‹ La société des Jacobins; recueil de documents (volume 4)Chapitre 2 sur 187 · PRÉSIDENCE DE CHARLES DUVAL · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCE DE CHARLES DUVAL

[V escadron de gendarmerie des Hommes du /i juillet, les ci-devani gardes françaises, viennent féliciter les Jacobins de leur surveillance. « Nous avons toujours été Jacobins d'esprit et de cœur, déclare Voralenr de la dépuiation, nous le serons jusqu'à la mort ! »> — Le Président répond aux délégués et les invite à la séance. — La Société conformément à un arrêté de la séance précédente, qui décide qu'à chaque séance, après la lecture de la correspondance, on épurera cinq ou six membres, attendu qu'auparavant l'épuration n'avait lieu qu'après les grandes discussions, lorsqu'il ne restait que j)cu de membres dans la salle. — Un membre ayant fait remarquer que des individus chassés ou ajournés avaient reçu des cartes du dernier trimestre et assistaient aux séances, la Société arrête que le Comité de présentation sera chargé de mettre fin à cet abus '.

Les citoyens Louchet, député; Payan *, juré du Tribunal révolutionnaire; Alais, P.-J.-B. Blette, Baron, C. Charpentier, Fenchard, Auvray et Tamar passent au scrutin épuratoire et sont admis. — Ducamp, ci-devant rédacteur de la Gazette de Leyde et depuis du journal connu sous le titre du Batave ou le Sans-culotte, est ajourné'.]

Tallien fait lecture d'un discours analogue aux circonstances nouvelles ; il déclare que ce n'est pas assez d'avoir fait avorter les projets criminels des hommes qui voulaient renverser la hberté, qu'il faut combattre aussi les aristocrates, les modérés et les feuillants. II se plaint de ce que ces hommes veulent jeter le découragement dans les sections et dans les Sociétés populaires, en disant que l'on ne peut plus se fier aux patriotes depuis que l'on a vu les conspirateurs se

1. La décision relative au mode de lépuration est donnée d'après le Journal de la Montagne.

2. Le 9 germinal, Payan fut nommé par le Comité de salut public agent national de la Commune de Paris, à la place de Chaumcttc, Moniteur, t. XXL p. 88.

3. Sur ce journal, cf. Tourneux, Uibliofjrophie, t. II, n"' 1087i-10877.

couvrir du masque hypocrite du patriotisme. Tout homme qui a contribué à l'arrestation et à la punition des traîtres, des accapareurs et des ennemis jurés de la liberté, est désigné comme un conspirateur par les modérés. Ceux qui autrefois ne voulaient pas combattre la faction qui est aujourd'hui dévoilée, parce qu'ils espéraient qu'elle servirait leurs projets, attaquent aujourd'hui tels et tels patriotes, et les accusent d'être complices de cette faction. L'orateur parle du danger qu'il y aurait à envelopper un seul patriote, un seul homme vertueux, dans la proscription qui s'étend sur tous les coupables ; il peint la ferme résolution où sont les patriotes de ne pas souffrir qu'un seul ami de la liberté soit victime de la rage des aristocrates. Après avoir fait connaître les calculs des contre-révolutionnaires, qui ont déjà désigné le nombre des athlètes qu'ils doivent mettre hors de combat, il déclare que ces calculs sont chimériques et ces espérances frivoles, et que les ennemis de la Révolution ne pourront parvenir à diminuer la masse formidable des patriotes, éternelle comme la vérité et impérissable comme la République. L'orateur s'appesantit sur les factions q^ui veulent profiter de la ruine de la faction Hébert pour porter des coups perfides à la liberté. Quoique tous ces partis soient à ses yeux plus méprisables que terribles, il pense qu'il faut les étouffer dans l'origine pour ne pas leur donner le temps de devenir dangereux.

« Nous sommes, dit-il, au commencement d'une campagne dans laquelle toutes les cohortes étrangères amenées du fond de l'Europe pour détruire la liberté vont être elles-mêmes anéanties ; il est instant de détruire l'armée auxiliaire que la tyrannie soudoie dans le. sein de la France. Que tous les hommes suspects soient incarcérés; que les commissions populaires soient étabhes ; que tous les ennemis de la Révolution soient punis, et leurs biens distribués sans délai aux patriotes ; que les tribunes populaires et les journaux républicains ne cessent de dévoiler les conspirateurs et les traîtres, quel que soit le masque dont ils se sont couverts. »

Quelques membi'es demandent limpression du discours de Tallien.

