DEBAT SUR LA FEIIMEÏUIIK DU CLUB DES JACOBINS
Convention nationale, séance du 22 brumaire an III (12 novembre 1794).
[Monileitr, réimpression, toiiio XXII, paji'es WS-i'JO.)
Clauzi:l. — Je demande que Laignclot, qui a été chargé par les quatre Comités réunis de faire un rapport sur les événements de cette nuit, soit entendu. ( Vifs applaudissements.)
La parole est accordée à Laignelot.
Laignelot. — Les quatre Comités, militaire, de salut public, de sûreté générale et de législation, m'ont chargé de vous rendre compte des motifs qui ont déterminé l'arrêté qu'ils ont pris hier, et dont je vais vous donner lecture.
Laignelot le lit; il porte : 1" que les quatre Comités réunis arrêtent de suspendre les séances de la Société des Jacobins {des applaudissements partent de tous les côtés de la salle) ; 2° que la sall(3 sera fermée à l'instant et les clés déposées au secrétariat du Comité de sûreté générale (les applaudissements redoublent)^ 3* la Commission administrative de police est chargée de l'exécution de l'arrêté, dont il sera rendu compte à la Convention.
Laignelot. — La passion n'est entrée pour rien dans cette détermination; elle a été dictée par le seul intérêt de la patrie. Nous avons rendu justice au bien qu'ont fait les Jacobins, et, en les fermant, nous avons respecté les principes auxquels nous ne pouvions porter aucune atteinte; nous avons cru qu'il fallait admettre partout des Sociétés populaires, parce qu'elles sont inhérentes au gouvernement républicain {applaudissements) ; mais nous n'avons point vu dans la Société des Jacobins une Société vraiment, purement populaire. {Vifs applaudissements .)
Nous y avons vu des hommes à peine connus dans la Révolution, menés par quelques hommes qui y sont trop connus peut-être {les applaudissements redoublent), et dont il est temps d'abattre l'influence, car elle pourrait être funeste à la République. {Nouveaux applaudissements.) Nous avons pensé qu'il était fatal pour la France, qu'il était indécent, qu'il était déshonorant pour la Convention nalio-
nale qu'une poignée d'homme? sans mœurs, qui n'aiment point leur pays, qui n'ont jamais embrassé la cause du peuple que pour la trahir (^ 'A opplaudissements.)
DuouESNOY. — Je déclare que je suis Jacobin et que j'aime mon pays.
Lau'.nelot. — Nous avons cru qu'il était honteux pour la République que la Convention qui la représente souffrit plus longtemps qu'une poignée d'hommes semblables osassent rivaliser avec elle. (Bravo! bravo ! s'écrîe-t-on de toutes parts en applaudissant vivement.) Les Jacobins ont été protégés, soutenus, lorsqu'ils n'ont rivalisé que de vertu, et non pas de puissance envers l'autorité légitime. {Les applaudissemejits se renouvellent.) S'ils étaient encore ce qu'ils furent autrefois, les vrais amis du peuple, auraient-ils voulu avilir la Convention ? [Quelques murmures dans une extrémité' de la salle. — « Oui, oui! •>•> s' écrie-t-on de toutes parts. — On applaudit.)
