‹ La société des Jacobins; recueil de documents (volume 4)Chapitre 77 sur 187 · Roscy, d'après le Journal de la Monfar/ne · texte numérisé non relu

Roscy, d'après le Journal de la Monfar/ne

4. Degousle, d'après le Journal de la Montagne, !j. Quertin, d'après le Journal de la Montagne.

6. Ni le Journal de la Montagne, ni le Moniteur ne relatent que, dans cette même séance, les Jacobins reçurent une adresse très « modérantiste » de la Société de Laigle, où ou demandait la fin de la Terreur. La lecture de cette adresse, dont on trouvera des extraits dans les Annales patriotiques, souleva de longs murmures d'improbation.

et que cette vente s'éleva à 132,000 livres. 11 annonce que demain il doit parler à la Convention sur cet objet, et invile ses collègues à l'appuyer.

Monestier se plaint du même abus que Duquesnoy a combattu ; il pense que l'on devrait reviser la loi sur les biens nationaux, et qu'il devrait être défendu d'acheter au-dessus d'un certain nombre d'arpents. Il annonce que par ces moyens ses collègues et lui sont parvenus, dans les départements des Hautes et Basses-Pyrénées, à repousser les riches de l'acquisition entière des biens des émigrés, et à faire diviser ces biens par petites portions, auxquelles les sans-culottes ont eu la facilité d'atteindre.

Lacombe demande, par motion d'ordre, que la discussion s'élève sur la liberté de la presse, et que la Société éclaire le peuple sur le danger de cette liberté indéfinie. Il pense que cette question a été mise en avant par l'intrigue, et qu'elle est destructive du gouvernement révolutionnaire.

Duquesnoy. — Pour vous faire connaître quelle est la mauvaise foi de Fréron, qui a demandé la liberté indéfinie de la presse, je dois vous dire qu'aujourd'hui il s'est élevé contre l'adresse de la Société de Dijon, que vous avez tous applaudie.

Boissel observe qu'il ne s'agit pas de la liberté indéfinie de la presse, parce que le mot indéfini ne signifie rien, mais de la liberté d'écrire contre les abus et contre les fonctionnaires qui trahissent leurs devoirs.

Lacombe. — Je vais dire sincèrement ce que je pense sur ceux qui demandent la liberté indéfinie de la presse. Il y a ici quatre intrigants qui avaient été chassés, et qui depuis la destruction de la tyrannie se sont coalisés pour demander cette liberté indéfinie. Quand j'appris que Dufournj' avait été expulsé des Jacobins, j'en fus affligé, parce que je le croyais patriote ; jai vu depuis avec indignation qu'il se coalisait avec des conspirateurs qui voulaient perdre la liberté. Quand il a été question de la radiation des individus, j'ai vu Dufourny au bureau, narguant les orateurs qui parlaient contre la faction que nous voulions abattre ; il tournait en dérision tout ce qu'on disait. Il ne voyait pas clair dans cette conspiration, comme il ne voyait pas clair dans certaines conspirations qui ont existé avant cette dernière.

Le second de ceux que je vous dénonce est Laveaux, qui, parce qu'il a été victime de Robespierre, se croit en droit de demander la liberté indéfinie d'écrire ; je place ensuite Boissel dans cette coalition.

420 SOCIETE DES JACOBINS [5 septembre 1794]

Le quatrième est Real, qui m'a traité de mauvais citoyen parce que je ne pensais pas comme lui. Je proteste que je voterais sur-lechamp la liberté indéfinie de la presse, si je savais qu'elle dût anéantir tous les ennemis de la Révolution ; mais je ne crois pas être mauvais citoyen en la combattant, car je crois qu'elle est en ce moment contraire au bien public.

Lacombe dénonce ensuite Hion comme le coupe-jarret de la faction qu'il a dénoncée ; il persiste à demander que la Société établisse une discussion sur cette matière.

Boissel déclare qu'il n'a entendu parler de la liberté de la presse que dans le sens des principes de la Société de Dijon.

DuFRESNE. — J'appuie tout ce qu'a dit le préopinant. 11 est étonnant que ce soit au moment où les patriotes ont recouvré la liberté d'écrire et de parler que l'on vienne demander la liberté indéfinie de la presse.

Je crois que nous avons cette faculté autant qu'il est possible de l'avoir. Nous avons la Déclaration des Droits qui la consacre. Convenons avec cette Déclaration, avec les écrits de Jean-Jacques, d'IIelvétius et des autres philosophes, de ce que nous devons entendre par ces mots : la liberté de la presse. La liberté civile consiste à faire ce qui ne nuit pas à autrui ; si je n'ai pas le droit de me servir de mon couteau pour assassiner mes enfants, je ne dois pas avoir celui d'assassiner la patrie par mes écrits. Nous dirons qu'il est permis d'écrire, mais qu'il faut répondre à la République de cette actiouv Chaque individu est soumis à la loi générale, et il ne peut pas abuser de la liberté dont il jouit sans être obligé de subir une peine proportionnée à son délit. Par exemple, je ne puis pas dire impunément en France : // nous faut un roi! Cependant, d'après l'opinion de Fréron, je ne serais pas coui)able. Le Gointre, qui a écrit contre la Convention et contre la République entière, a grandement abusé de la liberté d'écrire ; ce sont ceux qui Font mis en avant qui nous crient hautement : Liberté indéfinie de la presse ! Ce seul exemple suffit pour nous démontrer les dangers réels de cette liberté indéfinie.