Robespierre. — Je m'oppose à l'impression de ce discours, à cause des expressions inexactes qu'il renferme. Il n'est pas vrai que les aristocrates et les modérés soient en joie et lèvent la tête ; j'affirme, au contraire, que jamais ils n'ont été si consternés. Toutes leurs espérances étaientattachées à l'existence du parti de l'étranger, et aujourd'hui l'on voit sur la sellette les principaux agents des puissances étrangères, un Cloots, un Proly, et tant d'autres qui s'étaient vendus à ce parti odieux. Je dis que la punition de Proly coûtera

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des millions aux aristocrates et aux étrangers, parce qu'après cet exemple terrible il faudra que Pitt paye au centuple les espions qu'il voudra entretenir parmi nous. Les modérés seraient dans la joie, lorsqu'ils voient la Convention nationale se lever tout entière pour frapper sans distinction tous les ennemis de la liberté ! La joie des modérés était dans la faiblesse du gouvernement, et l'énergie que la Convention a développée les a plongés dans un désespoir mortel. C'étaient les motions perfides qui tendaient à laisser impunis les forfaits de l'aristocratie; c'étaient les écrits perfides qui répandaient une doctrine empoisonnée ; c'était tout cela, dis-je, qui pouvait donner de la joie aux modérés, mais non les mesures vigoureuses et terribles que le Comité de salut public a prises dans ces dernières circonstances. La joie des modérés est quand la représentation nationale, déposant le caractère qui lui convient, oublie sa dignité jusqu'au point de faire grâce à l'aristocratie criminelle, mais non quand elle est déterminée à foudroyer sans miséricorde tous les ennemis du peuple. Les modérés et les aristocrates peuvent bien feindre en ce moment une joie hypocrite, mais il est difficile de s'y méprendre; il est bien vrai qu'ils veulent profiter des circonstances actuelles pour calomnier le patriotisme; mais nous avons aussi arraché cette branche de conspiration ; à peine a-t-elle été entée qu'aussitôt elle a été étouffée. Ils perdent maintenant l'espoir de la voir exécuter, parce qu'ils savent que l'échafaud attend toutes les sortes de conspirations.

De ce que je viens de dire il ne faut pas conclure qu'il faille refroidir l'indignation publique envers les modérés et détourner l'attention du peuple de dessus la faction des modérés, qui n'est pas nouvelle dans la Révolution, mais qui existe depuis longtemps sous la protection des puissances étrangères. Il n'est pas de faction qui puisse exister sans l'appui de la tyrannie; toutes se disputent avec acharnement cette ressource, et lorsqu'on les voit se combattre mutuellement, ce n'est pas pour le bien de la République qu'elles se battent, mais pour se partager les dépouilles du peuple. Ce n'est pas assez d'en étouffer une, il faut les écraser toutes ; il faut attaquer celle qui existe encore avec la même fureur que nous avons montrée en poursuivant l'autre. Oui, il existe une faction ; ce n'est pas celle des aristocrates de Coblentz : il y a longtemps qu'elle est dévoilée ; ce n'est pas celle des Lameth et des La Fayette : il y a longtemps qu'elle n'est plus à craindre ; mais la faction d'aujourd'hui est caractérisée par ses forfaits ; elle est dénoncée par la véracité des faits qui ont éclairé le peuple. Le moment de la dévoiler viendra, ce moment

n'est pas éloigné ; le Comité de salut public l'a promis, la Convention et le peuple lui en ont imposé la loi ; il remplira son devoir ; il périra, ou le peuple sera sauvé. Je demande la question préalable sur l'impression du discours.

Tallien reconnaît qu'il s'est trompé en disant que les aristocrates et les modérés étaient en joie ; il appuie lui-même la proposition de Robespierre. Il persiste à déclarer que les aristocrates et les modérés ont conçu des espérances, mais que ces espérances sont frivoles ; il proteste qu'il n'a eu en vue que de développer ce principe dans quelques observations qu'il avait rédigées à la hâte, en suivant les impulsions de son cœur et les mouvements de son indignation.

La question préalable est adoptée à l'unanimité.

[On fait lecture d'une lettre d'Albitte, envoyé pour l'exécution des mesures de salut public et l'établissement du gouvernement révolutionnaire dans les départements de l'Ain et du Mont-Blanc '. En voici quelques passages : « Le fanatisme fuit des départements de l'Ain et du Mont-Blanc. Les aristocrates sont en lieu de sûreté ; les sans-culottes chantent la Carmagnole en détruisant tous les hochets, de la superstition. Les ci-devant prêtres, pour la plupart, consentent à dire au moins une fois la vérité. On ne voit plus dans le département de l'Ain de clochers ni de cloches ; les châteaux forts disparaissent, et les revenus des gens suspects ser\ent à la République... Enfin, tout va bien dans les départements, si le modérantisme, consolateur officieux des coquins, de l'aristocratie, ne parvient pas à rendre nos efforts inutiles. »]

Robespierre. — Voilà quelle est la situation de la République : elle est placée entre les muscadins, les aristocrates et la faction dont Hébert et complices peuvent vous donner une idée. Les muscadins ne veulent pas la punition des traîtres ; ceux qui sont patriotes à la manière de Proly attaquent bien les aristocrates, mais ils veulent perdre avec eux les patriotes pour régner sur leur ruine totale, et les patriotes sont à la veille d'en être les victimes, si nous ne déployons une énergie capable d'effrayer et de terrasser nos ennemis.

