessairement accompagnée d'horreurs que l'on ne peut prévenir. On s'attendrit aujourd'hui sur le sort des brigands, et l'on a oublié que ces monstres avaient fait périr nos volontaires en leur remplissant la bouche et les narines de cartouches auxquelles ils mettaient le feu. On oublie que nos frères, excédés de fatigue et obligés de rester derrière l'armée, étaient massacrés par des femmes qui avaient applaudi l'armée à son passage. On s'attendrit sur le sort de ceux qui étaient dans les prisons, et qui conspiraient pour s'échapper et égorger les patriotes.
Levasseur raconte que, s'étant trouvé à Saumur lorsque les brigands devaient en faire le siège, on vint lui annoncer que sept cents brigands criaient « Vive le roi! » dans la prison. 11 fut obligé de les faire partir pour Orléans, sous une escorte assez faible; ces scélérats se révoltèrent en route, et l'on fut obligé d'en fusiller quelques-uns ; les autres voulurent encore brûler une maison qui leur servait de prison, afin de pouvoir s'échapper. Il dépose que ceux qui ont échappé en plusieurs occasions sont les mêmes qui ont renouvelé la guerre, et qui forment les rassemblements de chouans. Il annonce que nouvellement encore ces malheureux sont entrés chez la femme d'un receveur des deniers de la Répubhque, qu'ils ont ouvert le ventre de cette femme qui était enceinte, et tué son enfant.
C'est dans le temps que se commettent ces horreurs que l'on s'attendrit en faveur des brigands ; et l'on ne parle pas du scélérat Gensonné, qui est allé avec son ami Dumouriez organiser la Vendée. Serait-on fâché que cette guerre atroce fût finie? Les chefs de la faction de la Gironde sont punis; mais tous ceux qui la composaient ne sont pas encore anéantis.
Billaud-Varen.ne. — La marche des contre-révolutionnaires est connue, car elle n est pas nouvelle. Quand, sous l'Assemblée constituante, on voulut faire le procès à la Révolution, les patriotes furent massacrés au Champ-de-Mars, les Jacobins furent appelés désorganisateurs. Après le massacre du 2 septembre, on les appela des buveurs de sang.
Voilà ce qu'on fit, lorsqu'il fut question de réviser la constitution ; aujourd'hui les patriotes sont attaqués de nouveau, parce que l'on veut réviser la révolution tout entière.
On a mis en liberté des nobles et des aristocates ; une de Tourzelle, qui a avoué publiquement qu'elle n'aimait rien tant que le roi; des dilapidateurs des deniers publics, qui n'ont pas encore rendu leurs comptes. Ce sont ces hommes qui accusent les patriotes; ils se réunissent à des individus couverts de dettes et de turpitudes, et qui vivent avec des femmes d'émigrés.
On accuse les patriotes de garder le silence; mais le lion n'est pas mort quand il sommeille, et, à son réveil, il exiermine tous ses ennemis*. La tranchée est ouverte; les patriotes vont reprendre leur énergie et engager le peuple à se réveiller. Les hommes qui n'ont pas voulu transiger avec les ennemis du peuple, et qui ont conduit les scélérats à l'échafaud, voilà ceux que l'on attaque, voilà ceux qui périront ou qui sauveront la liberté.
J'appelle tous les hommes qui ont combattu pour la Révolution à se mettre en mesure pour faire rentrer dans le néant ces lâches qui ont osé l'attaquer.
Ce n'est point à quelques individus qu'on en veut, c'est à la Convention entière : il faut la défendre et l'empêcher de tomber dans le précipice. Nous avons mille fois exposé notre vie; si l'échafaud nous attend encore, songeons que c'est l'échafaud qui a couvert de gloire limmortel Sidney. Ayons la gloire de renverser les scélérats qui attaquent les amis du peuple, ou périssons en le défendant.
La séance est levée à quatre heures *.
1. On verra plus loin que cette phrase causa une grande sensation au dehors et provoqua un vif débat à la Convention.