Je crois que la question est assez déterminée, et que, dans un Etat bien policé, toute mauvaise action doit être punie.

Laugier. — Dès que nous eûmes terrassé le despotisme de Robespierre, chaque patriote dut nécessairement désirer une plus grande liberté que celle dont on avait joui jusqu'alors ; de là est venue la pensée de demander la liberté indéfinie de la presse. Quand on a vu que ce principe devenait une arme à deux Iranthanls enire les mains de l'aristocralic, on a dû aussitôt l'abandonner. Une arme

dont les ennemis de la liberté ont su s'approprier le maniement ne doit pas se trouver entre leurs mains, tant qu'il existe des patriotes. Il faut définir la liberté de la presse, et l'établir sur des bases telles que l'aristocratie ne puisse en profiter. Des hommes qui n'aiment pas la Révolution se sont servis de la liberté de la presse pour la combattre : arrêtons cet abus liberticide, et qu'une opinion qui tend à détruire la Révolution ne puisse être émise impunément.

On demande que Laveaux, qui vient d'entrer dans la salle, déclare quelle est son opinion sur la liberté de la presse. Laveaux répond que son opinion est pour cette liberté, et qu'il la soutiendra avec courage, sans craindre l'échafaud ! . . . [On lui observe qu'il n'est pas

ynenacé de iéchafaud ) Il jette le gant à celui qui voudrait parler

contre son opinion et s'engage à le réfuter.

Du Bouchet demande que Laveaux explique s'il entend parler de la liberté indéfinie. Laveaux lui dit que bientôt il rendra son opinion publique, et que ses concitoyens sauront ce qu'il entend par la li-» berté de la presse • .

IsoRÉ. — Je m'attends bien que l'on viendra faire croire que les Jacobins ne veulent pas de la liberté de la presse ; cela est faux. Les Jacobins rejettent seulement la liberté indéfinie, qui n'est pas conciliable avec le gouvernement révolutionnaire. Je fais cette observation pour réfuter d'avance ceux qui voudraient par la suite calomnier la Société des Jacobins.

Un membre fait sentir la nécessité de faire marcher le gouvernement révolutionnaire vers son véritable but, et de contenir les malveillants qui cherchent l'occasion d'attaquer la révolution. Après avoir observé que les patriotes ne sont pas gênés maintenant pour écrire, et que les aristocrates seuls n'ont pas la liberté entière de faire le mal, il demande que les Jacobins déclarent que la liberté de la presse existe en ce moment.

1. Les Annales patriotiques (p. 2679) rendent compte, en ces ternies, de l'incident Laveaux : « Alors Laveaux s'est levé : « Vous parlez tous contre la liberté « indéGnie de la presse, a-t-il dit, mais je réponds de vous prouver que, sans cette « liberté, le gouvernement révolutionnaire et républicain n'est autre chose qu'un « gouvernement tyrannique. » De violents munmires ont repoussé cette motion. Quelques citi>yens ont invité l'orateur à prouver ce qu'il avance, et il ajoute : « Je ferai plus, je le prouverai si bien que je défie personne de pouvoir me ré- « pondre. » Le bruit a recommencé. Enfin un orateur a sommé Leveaux de prouver la possibilité de la liberté indéfinie de la presse avec le gouvernement révolutionnaire. « Je vous énoncerai mon opinion... (Il ira sans doute consulter « Fréron !) Eh bien, si vous n'êtes pas contents, vous vous boucherez les oreilles « ou vous fermerez les yeux. Alors vous ne serez forcés ni de me lire, ni de m'en- « tendre. » — On a murmuré, et l'opinion de Monestier a été adoptée. »

422 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [5 septembre 1794]

MoNESTiER. — Les défenseurs de la liberté illimitée disent que, si les aristocrates en profitent pour prêcher leurs principes dangereux et erronés, les patriotes pourront leur répondre. J'ai dit que les patriotes ne peuvent pas toujours répondre à leurs ennemis, parce que souvent ils se cachent derrière le rideau, et qu'ils font parler des patriotes égarés qu'ils poussent en avant. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que cette question a établi une division d'opinions parmi nous. Empêchons que cette division ne se prolonge et que les aristocrates n'en profilent. Déclarons que la liberté de la presse existe autant qu'elle peut exister, d'après la Déclaration des Droits, et que toute autre question soit ajournée après la guerre.

Des députations de la Société de Saint-Chamond et de la Société séant rue de Sèvres viennent successivement demander l'affiliation et la correspondance. Leurs demandes sont renvoyées au Comité de correspondance. La députation de la dernière Société communique Ja profession de foi suivante, faite par un de ses membres :

Profession de foi de la Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité, séant rue de Sèvres, n° I08o, à Paris.

