Voir plus haut, p. iiij
2. Voir t. V, p. 083, la séance du 24 ventôse an II (14 mars 1794).
breux, et la portion de la Société qui ne paraissait point l'approuver ne fait qu'exciter sa colère.
Au milieu de cette faveur, Dumas, président du Tribunal révolutionnaire, monte à la tribune, et dit que la conspiration n'est pas douteuse, et que le gouvernement est contre-révolutionnaire. Puis, s'adressant à ceux qui, à l'ouverture de la séance, avaient disputé la parole à Robespierre : « Il est étrange, poursuit-il, que des hommes qui, depuis plusieurs mois, ont gardé le silence, demandent aujourd'hui la parole, pour s'opposer sans doute à l'émission des vérités froudroyantes que Robespierre vient de faire ressentir. Il est facile de reconnaître en eux les héritiers d'Hébert et de Danton : ils seront, je leur prophétise, héritiers aussi du sort de ces conspirateurs. »
Collot se présente à la tribune, et est couvert de huées. En vain, il rappelle ce qu'il a fait pour la patrie, les dangers qu'il a courus, et Ladmiral dirigeant sur sa poitrine deux coups de pistolet. Là des risées se font entendre. B'dlaud se lève en frémissant et demande : « Où sont les Jacobins? Je ne les retrouve plus dans une Société où Ton insulte un représentant du peuple, au moment où il rappelle qu'il a manqué périr victime de son patriotisme. Quand les choses en sont à ce point, il n'y a plus qu'à s'envelopper la tête dans son manteau
pour attendre les poignards » Billaud est interrompu par des cris,
et le tumulte l'empêche de parler plus longtemps.
Collot reprend avec vivacité ; mais il lui faut toute la force de son organe pour faire entendre qu'il soupçonne les intentions de Robespierre; et que, si celui-ci n'eût pas cessé de venir au Comité de salut public depuis plus de quatre décades, il eût retranché bien des erreurs de son discours.
Assailli d'improbations, Collot est contraint d'abandonner la tribime. Inutilement Billaud réclame la parole avec force; il lui est impossible de se faire entendre autrement que par ses gestes. Quelques-unes de ses paroles parviennent pourtant, au travers du fracas et des cris : « A /a guillotine ! A la guillotine ! », et l'on entendit qu'il parlait des Jacobins nouveaux et des erreurs où Robespierre les avait entraînés.
Un bruit affreux grondait dans toute la salle ; mais à la voix de Coutkon, qui demande la parole, un silence profond, suivi d'applaudissements, succède au tumulte. Couthon annonce qu'il est convaincu des faits énoncés par Robespierre. « C'est, dit-il, la plus profonde des conspirations qui aient eu lieu jusqu'à présent. Je demande donc qu'on ouvre la discussion sur cet objet. Nous verrons paraître les conspirateurs à cette tribune ; nous verrons leur embarras ; ils pâli-
SOCIKTK DES JACOBINS
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ront en présence du peuple ; ils seront confondus, et ils périront. » Cette proposition, vivement applaudie, est mise aux voix et adoptée. Les acclamations redoublent ; les chapeaux sont agités en l'air ; une grande partie de la Société est debout ; un seul cri retentit de toutes parts : « Les conspirateurs à la guillotine! » Cependant une autre portion de la Société s'écrie que le plus grand nombre est fanatisé, et que l'oppression est au comble '.
Tels sont les développements d'une séance qui a été trop peu connue. Si j'ai déployé quelque énergie dans ce moment, cependant, je n'y jouais sûrement pas le rôle de ce lion avide de domination et de sang, et dénombrant aux Jacobins ses victimes. Quels sont ceux qui m'accusèrent dans cette séance? Des hommes qui, le lendemain, se mirent en révolte ouverte. De quoi m'accusèrent-ils ? D'avoir été plusieurs mois à garder le silence, et d'être un ennemi de Robespierre et de la patrie, pour m'ètre prononcé le matin à la Convention nationale contre le dictateur, au moment où il levait enfin le masque ; et parce que, après lui avoir dit que j'aimais mieux que mon cadavre servit de trône à un ambitieux que de devenir par mon silence le complice de ses forfaits^, j'étais venu accomplir cette résolution le soir aux Jacobins en luttant de nouveau contre lui avec ceux qu'il n'avait point égarés. Quel est le prix de ce dévouement? Une proscription provoquée par Couthon, Dumas, Payan, Sijas et les autres complices de Robespierre, et consacrée par mille cris : « A la guillotine f » Comment s'y prend-on pour me signaler comme un conspirateur ? En m'appelant l'héritier d'Hébert et de Danton ; de même que, depuis le 10 thermidor, on ma nommé, tantôt le continuateur, tantôt le complice de ce Robespierre. Cependant, s'il y a eu des victimes faites par les dominateurs des Jacobins, celui accusé par eux d'y avoir gardé le silence pendant plusieurs mois, celui qui, dans cet espace de temps, n'y a parlé en effet que dans deux circonstances aussi critiques que celles où la faction d'Hébert fut frappée et le dictateur renversé, et qui, le 8 thermidor, n'a fait tant d'efforts pour s'y faire entendre que pour attaquer des conspirateurs toul-puissants ; en un mot, celui qui a été placé lui-même sur la liste de leurs victimes, puisque son nom est à la tête de celle dressée par l'état-major d'Han-
■1. Au début de la séance de la Conventiou du 9 thermidor an II, Billaud-Varenne avait dit : « Hier, la Société des Jacobins était remplie d'hommes apostés, puisque aucun n'avait de carte; hier on a développé dans cette Société l'intention dégorger la Convention nationale. Hier, j'y ai vu des hounnes qui vomissaient ouvertement les infamies les plus atroces contre ceux qui n'ont jamais dévié de la Révolution ». Monileuv du 11 thermidor, t. XXI, p. 332.