‹ La société des Jacobins; recueil de documents (volume 4)Chapitre 53 sur 187 · D'après le Moniteur · texte numérisé non relu

D'après le Moniteur

minant, que ceux en faveur de qui je les fais sont mes ennemis particuliers. »

Goupilleau {de Montaigu) prend la parole pour donner des éclaircissements. Il déclare qu'il a connu à Orléans une faction hébertiste, qui, excitant des troubles parmi les citoyens, a attiré toute l'attention des Comités de salut public et de sûreté générale. Il convient que dans le nombre des vingt-huit cit03^ens incarcérés il peut se trouver quelques patriotes ; mais il avance que la majeure partie est composée de contre-révolutionnaires, et la preuve en résulte du calme et de la tranquillité qui régnèrent dans Orléans sitôt après leur arrestation. Débarrassés de ces factieux, les citoyens, tous unis, s'embrassaient comme autant de frères. L'opinant dénonce ensuite une faction sourde qui existait dans la même commune, et dont L. Leblois était l'organe. Il l'accuse d'avoir dit, la veille même du supplice de Robespierre, que ce conspirateur était un dieu, et que les citoyens incarcérés n'étaient que des scélérats; enfin il lui reproche d'avoir tenu un langage tout opposé le lendemain de la mort des conjurés. Goupilleau ajoute qu'on a reproché à ce même Leblois d'avoir porté la cocarde blanche à Saint-Domingue, et il s'étonne de le voir encore en liberté, lui qui est dans les liens d'un mandat d'arrêt. Le même orateur dénonce ensuite le nommé Landré, arrivé à Paris avec Leblois. Ce Landré, qui a un frère émigré, est fils d'un secrétaire du tyran Capet, et il a été destitué de ses fonctions de notable dans sa commune. Après avoir appris à la Société que tous les faits qu'il vient de dénoncer sont consignés dans les registres des Comités de salut public et de sûreté générale, Goupilleau fait lecture d'une adresse envoyée par tous les corps administratifs d'Orléans, dans laquelle L. Leblois est peint comme un agitateur couvert du mépris public et mis en état d'arrestation. On l'accuse de s'être fait nommer, à force d'intrigues, commissaire de la Société populaire, et d'avoir versé dans son portefeuille les fonds de cette Société, en ne laissant que 100 livres dans la caisse. L'opinant termine par déclarer qu'il ne peut s'empêcher de regarder Leblois comme un agent de Robespierre.

Leblois demande la parole pour repousser les inculpations qui lui sont faites. Il commence par déclarer que l'administration du district d'Orléans, qui a signé la lettre écrite contre lui, est présidée par le nommé Agnan, jeune homme de vingt ans, assassin de Léonard Bourdon et persécuteur des patriotes incarcérés ; il répond ensuite au reproche d'avoir porté la cocarde blanche à Saint-Domingue en avançant qu'il y a perdu sa fortune, et qu'il y a été déporté deux fois par les assemblées coloniales, pour avoir embrassé le parti des

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hommes de couleur; il cite en sa faveur deux décrets, l'un de l'Assemblée législative, l'autre de la Convention, qui prouvent son patriotisme; enfin il soutient que, bien loin d'être un des agents du moderne Calilina, il a failli être sa victime, et qu'il l'aurait été, s'il n'avait pris la précaution de se mettre sous la sauvegarde du Comité de sûreté générale. Après quelques autres observations sur sa haine prononcée contre le tyran, Leblois demande que, si Goupilleau a encore quelques autres dénonciations à porter contre lui, il peut {sic) venir ce soir au Comité de sûreté générale, où il se rendra lui-même. La proposition est acceptée.

Sanlerre, nouvellement arrivé d'Orléans, avoue avec L, Leblois que les citoyens mis en état d'arrestation sont patriotes ; mais il déclare qu'il a eu tort d'avancer qu'Orléans était encore en contre-révolution aujourd'hui.