Convention nationale ;

République une et indivisible ;

Egalité, fraternité ou la mort;

Franco, pays libre ;

Liberté digne du peuple français. -

Guerre éternelle aux tyrans, aux despotes, aux rois;

Périr mille fois plutôt que de vivre sous le joug do l'aristocratie;

Qui dit aristocrate dit renncmi juré du peuple ;

Qui dit patiioto dit l'ami- sacré et éternel de l'humanité et de ses concitoyens ;

Gouvernement révolutionnaire, nécessaire, indispensable dans ce moment;

Mesures vigoureuses, utiles et salutaires ;

Sévérité, essentielle dans ces circonstances.

L'intrigue doit être déjouée;

La vertu récompensée;

Le civisme toujours à l'ordre du jour;

La malveillance punie avec vigueur;

Le modérantisme étoulVé;

Les contre-révolutionnaires élargis, réincarcérés;

Les patriotes oi))>rimés, rendus à leurs frères;

Los administrateurs infidèles, envoyés au Tribunal révolutionnaire ;

Los nobles, détenus jusqu'à la paix;

Les prêtres, condamnés à la réclusion ;

Les fanatiques, mis dans l'impuissance de nuire ;

Les riches égoïstes mis hors d'état de nuire, par leurs facultés, à la marche du gouvernement ;

Et la République sera sauvée.

Appert par procès-verbal que la Société, sur la proposition d'un de ses membres, a arrêté que ses commissaires, chargés de présenter son adresse à la Société des Jacobins, sont également chargés de lui donner lecture de la présente profession, comme un gage assuré de la pureté des principes de ses membres.

A Paris, le 18 fructidor an II" de la République une et indivisible.

Pour extrait conforme :

Alliman fils, AuBERGER, Secrétaires K ■

XGIX

PRÉSIDENCE DE DELMAS

Boissel dénonce le Journal de la Montagne comme coupable d'oubli : il trouve fort étrange que la rédacteur n'ait pas consigné dans cette feuille quelques expressions menaçantes échappées à Lacombe dans la séance du 19 Boi^5sel veut que ces expressions soient insérées dans ce journal. La Société passe à l'ordre du jour.

[Un membre demande, à propos d'une lettre de la correspondance, qu'il soit fait une pétition à la Convention pour presser l'exécution du décret qui ordonne le transfert des cendres de Marat au Panthéon. — Plusieurs membres demandent qu'on réclame aussi que les cendres de Mirabeau soient jetées hors du Panthéon. — Monestier observe qu'il suffirait, ))Our ces objets, de s'adresser au Comité d'instruction publique.

Sur la proposition d'un membre, ajjpuyée par plusieurs orateurs, la Société arrête qu'il sera fait une adresse à la Convention, pour lui demander que la translation de la dépouille de Marat et la rejection de celle de Mirabeau aient lieu le jour de la cinquième sans-culottide'.J

1. Les Annales patriotiques terminent ainsi le compte rendu de cette séance : « En sortant, comme les censeurs se plaif,'naient de ce que Ton pérorait dans le couloir, Dufourny a élevé la voix et a dit qu'il n'y avait que les malveillants et les lâches qui attaquassent les amis de la liberté, tout en feignant de les caresser. »

2. Dans la réimpression du Moniteur (t. XXI, p. 70o), cette séance est datée par erreur du 12 fructidor.

3. Annales politiques (p. 2687) : « La Société de Rouen fait passer copie d'une lettre écrite par un soi-disant Jacobin, pour llétrir la mémoire de l'innuortel Marat. Cette nouvelle diatribe prouve que l'envie, un poignard à la main, remue encore les cendres des martyrs de la liberté. « C'est dans ce moment où nos en- « nemis lèvent audacieusement la tète, répond un Jacobin, qu'il faut nous mon- « trer digne de Marat lui-même. La Convention a rendu un décret pour que le»

424 SOCIETE DES JACOBINS [7 septembre 1794]

Sur la proposition de Duhem^ la Société renvoie au Connilé des finances un projet de loi sur l'agiotage, qu'un membre demande à lui lire '.

DuiiEM. — Je vais vous entretenir d'une mesure à prendre pour délivrer enfin la République de tous les aristocrates et coulre-révolutionnaires. Il est prouvé que, tant que le sol de la liberté sera peuplé de deux, espèces d'individus, les uns prêts à tout sacrifier pour faire triompher la Révolution, les autres déterminés à lout entreprendre pour l'anéantir, loin de jouir de la tranquillité, l'intérieur sera toujours exposé aux agitations plus ou moins dangereuses, inséparables d'une lutte continuelle enlre les deux partis. Il est donc de nécessité absolue que les Jacobins déploient toute leur vigueur, toute leur énergie et tous leurs moyens, pour purger la République de ce ramas impur d'êtres gangrenés, qui cléleslcnt, qui brûlent d'anéantir cette heureuse Révolution opérée en France par la seule force indomptable du peuple. Déjà il existe un décret qui ordonne la déportation jusqu'à la paix de ces vils individus ; il ne s'agit que d'accélérer l'exécution de cette loi si saye et si salutaire.