Quelques membres demandent qu'on fasse sortir de la salle des citoyens qui s'y trouvent. « Ce sont des pétitionnaires qui ont été admis aux honneurs de la séance, disent un grand nombre d'autres; ils doivent y rester. »
Laignklot. — Serait-il donc nécessaire qu'on rappelât à des représentants du peuple des principes qui doivent être gravés dans leurs cœurs ? Dans quel gouvernement bien ordonné a-t-on vu deux pouvoirs rivaux ? Dans quelle République a-t-on vu un gouvernement à côté d'un gouvernement ? Dans quel pays a-t-on vu à côté de l'autorité légitime une autorité capricieuse, qui n'est avouée par qui que ce soit [vifs applaudissements), une autorité qui veut usurper la puissance du peuple ? Le 9 thermidor, les Jacobins étaient en pleine révolte. (Oui, oui ! sécrie-t-on de toutes parts en applaudissant.) Depuis le 9 thermidor, les Jacobins, usant de l'impunité, croyant que la représentation nationale n'avait ni courage, ni caractère, qu'elle les regardait comme l'arche sacrée à laquelle il n'était pas permis de toucher, ont continué leur plan de révolte. [Vifs applaudissements.) On a osé dire dans cette Société, et ce propos a été applaudi par toutes les tribunes, que la brèche était ouverte et que les armées étaient en présence. Je vous demande s'il doit y avoir deux partis en France ; il n'y a qu'une République, il ne doit y avoir qu'une Convention. [Vifs applaudissements.) Les Jacobins sont une faction, et tout ce qui est faction est punissable. [Nouveaux applaudissements. — BrajDOs répétés.)
Les Comités qui aiment la patrie, quoi qu'on en dise [les applaudissements redoublent), qui ne veulent pas de déchirement, qui vou-
076 SOCIÉTÉ DES JACOBINS 112 novkmbrk 1794]
(Iraient pouvoir rallier tous les membres de la Convention {les ap^ plaudissemenls se renouvellent), ont pensé qu'il était utile pour la liberté publique d'étouffer un foyer de discorde, de factions et de dissensions. {Applaudissements redoublés.) Les Comités ont pensé que tout le peuple applaudirait à la mesure sublime qu'ils ont prise. [La salle retentit d^ applaudissements, qui se pi^olongent pendant longtemps.) Ils ont cru que, dès que l'opinion publique s'était aussi fortement prononcée qu'on l'a remarqué hier, il était de leur devoir de lui obéir, il était de leur devoir d'empêcher que le sang ne fût versé. {Vifs applaudissements.)
Nous n'avons jamais eu l'intention d'attaquer les Sociétés populaires, je le répète, et nous nous sommes dit : Nous n'avons le droit de fermer les portes que là où il s'élève des factions et où l'on prêche la guerre civile. [Applaudissements.) Mais les Sociétés de sections sont vraiment les Sociétés du peuple. {iXouveaux applaudissements .) Nous les maintiendrons; la Convention les maintiendra. {Oui, oui! s'écrient tous les membres. — On applaudit vivement.) Je demande que la Convention approuve les mesures prises par les quatre Comités pour assurer la tranquillité et affermir la liberté publique. {On applaudit de nouveau. — « Aux voix! aux voix! » s'écrie-t-on de toutes parts).
CuALES. — L'appel nominal ! (« Oui, oui ! l'appel nominal ! » s'écrient tous les membres.)
DuouESNOV. — Cet arrêté est impolitique; mais, s'il est nécessaire au salut du peuple, je l'appuie.
Le président met aux voix.
L'arrêté des Comités est approuvé à la presque unanimité. — La séance se lève au milieu des plus vifs applaudissements, des bravos, et des cris mille fois répétés de Vive la Ji é publique ! Vive la Convention !
Il est trois heures.
[Voici comment le Procès-verbal de la Convention, t. XMX, pages 127- 128, relate la fin de cette séance :]
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport qui lui a été fait, au nom de ses Comités de salut public, de sûreté générale, militaire et de législation, sur la Société des Jacobins de Paris, décrète qu'elle approuve les mesures prises par les quatre Comités réunis et contenues dans l'arrêté suivant :
Du 21 brumaire, l'an III de la République française une et indivisible.
Les Comités de silreté générale, de salut public, de législation et militaire réunis, arrêtent :
Article Premier.
Les séances de la Société des Jacobins de Paris sont suspendues.
Article II.
En conséquence, la salle des séances de cette Société sera à lïnstant fermée et les clefs en seront déposées au secrétariat du Comité de sûreté générale.
Article III.
La Commission de police administrative est chargée de l'exécution du présent arrêté.
Article IV.
Il sera demain rendu compte du présent arrêté à la Convention nationale*.
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