« Certes, dit-il, on s'est trop occupé à Orléans des individus : le temps le plus précieux a été employé à parler des incarcérés. J'ai vu dans celte commune des hommes qui, pour avoir subi une arrestation momentanée, par ordre de quelques représentants du peuple, en avaient conçu tant de ressentiment qu'ils ne parlaient de rien moins que de tout abattre et de tout renverser. Gardons-nous de penser ainsi çt d'aller de persécution eu persécution. Je vois avec peine que le préopinant a inculpé le maire comme prêtre, lui qui sait que ce patriote n'exerce point les fonctions sacerdotales depuis vingt-cinq ans. Ce citoyen, respectable par ses vertus privées, a consacré une partie de sa fortune à des actes de bienfaisance et d'humanité. Certes je n'ignore pas qu'en général les prêtres sont de mauvais citoyens; cependant il en est quelques-uns de patriotes, quoique très clairsemés ; il ne faut pas les confondre avec les autres.

« Il me peine aussi d'entendre dénoncer Agnan, l'agent national. Ce jeune homme fut d'abord muscadin ; depuis deux ans sa raison s'est développée ; on lui a fait sentir tous les avantages de la Révolution, et il s'en est tellement pénétré que depuis ce moment il est devenu un de ses plus chauds et plus zélés défenseurs. Je n'ai jamais pensé que ses plus fermes soutiens, que les meilleurs patriotes fussent ces individus bizarrement accoutrés d'un pantalon et affublés d'un b(jnnet rouge. A quels traits devons-nous toujours reconnaître les hommes utiles, les bons citoyens, les francs républicains? C'est à l'ardeur infatigable qu'ils ne cessent de déployer, soit dans les fonctions, soit dans les travaux dont la patrie les a chargés. »

Après quelques autres réflexions, Santerre demande que la Société prenne la défense des citoyens incarcérés.

Pour prouver que la commune d'Orléans est dans les bons principes, Goitpilleau [de Montaigu) annonce qu'elle a envoyé une souscription de 2 millions destinés à la construction et à l'armement d'un vaisseau de guerre.

L. Leblois déclare que ce n'est pas la commune d'Orléans, mais la Société populaire, qui a fait cette souscription.

Un membre prétend que cette assertion est fausse, vu que la Société d'Orléans n'est pas en état de fournir une somme aussi considérable.

Bernard [de Sa'mtes) observe que ce n'est point la Société populaire qui a fait cette somme, mais qu'elle est le résultat d'une souscription ouverte sur son invitation. L'opinant parle pour les citoyens détenus, et déclare qu'ils étaient les seuls patriotes dans le temps où il se trouva à Orléans. Le peuple alors y était opprimé, et on ne lui faisait pas l'bonneur de l'admettre dans la garde nationale. Bernard ne peut croire que les choses aient tellement changé de face depuis cinq mois, que tous ces citoyens soient devenus des contre-révolutionnaires. Il termine par demander que, si les commissaires de la Société populaire ont prévariqué, ils soient dénoncés au Comité de sûreté générale, et que la Société maintienne son arrêté qui accorde des défenseurs officieux aux vingt-huit prisonniers d'Orléans, victimes de l'affreuse tyrannie de Robespierre.

Léonai'd Bourdon dénonce l'agent national Agnan comme signataire d'une pétition anti-civique, dans laquelle les circonstances de son assassinat sont absolument dénaturées. Après diverses observations, il invite la Société à maintenir l'arrêté qui donne des défenseurs officieux pour suivre cette affaire, et soumettre à l'examen le plus rigoureux la conduite de ceux qui ont fait incarcérer les patriotes d'Orléans,

Santerre prend de nouveau la parole pour demander que l'on ne dirige aucune poursuite contre l'agent national, attendu que ce citoyen est un courageux républicain, très attaché à ses devoirs, et qui deux fois, par l'activité de son zèle, a contribué à sauver la commune d'Orléans; il ajoute que, s'il a signé une pétition anticivique, c'est une erreur de sa part, et qu'il n'a jamais trempé dans l'assassinat de Léonard Bourdon,

La Société, suffisamment instruite par les débats, maintient son arrêté , et renvoie le surplus à l'examen du Comité de sûreté générale.

La pétition de l'épouse du citoyen Terrasson, mis en état d'arrestation, est également renvoyée au Comité des défenseurs officieux.