Ce n'est pas par des flots de sang, ce n'est pas par des supplices multipliés que nous devons nous délivrer de nos mortels ennemis ; c'est en chassant loin de nos murs , de nos foyers et de nos bords ces lépreux, ces pestiférés ; c'est en rompant toute communication avec eux que nous pourrons nous préserver des cruelles atteintes du mal qui les ronge. Prenons pour exemple un peuple sage, celui de l'Amérique, qui a vomi et rejeté de son sein tous les royalistes, tous les esclaves, tous ces monstres de nature qui avaient pris en horreur le bien le plus sacré des mortels généreux, la liberté. Je termine en demandant que la Société mette au

« cendres de ce grand homme fussent déposées au Panthéon ; elle a rendu de « môme un autre décret qui en expulse les restes hideux de rinfàmc Mirabeau ; a car les cendres de l'Ami du peuple frémiraient d'indignation, si elles étaient pla- « cées à côté de celles du défenseur de Capet. J'ajoute que la Société df)it ensuite « inviter la Convention à faire exécuter son décret qui fixe la translation des « cendres de Marat au jour des Sans-culottides. » — Ces deux propositions sont adoptées. — Un membre voulait qu'on fît la même demande pour les restes précieux de l'auteur du Contrat social. Cette proposition n'a pas été appuyée. » — Ajoutons que, le 26 fructidor an II, la Convention rendit un décret conforme au vœu des Jacobins. [Procès-verbal de la Conventio7i, t. XLV, p. 221-222.) C'est le dernier jour de l'an II qu'eut lieu la « panthéonisation» de Marat. Mais je ne vois pas que la pétition du Jacobin y relative ait été réellement portée à la Convention.

1. Nous reproduisons cette première partie de la séance d'après le Journal de la Montagne.

grand ordre du jour la discussion sur les moyens de parvenir à la prompte exportation des ennemis jurés de la République.

Carrier. — J'appuie la motion du préopinant. Je suis persuadé qu'il est instant de ne point laisser subsister plus longtemps au milieu de nous cette engeance destructive de nobles, de prêtres et de fanatiques, qui, seuls, ne cessent d'entraver la marche du char de la Révolution et de le faire rétrograder. Eh ! qui n'est pas convaincu aujourd'hui que, sans ces ennemis aveugles ou méchants, cette marche serait aussi rapide qu'imposante et majestueuse ? Et cependant ce char n'avance point vers le but : pourquoi? C'est que les contre-révolutionnaires sont toujours là pour rompre le chemin, pour creuser des ornières, pour l'empêcher d'arriver au bout de la carrière.

Il existe, j'en conviens, un très-grand nombre de bons décrets qui tous tendent à prévenir les funestes effets de la malveillance incurable des nobles et des prêtres; mais à quoi nous servent ces décrets, puisque, de tous ceux rendus tant par la Constituante que par la Législative et la Convention, ce sont ceux qui ont été le moins exécutés? Et qui donc s'est opposé à leur exécution, sinon les modérés? Ne sait-on pas qu'ils ont mis tout en- œuvre pour faire avorter le bien qui devait en résulter? Oui, citoyens, oui, le temps d'une fausse pitié, d'une indulgence coupable est passé ; il est juste que le salut du peuple, qui est la suprême loi du patriote, fasse taire cet affreux modérantisme, qui finirait par nous égorger impitoyablement, si nous avions la faiblesse de l'écouter plus longtemps. Et dans quelle tête républicainement organisée peut-elle entrer, cette folle idée que jamais Torgueil des ci-devant nobles fléchira devant la liberté et se courbera sous le niveau de l'égalité ? Des esclaves sont-ils donc faits pour être sensibles aux attraits de rindépemlance, des lâches pour céder aux charmes de la gloire, et des sybarites, vieillards à trente ans, pour faire leurs délices de l'austérité des mœurs des vertueux Spartiates?

Qui ne sait pas que les prêtres ont aussi armé une grande partie de la France contre la liberté? Certes il n'a pas dépendu de leurs infâmes manœuvres de faire exterminer une moitié de la République par l'autre.

L'individu qui refuse d'accéder au vœu national, qui ne veut point reconnaître le gouvernement républicain, doit cesser à l'instant d'être sous la garantie du pacte social, puisqu'il l'a rompu autant qu'il dépendait de lui ; on doit s'empresser de le rejeter d'une société dont il ne veut plus être membre.

426 SOCIÉTI<: DES JACOBINS [7 seitkmiiue 17941

J'appuie, en conséquence, de toutes mes forces, la proposition de Duhem.

Petit. — Je suis du même avis ; mais avant de rien statuer, avant même de poser la question , comme le résultat de la délii3ération pourra être une pétition auprès de la Convention, je demande que ceux qui ont commencé à établir la discussion soient tenus d'être les commissaires de la Société auprès de la Convention, afin qu'on ne nous abandonne pas lâchement, comme on a déjà fait '. (Applaudi.)