A Commune-Affranchie, les amis de Chalier et de Gaillard, de ce patriote malheureux qui s'est poignardé par un mouvement de désespoir, parce qu'au moment où tout semblait être tranquille, il prévoyait les maux qui devaient fondre sur sa patrie ; les amis, dis-je, de ces deux martyrs de la liberté sont proscrits dans le moment actuel. J'ai vu des lettres de quelques-uns d'entre eux, de ceux qui, échappés des prisons, étaient venus implorer le secours de la Convention ; ils expriment le même désespoir que Gaillard, et, si l'on

1. Albitte avait remplacé Gouly dans cette mission le 19 nivôse an II (8 janvier 1194).

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n'apporte le remède le plus prompt à leurs maux, ils ne trouveront de soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard.

L'étranger ?oudoie parmi nous la faction des modérés et celle des hommes perfides qui, sous le masque d'un patriotisme extravagant, voulaient égorger les patriotes. Il est indifférent pour l'étranger que l'une ou l'autre de ces deux factions triomphe. Si c'est Hébert, la Convention est renversée, les patriotes sont massacrés, la France retombe dans le chaos, et la tyrannie est satisfaite. Si ce sont les modérés, la Convention perd son énergie, les crimes de l'aristocratie sont impunis, et les tyrans triomphent. L'étranger doit protéger toutes ces factions, sans s'attacher à aucune. Que lui importe qu'Hébert expie ses trahisons sur l'échafaud, s'il se trouve après lui d'autres scélérats qui veulent perdre la République et égorger tous ceux qui ont combattu constamment contre les traîtres et les tyrans? Tous ces scélérats ligués avec l'étranger comptent pour rien la République ; ce n'est pour eux qu'un objet de rapine. Le peuple n'est à leurs yeux qu'un vil troupeau, qu'ils croient fait pour s'attacher à leur char et les traîner à l'opulence et à la fortune. A chaque révolution, le peuple triomphe, parce qu'il est debout et qu'alors ils se cachent; mais à peine est-il rentré dans ses foyers que les factieux reparaissent, et aussitôt le peuple est replongé dans le même état de détresse d'où il était sorti. Vous avez vu La Fayette, Pétion, Dumouriez, concevoir le projet affreux de l'affamer et de l'asservir. Ces monstres sont tombés. Après eux, on a vu s'élever une faction nouvelle, qui voulait exécuter le même complot. Après elle il en paraîtra une autre, qui aura le même but, si la Convention diffère de foudroyer toutes les factions. Il faut enfin tout rapporter au peuple et à l'intérêt général. Que ceux qui se groupent pour arrêter la marche de la Révolution tombent sous le glaive de la loi. Si tous ceux qui ont formé des projets contre la liberté, si les successeurs de Brissot ne subissent pas le môme sort que lui, attendez-vous aux plus grands malheurs. Vous verrez les fripons s'introduire dans les armées, certains fonctionnaires publics se liguer avec eux, comme autrefois ils se sont ligués avec les autres; la paix d'aujourd'hui ne sera que passagère, les armées seront battues, les femmes et les enfants égorgés. . , [Ici se fait un mouvement d'horreur.) Je défie qui que ce soit de démentir ces vérités terribles. Si la dernière faction ne périt pas demain, ne périt pas aujourd'hui, les armées seront battues, vos femmes et vos enfants égorgés, la République sera déchirée par lambeaux, Paris sera affamé ; vous tomberez vous-mêmes sous les coups de vos ennemis, et vous laisserez une postérité sous le

joug de la tyrannie. Mais je déclare que la Convention est déterminée à sauver le peuple en écrasant à la fois toutes les factions qui menacent la liberté.

[Le discours de Robespierre est souvent interrompu par de vifs applaudissements.

Leijendre développe avec énergie quels doivent être les sentiments des patriotes ; il déclare que, dès que le Comité de salut public aura désigné les factieux qu'il faut frapper, tous les bons citoyens ne doivent avoir aucun égard aux liens du sang ni à ceux de l'amitié ; il promet de livrer au glaive de la justice les personnes qui lui sont les plus chères, si elles sont désignées comme des traîtres. Il parle ensuite des moyens que le peuple peut employer s'il est réduit au désespoir. Ce discours est applaudi avec transport.]

Séance levée à dix heures.

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