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Dubois-Grancé, réintégré dans la Société, prononce un discours contenant un exposé de sa conduite publique, si indignement calomniée par les scélérats qui depuis trop longtemps comprimaient l'énergie, la justice et la vertu des Jacobins '.

Dubois-Crancé. — Frères et amis, je ne ferai point de phrases pour vous remercier de m'avoir rappelé dans votre sein ; je ne viens point me plaindre d'en avoir été expulsé, car je n'ai jamais cessé d'être Jacobin ; vous n'avez pas cessé de me croire digne de vous : vous étiez comprimés par des traîtres, et la justice nationale nous a fait raison à tous des profonds scélérats qui, pour immoler les vertus du peuple à la tyrannie, m'ont honoré assez pour croire nécessaire de chercher d'avance à étouffer ma voix dans le silence du tombeau.

J'étais revenu à Paris, convaincu du supplice qui m'attendait. Inculpé sur des faits controuvés ou matériellement faux, quant à ce qui me concerne, par ceux mêmes qui avaient commis le crime qu'ils me reprochaient, je n'avais pas l'espérance de leur faire connaître la vérité. Aujourd'hui le voile est déchiré ; mais, quqique fort de ma conscience, ayant été accusé publiquement, et devant vous, d'avoir favorisé la sortie des rebelles de Lyon, je ne puis me dispenser de repousser cette absurde calomnie par des faits incontestables, et qui démontrent l'atrocité de mes persécuteurs. Qu'ils se présentent aujourd'hui, ces vils gladiateurs que Gouthon a fait paraître dans l'arène en mon absence, et qu'ils me répondent! J'ai remis aux Gomités de sûreté générale et de salut public réunis les pièces qui constatent :

1° Que ma colonne était à Galuire, à cinq lieues du faubourg de Vaise, par où les rebelles sont sortis ;

2° Que je n'étais plus à cette colonne le 9 octobre, époque de la sortie ; que j'étais à Sainte-Foy, près de Gouthon, depuis trois jours, sans aucune mission ;

3° Que Gouthon avait fait proclamer, le 6 octobre, dans Lyon, que j'étais rappelé par la Gonvention ; ce qui était faux, à la vérité,

1. Nous reproduisons ce discours de Dubois-Crancé d'après le Moniteur, t. XXI, p. 477. Le Journal de la Montagne ne le donne pas. Il a été publié par ordre de la Société sous le titre suivant : Dibois-Cranck aux Jacobins en rentrant dans la Société. Paris, imprimerie de G.-F. Galetti, s. d., in-S» de 16 p. — Bibl. nat., Lb 40/784. On lit à la dernière page la note suivante : « La Société, dans sa séance du 16 thermidor, a arrêté l'impression du discours et la distribution aux tribunes. — Lequixio, ex-secrétaire, faisant fonction de président ; B. Golly, président pro tempore ; Thiriox, secrétaire. » Le texte de cette brochure contient, comme on le verra, une phrase de moins que celui du Moniteur, et c'est pourquoi nous avons préféré ce dernier texte.

puisque le décret de mon rappel date du même jour * (et Gouthon ne pouvait avoir ce jour-là à Lyon aucune connaissance de ce qui se passait à Paris) ; mais je n'en étais pas moins paralysé.

La proclamation de Gouthon est ainsi conçue :

« La Gonvention nationale vient de rappeler dans son sein Dubois- Crancé, Gauthier et Ghàteauneuf-Randon ; c'est désormais à Gouthon et à Maignet que la Convention a confié le soin de réduire votre ville rebelle. »

Il est sans exemple qu'un général ait mandé à son ennemi qu'il est venu prendre le commandement des troupes destinées à agir contre lui. On pourrait tirer de là de grandes inductions ; je n'ai pas besoin pour ma défense de l'arme des conjectures : c'est celle des tyrans.

Mais un fait certain^ c'est que Gouthon prenait dès ce moment tous les événements sur sa responsabilité.