Terrasson. — Les prêtres et les nobles sont des scélérats ; s'apitoyer sur leur sort serait un véritable crime de lèse-nation. On dit une vérité, lorsqu'on avance que ceux qui ne veulent pas se soumettre aux lois par lesquelles un peuple se régit doivent être ignominieusement chassés de son sein. Cette mesure, au surplus, ne me semble bonne et prudente que pour un temps de paix. Mais jouissons-nous de ces douceurs? Et aujourd'hui ne serait-ce pas renforcer les hordes des tyrans coalisés que de leur faire présent des ennemis qui souillent l'intérieur de la République ? Ne faudrait-il pas d'ailleurs prendre de grandes mesures jiour la déportation de ces individus ? Ne faudrait-il pas employer des vaisseaux dont nous pouvons nous servir plus utilement encore dans le moment actuel ?

Ces considérations me déterminent à demander l'ordre du jour sur toute question tendant à déporter avant la paix les [ennemis de la République.

Léonard Lehlois entreprend de réfuter les observations de Carrier; il rappelle à la Société qu'elle a improuvé comme impolitique un arrêté pris par une de ses affiliées, tendant à exclure de son sein les prêtres pendant la Révolution ; il avance que, si l'on se porte à prendre des mesures de rigueur contre les deux castes ci-devant privilégiées, on doit au moins distinguer scrupuleusement ceux qui n'ont jamais dévié des principes.

Les murmures interrompent l'opinant, auquel succède Levasseur.

Levasseur. — Une grande question est livrée en ce moment à la discussion. Un membre vous propose de vous appliquer à la recherche des expédients les plus sûrs, les plus faciles et les plus prompts, de vous débarrasser du lourd fardeau des aristocrates, et autres ennemis du nouveau régime. Il s'agit d'abord de les bien connaître ; dès qu'ils seront connus, il ne sera plus question que de nous occuper des moyens les plus propres à en délivrer le sol de la République.

1. Ce discours de Petit ne se trouve que dans les Annules patriotiques.

Dès que le peuple voulut reconquérir sa liberté, il se leva, et dit : Je veux être libre. Soudain le despotisme est abattu, et la noblesse anéantie. Une grande partie des membres de cet ordre anti-social abandonne aussitôt le pays qui l'avait vu naître, et court sous un ciel étranger chercher un aliment à sa rage et à son désespoir. L'autre partie reste parmi nous pour favoriser les complots liberticides de celle qui, traînant la misère, la honte et l'opprobre à sa suite, errait de contrée en contrée, mendiant les secours de nos ennemis. La partie intérieure aide de tous ses moyens, de toutes ses ressources pé^ cuniaires, la partie extérieure, et de plus, la première se coalise dans toutes les circonstances avec les différentes espèces d'aristocratie, pour nuire au peuple et l'opprimer; donc ses véritables ennemis sont en effet les membres de la classe nobiliaire.

On trouve aussi dans cette classe des individus appelés prêtres. Ceux qui rejetèrent la prestation du serment civique ont été déportés ; mais, parmi ceux qui ont prêté ce serment, il en est plusieurs qui n'ont obéi à la loi que par des motifs plus que suspects, et ce n'est pas sans fondement qu'on peut leur reprocher d'avoir saisi toutes les occasions et tous les muyens de tuer l'esprit public.

Peut-être, me dira-t-on, qu'il se rencontre, dans cette caste comme dans l'autre, quelques pafirioles qui aiment sincèrement la Révolution, et qui lui sont attachés. Je réponds à cette objection que, toutes les fois qu'il s'agit de prendre une mesure qui seule peut sauver le peuple, c'est la masse entière qu'il faut considérer, et non pas les individus. Cent incapables de conspiration ne doivent pas nous arrêter, quand il est prouvé que dix mille et beaucoup plus encore conspirent. Et si l'on est enfin forcé d'en venir à la grande ressource de la déportation de tous les ci-devant nobles et prêtres pour préserver la liberté et le peuple du naufrage, quel inconvénient si terrible résullerait-il donc de l'exécution de celte mesure? Quand la patrie a dit à douze cent mille de ses enfants : Prenez les armes pour me défendre, ne les a-t-on pas vus tout à coup, le casque en tête, le sabre au poing et le fusil sur l'épaule, se précipiter à grands flots dans le champ des combats, et courir au pas de charge vers nos frontières ? Pourquoi cette même patrie, continuellement agitée par les manœuvres des traîtres, n'aurait-elie pas le droit d'éloigner de son sein ces conspirateurs éternels, membres de deux ordres qu'elle a proscrits, surtout quand le salut du peuple et de la liberté demande si impérieusement leur expulsion de la République ?