4° Je tire du mémoire de Gouthon lui-même la preuve qu'il ne feignait pas alors de me croire d'accord avec les rebelles, puisqu'il y déclare « n'avoir fait cette démarche prématurée que parce que la haine des rebelles contre moi était un obstacle à tout arrangement. »

Une lettre d'un muscadin, ami d'un nommé Egron, se disant commissaire du Comité de salut public devant Lyon, datée du 23 septembre, qui m'a été remise par la Société d'Autun, porte ces expressions remarquables :

« Le citoyen Egron, avec qui j'ai soupe hier, part pour Paris, pour faire retirer à Dubois-Grancé ses pouvoirs, parce que la haine des Lyonnais à son égard et l'inflexibilité de son caractère ne permettent aucun arrangement. »

Cet Egron a été récompensé de son zèle par le grade de chef d'escadron, dans un régiment de chasseurs.

Ainsi mon rappel fut le résultat d'une intrigue auprès du Comité, que Gouthon et ses complices trompaient d'autant plus facilement sur ma conduite qu'on avait en lui plus de confiance ; mais il m'accusait alors, tantôt de m'opposer à une attaque de vive force, tantôt de ne vouloir me prêter â aucun accommodement : il ne songeait pas à m'incuiper d'être d'intelligence avec les rebelles.

Je prouve encore le même fait par un certificat délivré par Gouthon lui-même, un mois après la prise de Lyon, à la citoyenne Rameau. Ce certificat est ainsi conçu :

« Je reconnais que Dubois-Grancé et Gauthier avaient chargé, le 5 octobre, la citoyenne Rameau de soulever le peuple de Lyon contre-

1. Cf. Recueil des actes du Comité de salut public, t. VII, p. 252.

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les oppresseurs, d'engager les Lyonnais à évacuer les redoutes de Sainte-Claire, et de les livrer, comme elles l'ont été en effet, aux troupes de la République ; d'empêcher qu'on ne brûlât les cartons qui contenaient les délits de la Commission prétendue populaire, et surtout qu'il ne filt fait aucun mal aux prisonniers patriotes, si longtemps victimes de l'aristocratie. »

C'est le 8 octobre, veille de l'entrée de Couthon dans Lyon, que la citoyenne Rameau lui a fait la déclaration, qu'il a reconnue et signée un mois après, ainsi qu'on vient de la lire. Vous voyez que mon plénipotentiaire n'était pas porteur de paroles de paix pour les i-ebelles, de l'aveu même de mon dénonciateur.

5" Je prouve que Coulhon avait écrit de Clermont; qu'il m'avait calomnié auprès du Comité pour me faire retirer mes pouvoirs; qu'en m'accusant de faire le général, ce qui était faux, puisque chaque colonne avait son général, et que je n'ai rien fait que d'accord avec mes collègues, il avait lui-même la maladresse de se plaindre amèrement de ce que j'avais refusé le plan d'attaque qu'il avait envo3'é à Maignet, contre une ville qu'il n'avait jamais vue.

Enfin il a obtenu encore du Comité de salut public uu ordre pour me faire arrêter et traduire à Paris par la gendarmerie, sur le plus faux des prétextes. Il m'accusait alors de cabaler dans Lyon pour y rester: je pourrais prouver que je ne suis pas sorti de ma chambre pendant trois jours, que je suis resté à Lyon pour réunir mes paquets ; que j'avais mandé le 2 octobre au ministre, avant de connaître ces tracasseries, que je considérais ma mission comme finie après le siège de Lyon, et que, quoi qu'on fit, je retournerais au sein de la Convention. Mais il me suffit de prouver que, lorsque Couthon écrivit que je cabalais dans Lyon , je n'y étais vraisemblablement pas encore entré. Notez bien que l'arrêté qui ordonne mon arrestation est daté du 12 octobre *, et que je ne suis entré dans Lyon que le 9 au soir.

Couthon a avoué lui-même dans son mémoire que je ne suis sorti de l'Evêché, où il était, que le 10 à midi ; il y a cent vingt lieues de Paris à Lyon ; il faut donc que le courrier dénonciateur soit parti le 9*, ou au moins le 10, avant que je fusse éveillé, pour que le Comité ait été instruit le 12 de ce dont j'étais accusé. Il est bon d'observer que la lettre que je cite, signée par mes collègues, ne parle que de l'entrée dans Lyon, et que c'est par un post-scrlptum, dont Château-

1. Cf. Recueil des actes du Comité de salut public, t. VII, p. 374.

2. Ces trois dernières lignes, depuis : « Couthon a avoué... », manquent dans îa brochure. Voir plus haut, p. 312, note 1.

neuf m'a dit n'avoir eu aucune connaissance, qu'il est question de ma prétendue cabale.

Il n'est peut-être pas tout à fait indifférent d'observer encore que le major général de l'armée de Couthon, qu'il appelait l'armée du peuple, pour la distinguer des autres volontaires, n'a pu me trouver d'autre logement dans l'Evêché qu'un misérable galetas sous la tuile, ouvert par une bombe qui l'avait traversé, rempli de décombres de la toiture, où il n'y avait ni table, ni chaise, et où j'eus pour me coucher avec ma femme un matelas sur le pavé, qui me couvrit de vermine. C'est de ce lieu de plaisance que Couthon a dit qu'il s'était étonné de me voir sortir le lendemain sans l'en prévenir.

6° Je prouve que Couthon a écarté une foule d'adresses de Sociétés populaires environnantes, qui me disculpaient, et dont aucune n'est parvenue à la Convention ; qu'il a eu la lâcbeté de menacer l'armée qui voulait me justifier, sous prétexte que la loi lui défend de délibérer •, et que d'un autre côté il s'efforçait à Lyon d'organiser contre moi un système de délation.

7" Je prouve que Couthon n"a fait dénoncer, il y a trois semaines, mon collègue Gauthier, que pour l'intimider, et qu'il lui a fait proposer d'arranger son affaire, s'il voulait se rendre mon accusateur.

8° Je prouve que, pendant que Couthon écrivait au Comité de salut public que l'on avait bien fait de rapporter le décret de mon arrestation, quoique ce décret fût désormais sans objet, il l'a fait imprimer avec profusion, et afficher huit jours de suite dans Lyon,

9° Je prouve que, pendant sa mission, il a fait arrêter toutes mes lettres, celles de Gauthier et celles de notre secrétaire; Collot d'Herbois et Fouché m'en ont envoyé quelques-unes, trouvées dans son cabinet après son départ de Lyon.

Enfin je prouve, et ceci est très-remarquable, que Couthon seul, investi avec Maignet de la puissance nationale à l'époque de la sortie des rebelles, a déclaré et signé savoir d'une manière précise (je cite littéralement ses expressions) « la porte par où devait sortir Précy et sa troupe, et l'heure à laquelle la sortie devait s'effectuer, » et qu'à cette heure même il avait fait ordonner par le général Doppet une suspension d'armes. J'ai l'attestation, signée Couthon et Maignet, et la lettre originale de Doppet. Jugez maintenant le traître et ses complices,

Couthon m'avait inculpé à son retour de Lyon; malgré sa mali-

1. Cette adresse a été faite et signée de tous les corps de rarmée ; mais Couthon a forcé Doppet de la lui remettre, (.Vo/e de l'original.)

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gnité et tous les ressorts qu'il avait fait jouer, les inculpations étaient peu importantes ; il me reconnaissait (disait-il devant vous) pour patriote.

J'ai cru devoir obéir à la Société en méprisant cette querelle; j'ai eu grand tort ; car Gouthon n'a eu l'air de me rendre sa confiance, en permettant que je fusse proposé pour une nouvelle mission, qu'afin de m'accabler en mon absence. Il le fallait bien, puisque c'était de leurs propres forfaits que de pareils hommes avaient l'impudeur de vouloir m'accuser.