J'estime donc que la proposition de Duhem doit former aujourd'hui le grand ordre du jour de la Société. Notre plus pressant in-

428 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [7 septembhk 1794]

térét est de découvrir au plus tôt les meilleurs moyens de délivrer le peuple de ses ennemis. Mais remarqueE que ce n'est pas seulement dans les deux castes dont je parle qu'ils se trouvent : ils existent partout où il y a des oppresseurs du patriotisme et des patriotes. L'observation que nous devons tous faire d'après, les événements qui se sont passés en dernier lieu, c'est que partout Faristocralie, plus insolente que jamais, lève une tête altière et audacieuse ; que partout les bons citoyens sont condamnés à l'oppression. La Société veutelle relever leur courage abattu ? Qu'elle se déclare hautement leur soutien; qu'elle s'engage à les défendre jusqu'à la mort; qu'elle invite, qu'elle presse les Sociétés affiliées et tous les républicains à dénoncer leurs oppresseurs, quels qu'ils soient, et à faire parvenir leurs réclamations à voire Comité de correspondance ; que les députés accourent à ce Comité pour y donner tous les renseignements qui pourront augmenter le faisceau des lumières qu'il formera de toutes ces réclamations. C'est alors que nous parviendrons à connaître les ennemis du peuple et ceux que nous devons, comme tels, chasser du sol de la liberté.

Non, certes, non, nous ne devons point garder, parmi nous ces monstres acharnés à la perte de la Révolution ; nous sommes tous convaincus que les nobles ne sauraient aimer la liberté et la République, qui leur enlèvent les biens de leurs parents émigrés, et personne n'ignore à quel point ils regrettent ces biens qu'ils convoitaient des yeux et dont ils se promettaient la jouissance. C'est une grande vérité : ces individus à passions dévorantes, des individus nés pour les plaisirs, les délices et les sensualités de la vie, préféreront toujours le fastueux esclavage de la cour d'un tyran à la pauvreté fière et indépendante du sage dans son humble réduit.

Je me résume en demandant que la Société déclare qu'elle prendra la défense des patriotes opprimés, et qu'elle invite les Sociétés affiliées et les bons citoyens à dénoncer tous les oppresseurs. {Accueilli et adopté) *.

La proposition de Duhem mise aux voix est pareillement adoptée.

Un membre demande que l'on corresponde avec la Société d'Avi-

1. Fayau appuya Levasseur et déclara que dans le département de Vaucluse tous les prêtres et tous les nobles .ivaiciit été mis en liberté. [Annales patriotiques, p. 2691.) Le même journal ajoute : « Un autre orateur, en récapitulant les différents arrêtés de la Société, invite les Jacobins à ne point prendre de mesures outrées. « Les intrigants sont sur vos pas, dit-il, ils ne demandent qu'ù « vous faire faire quelque bévues, atln que la (Àjnvention ordonne la clôture de « cette salle. » — (iette proposition est adoptée au milieu des applaudissements. »

gnon et avec Goupilleau (de Monlaigu), qui est dans ce pays; il annonce que l'aristocratie s'agite beaucoup pour y exciter des troubles, et que ce malheur vient dé ce que Goupilleau est trompé par un commis contre-révolutionnaire qui est toujours à ses côtés. Renvoyé aux Comités de sûreté générale et de correspondance.

[Un membre se plaint qu'on ait mis en liberté plusieurs aristocrates, entre autres un contre-révolutionnaire qui a fait passer de l'argent aux émigrés, et qui a écrit, dans le temps du procès de Chalier : Nous allons bientât être délivrés de ce scélérat, etc., etc.]

Une dépuiation de la Société de Mont-Chalier-Laval lit une adresse *.

La Société lève sa séance après avoir entendu la lecture de cette adresse.

SÉANCE DU 23 FRUCTIDOR AN II (9 SEPTEMBRE 1794) 'j

PRÉSIDENCE DE DELMAS

Auvrest observe à la Société qu'il lui parvient une grande quantité de réclamations de la part des patriotes cjntre l'aristocratie qui lève la tête. 11 demande que le rédacteur du Journal de la Monlagne^'d^w lieu d'insérer (|ans ce journal des nouvelles de Russie et de Prusse, y publie les réclamations dont il s'agit.

MoNESTiER. — Lorsque la patrie est en danger, ce n'est pas de l'étranger que nous devons attendre des secours. Le point essentiel est de déjouer les complots de l'aristocratie de l'intérieur et d'éclairer le peuple sur leur perfidie. Les nouvelles étrangères ne sont le plus souvent que des mensonges, qui ne peuvent servir qu'à repaître la curiosité des évangélistes des cafés. Les réclamations de nos frères seront utiles à la liberté. Je demande, comme le préopinant, que les nouvelles étrangères soient su^iprimées momentanément^. [Adopté.)

1. (;ette adresse est imprimée dans le Journal de la Montagne du 23 fructidor an II t. I», p. 1079\

2. Nous reproduisons cette séance d'après le Journal de la Montar/ne.

3. A partir du numéro du 26 fructidor, la rubri(|ue S'ouvelles étranfjères, qui occup.iit la première page du Journal de la Monlaffue, est remplacée par la rubrique Réclamations. V«>ir ravertissement de T. Rousseau, en tète du numéro du 27 fructidor ;t. III, p. Ii09>

430 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [9 sKiTHMiiHK 1704]