J'ai donc dû me croire condamné sans espoir d'être entendu ; mais un trait de lumière m'avait pénétré. Je me suis dit : « Puisque des hommes investis de la confiance du peuple cherchent à faire périr des citoyens purs et qu'ils savent patriotes, il y a évidemment une conspiration contre le peuple, contre la liberté. »

J'ai reçu, le 30 messidor, à la fois la dénonciation de Robespierre et Gouthon contre moi, et ma lettre de rappel. J'étais à Port-Malo, maître de conserver ma vie par la fuite ; j'y étais seul représentant du peuple, investi de tous les pouvoirs ; j'étais à six lieues de Jersey ; je n'ai point hésité d'apporter ma tête aux conspirateurs.

J'ai couru jour et nuit ; je suis descendu à la Convention nationale ; j'avais un de ces poignards espagnols qui ne manquent jamais leur coup, et si la Gonvenlion, terrifiée par des scélérats, eût refusé de m'entendre, du moins, avant de mourir, je purgeais le sol de la liberté de deux monstres qui voulaient la dévorer.

Mais c'est assez vous occuper d'un misérable cul-de-jatle, dont toute la magie consistait peut-être dans la pitié qu'inspirait son état; je vous engage seulement à surveiller l'inestimable Maignet, son ami et son complice.

Je vais maintenant essayer de vous donner une esquisse du caractère de Robespierre ; je l'ai bien étudié, et l'on sait qu'il y a longtemps que je l'ai deviné.

D'abord, toujours le mot peuple à la bouche, ce monstre artificieux ne s'est occupé depuis cinq ans qu'à établir son empire absolu dans l'opinion. Ennemi juré de tous les talents, jaloux à l'excès de toutes les réputations, il profita avec adresse des vices des uns et des faiblesses des autres pour les surmonter toutes.

G'est ainsi qu'en assouvissant les passions les plus honteuses, les plus liberticides, Robespierre se donnait un vernis de vertu rigide et inébranlable. Toujours le môme, c'est-à-dire toujours également orgueilleux, jaloux, irascible, il s'attribuait exclusivement l'honneur de la chute de toutes les factions, et se faisait appeler l'incorruptible.

Bon peuple ! tu ne voyais pas que Robespierre était le plus arrogant des hommes, et par conséquent le plus aristocrate ; que, prêchant avec un enthousiasme étudié la sainte humanité, jamais il ne fit aucun acte d'humanité; que, parlant sans cesse de liberté, il ne permettait, il ne pardonnait à personne d'être d'une autre opinion que lui; rapportant tout à lui seul, jusqu'à la patrie, il n'en parla jamais que pour s'en désigner comme l'unique défenseur. Otez de ses longs discours tout ce qui n'a rapport qu'à son personnel, vous n'y trouverez plus que de sèches applications de principes connus, et surtout des phrases préparées pour amener encore son éloge.

Méprisant tout, jusqu'à ses amis, sans cesse il se montrait au peuple comme Brutus immolant ses fils à la liberté ; c'était Néron sacrifiant Sénèque, et, comme Galigula, il n'eût pas tardé à vouloir que le peuple français adorât son cheval.

Douteriez-vous encore de l'intrigue profonde d'un homme qui, insouciant dans toutes les circonstances sur les vériiables dangers de la patrie, n'a jamais voulu quitter la tribune aux harangues ? II s'en était fait un domaine exclusif, un tribunal de sang, avec quelques complices auxquels il ne laissait jamais pénétrer qu'une partie de son secret, et qu'il se réservait de défendre ou de sacrifier au gré de ses intérêts. Suivez cet homme, qui se disait l'ami du peuple par excellence, dans cette immense carrière que nous avons parcourue depuis cinq ans : vous le verrez toujours agitant, convulsivant [sic) le peuple, et ne le consolant jamais ; se tenant éloigné des dangers dans les crises de la patrie, et vantant sans cesse son dévouement.

Vous l'avez jugé timide, parce que son imagination, que l'on croyait ardente, qui n'était que féroce, paraissait exagérer souvent les maux de son pays. C'était une jonglerie : il ne croyait ni aux conspirations dont il faisait tant d'étalage, ni aux poignards auxquels il feignait de se dévouer; mais il voulait que les citoyens fussent constamment en défiance l'un de l'autre ; que chacun, en sortant des Jacobins, jetât un œil inquiet sur tout ce qui l'entourait. Il frappait de terreur tous les esprits sans distinction, pour habituer le peuple à considérer comme ses ennemis les hommes qui lui donnaient de l'ombrage, et pour paraître la seule planche à laquelle on pût s'attacher au milieu du naufrage.