On fait lecture d'une lettre de la Société populaire de Mouzon (Ardennes), qui réclame contre l'oppression des patriotes ". ■ Levasseur. — La Société de Mouzon se plaint avec raison de l'oppression des patriotes, et de la liberté rendue aux aristocrates. Elle vous parle d'après les exemples qu'elle a sous les yeux ; elle n'est qu'à quatre lieues de Sedan, où les plus chauds amis de la liberté sont incarcérés ; elle fait preuve d'un grand courage en vous dénon-» çant les abus qui affligent ce pays ; car elle doit craindre le sort que Ton a fait éprouver à la Société de Sedan. Le patriotisme est comprimé dans cette Société ; les aristocrates ont empêché la lecture de votre séance où il est parlé des manœuvres de l'aristocratie du département des Ardennes. Les patriotes disaient en sortant de la salle qu'ils étaient opprimés par leurs ennemis, mais qu'ils espéraient que ce malheureux état ne durerait pas longtemps. Non, sans doute, il ne durera pas; plus on comprime le patriotisme, plus il acquiert de force pour se relever. Le premier des devoirs que les Jacobins aient à remplir est de monter l'esprit public à la hauteur de la révolution ; les patriotes doivent trouver dans celte Société une masse de vrais défenseurs.

Chez les Romains, on punissait de mort les Vestales qui laissaient éteindre le feu sacré confié à leur surveillance; nous mériterions le même sort, si nous n'écrasions pas les scélérats qui veulent éteindre le feu sacré de la liberté. Je finis en demandant que la Société retire son affiliation à celle de Sedan.

Massieu. — J'ai été dans le département des Ardennes jusqu'au mois de germinal ; jusqu'alors il avait été tranquille*; mais depuis, sous le prétexte d'y établir le gouvernement révolutionnaire, on a cherché à y faire la conlre-révolution. J'ai déposé à votre Comité de correspondance un mémoire sur les renseignements que j'ai pris pendant ma mission dans ces contrées ; la Société pourra se le faire représenter. Levasseur, que vous venez d'entendre, fut envoyé dans ce même département pour y rendre justice à ceux qui la réclamaient. Après avoir acquis toutes les lumières convenables, il fut convaincu qu'à cette époque comme aujourd'hui on avait retiré des prisons les ennemis de la révolution. Quand on apprit la nouvelle de la conspiration d'Hébert et de Ronsin, on accusa les patriotes d'être leurs complices ; en ce moment on les dénonce comme les partisans de Robespierre. Les hommes les plus purs et les plus ardents

1. Ou trouvera aussi daus les Annales patriotiques, p. 26'JG et 2G99, des lettres du (loniité révolutionnaire de Laigle, de la Société de Coiumune-Ali'rauchie (Lyon) et de celle d'Etain.

patriotes sont sous l'oppression dans le département des Ardennes, •et, si le Comité de sûreté générale ne s'empresse d'y mettre bon ordre, je vous assure que dans quinze jours la contre-révolution y sera complète.

Nous avons ici des patriotes qui se sont réfugiés parmi nous pour éviter les fers, les cachots et les persécutions ; ils sont chargés d'accusations atroces; dont ils se sont déjà lavés auprès des Comités de salut public et de sûreté générale ; on les force de répondre une seconde fois sur les mêmes faits. Je demande que le Comité de correspondance écoute leurs réclamations, qu'il se fasse représenter le mémoire que j'ai déposé et les renseignements que Levasseur pourra lui donner; alors il sera convaincu que la haine implacable des ennemis de la Révolution poursuit les patriotes du département des Ardennes.

Levasseur demande que la Société arrête de suite la suspension de son affiliation à la Société de Sedan.

MoNESTiER. — J'appuie celte proposition : le mal empire dans le département des Ardennes ; il faut se hâter d'y porter remède. Je demande que la Société invite le Comité de salut public à y envoyer de nouveaux commissaires.

La Société arrête la suspension de son affiliation.

Chrétien dénonce à la Société les frères de Suleau, tué au 10 août à la tête d'une fausse patrouille. Il accuse ces individus d'avoir dilapidé les fonds de la République dans une association qu'ils avaient faite avec un nommé Miette, pour transporter des farines à Paris ; il les accuse aussi de menacer continuellement les patriotes de les faire incarcérer.

Le même membre dénonce le nommé de Hérain, notaire, section des Piques, pour être venu prier le Comité révolutionnaire de la section Le Peletier de brûler des pièces à sa charge, qui y sont déposées, en menaçant les membres d'en tirer vengeance, s'ils s'y refusaient.

Il annonce qu'en effet un membre a été dénoncé par ce notaire comme un homme qui nage dans l'or et les pierreries, tandis qu'il est pauvre et père de famille; il gémit à la Conciergerie sans pouvoir obtenir justice. {Murmures d'indignation.)

[Un cavalier, armé par la commune d'Aulnay (Charenlcj * et qui quitte cinq enfants pour défendre sa patrie, reçoit l'accolade du président.]

1. II s'agit de la commune d'Aulnay-de-Saintonge (Cliarente-Inférieure, et non (Iharente;. .Sur cet incident du cavalier d'Aulnay, voir le Procès-verbal de la Convention, I. XLV, p. 183.