Hypocrite longtemps même avant la Révolution (car l'on sait qu'alors il communiait tous les huit jours), il travaillait à recomposer les débris d'une religion de sang, pour se faire, comme Cromwell, un appui des fanatiques.

C'est avec ces petits moyens que, même sans talents, mais les accu-

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mulant sans cesse, il avait trouvé l'art de nous isoler l'un de l'autre, de nous diviser tous pour régner ; les conspirateurs seuls étaient unis.

Mais le factieux grandit en politique [sic], et le profond machiavélisme du dernier tyran, mort il y a quelques jours à la place de la Révolution, touchait au terme de ses horribles succès quand la foudre l'a frappé.

Il avait calculé qu'une fois maître de l'opinion il pouvait tout oser ; il savait bien que la France renferme des hommes qui n'étaient pas dupes de son batelagc ; que, s'ils étaient comprimés pour l'instant, ils pouvaient aussi faire un effort et le renverser. Eh bien, il avait organisé leur assassinat, et l'échafaud était préparé pour tous les hommes purs et inflexibles.

Il avait porté l'astuce jusqu'à profiter d'anciennes divisions dans la Convention pour essayer de vendre à la vengeance des uns le sang des autres; mais il a trouvé de la probité, et la Convention a montré, par son unanimité à frapper le monstre, qu'elle était encore digne de représenter le peuple français.

J'ai cru ces vérités utiles, nécessaires à dire à mes concito^'ons, au peuple si longtemps égaré sur le plus astucieux des scélérats. Puisse-t-il mettre à profit cette grande leçon, dont l'époque sera mémorable dans l'histoire ! Qu'il sache donc enfin se défier de son excès de confiance, de son idolâtrie, même pour la vertu. La Fayette, Petion, Robespierre ont été des idoles qu'il a fallu briser avec fracas. Parcourez la série des conspirations que nous avons déjouées; toutes ont eu des nuances différentes, mais toutes aussi ont eu pour principes et pour mobiles les mêmes passions. Un bon citoyen, dans les temps ordinaires, se repose dans sa conscience; il se montre dans les grandes occasions; pour sauver le peuple, il recherche l'énergie de son âme, il en développe tous les ressorts ; il meurt ou il terrasse le tyran; mais après l'orage il est calme, et partage sans prétention la félicité publique.

Citoyens, les brigands de l'espèce de Robespierre sont rares, grâces à la Providence qu'il blasphémait en l'invoquant; ce monstre a fait plus de mal que tous les autres factieux ensemble, car il a voulu corrompre la vertu publique jusque dans son sanctuaire. Ah ! du moins, au nom de la patrie, garantissez-vous d'un nouveau prestige ; méfiez-vous de tout homme qui se mettra à la place de la chose publique, de tout individu, quel que soit son poste, qui dira à un de ses concitoyens : « Tu m'attaques, ou tu m'inquiètes, donc tu es un conspirateur. » Dès que ce mot insolent sera lâché, la liberté sera au bord du précipice.

Gardons-nous surtout de permettre à un homme, quelque probe, quelqu'intelligent qu'il soit, de boire dans la coupe de l'autorité assez longtemps pour s'enivrer. Que m'importe que ce soit un homme ou plusieurs qui détruisent le tissu de l'égalité, si la tyrannie surnage? Si la Convention pouvait encore une fois se dessaisir des rênes du gouvernement, du pouvoir que le peuple lui a défendu de déléguer, ce serait à vous, Jacobins, à lui rappeler ses devoirs. Ce n'est pas là le hurlement d'une faction ; c'est le sentiment de la vertu qui craint l'oppression, c'est le cri de la liberté. Renouvelons le serment, sur le poignard de Brutus, de ne souffrir en France ni rois, ni dictateurs, ni triumvirs, ni décemvirs; tenons notre serment, et la République est inébranlable.

La Société arrête l'impression et la distribution de ce discours.

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