432 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [9 septembre 1794]

DuiiEM. — Je vais ajouter deux faits importants à ce que vous avez entendu ; ils prouveront que nous n'avions pas tort quand nous disions à la Convention que l'aristocratie lève la tête. A Saint- Omer, déparlement du Pas-de-Calais, nous avions établi une Société populaire qui sauva cette cité des manœuvres des partisans de l'Angleterre ; aujourd hui j'apprends par des lettres certaines qu'elle est totalement corrompue, au point que les fondateurs en ont été chassés, et qu'elle a quitté le nom de Société montagnarde, que nous lui avions donne, pour prendre celui d'Amie de la Convention. Celle Société, dont je vous parle, a voté une adresse au représentant du peuple Personne pour la conduite qu'il a tenue dans le sein de la Convention ; or on sait que ce député est un de ceux qui ont le plus mal volé dans les appels nominaux *.

A Caen, l'esprit public est également mauvais. J'ai remis au Comité de sûreté générale des lettres écrites par des fonctionnaires publics patriotes, annonçant que des individus qui ont puissamment contribué à faire arrêter le représentant du peuple Romme, pendant le fédéralisme, sont maintenant en liberté. On disait hautement dans cette commune que Buzot serait bientôt porté au Panthéon.

Citoyens, je ne crois pas que les aristocrates triomphent ; je pense au contraire qu'il faut que ces reptiles paraissent, afin qu'on puisse les connaître et les anéantir *.

Il est dans l'ordre naturel des choses que les aristocrates lèvent en ce moment la tète, mais il est naturel aussi que les patriotes les mettent sous le glaive de la loi, et je crois que cela n'est que justice. En attendant les mesures vigoureuses qui seront prises, il me semble que la Société doit ramasser les matériaux nécessaires pour prouver que les manœuvres de l'aristocratie sollicitent les moyens qu'on se dispose à employer contre elle. Il faut faire voir aux patriotes qu'ils ne sont pas abandonnés, que nous surveillons leurs ennemis, que nous les signalons, et que bientôt nous les ferons rentrer dans la poussière.

En applaudissant à la demande faite par Levasseur de suspendre l'afTiliation à la Société de Sedan, je demande que vous en fassiez de même envers celle de Saint-Omer. {Adopté.)

*** : Je dois instruire la Société que, dans le département de l'Ain, les patriotes sont dans les prisons et traduits au tribunal; les nobles

1. Jean-Baptiste Personne, député du Pas-de-Calais à la Convention, avait volé contre la mort de Louis XVI.

2. Comme on le verra plus loin, cette phrase de Duhem fut très diversement rapportée et interprétée.

et les fédéralistes mis en arrestation par Albitte et son collègue sont maintenant en liberté, et entourent le représentant du peuple Boisset, qu'ils égarent, et qui se comporte de manière à faire périr tous les patriotes de 1789. Ils ont fait arrêter dans un seul district plus de vingt patriotes purs et ardents.

Bassal. — J'ai demandé la parole pour confirmer ce que vous a dit le préopinant. Le département de l'Ain a été l'un des plus grands partisans du fédéralisme ; il s'était coalisé avec les départements de Rhône-et-Loire et du Jura. Toutes les autorités constituées s'étaient déclarées pour la révolte, en faisant des amas d'armes et en levant des sommes immenses. Il n'y avait que quelques patriotes qui se sont exposés à la mort pour défendre les vrais principes de la liberté. Il n'y en a pas un aujourd'hui qui ne soit dans les fers et dans les cachots. Tous ceux qui auraient pu prendre leur défense ont été réduits à l'impuissance de le faire. Leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, leurs parents, tout a été jeté dans les prisons. Les agents des postes ont été chargés du soin d'intercepter leur correspondance : c'est par un grand hasard qu'il est arrivé ce matin une lettre qui nous a dévoilé tout ce qui se passe dans ce département.

Bassal nomme ensuite les citoyens patriotes qui ont été incarcérés. Il annonce que c'est par les manœuvres du représentant Gauthier • que les aristocrates ont obtenu leur élargissement et que les patriotes ont été plongés dans les cachots. Il demande que des commissaires soient nommés pour donner connaissance de tous ces faits à la Convention. — Un membre appuie la proposition de Bassal et déclare que les persécuteurs des patriotes du département de l'Ain se sont comportés avec beaucoup de noirceur. Le citoyen Alban, l'une de leurs victimes, était dénoncé par eux avant le 9 thermidor, pour avoir tenu des propos contre Robespierre. Après cette époque glorieuse, ils ont dit que lui et les patriotes étaient complices du tyran.

BouiN. — La multiplicité des réclamations qui parviennent tous les jours, met le Comité de^ défenseurs officieux dans l'impossibilité d'apporter un remède égal aux maux. Il me semble que le meilleur remède est que la Société, réunie au peuple, réclame contre l'oppression qui a lieu dans les départements. On veut forcer les patriotes à oublier les contre-révolutionnaires ; on met les premiers dans le cas de faire de nombreuses réclamations contre les persé-

1. Antoine-François Gauthier, député de l'Ain à la Convention nationale. Tome VI. 28

[y SKI'TKMHHK 1794]

culions qu'ils éprouvent, afin de leur ôter le temps de s'occuper des ennemis de la chose publique. Chacun de ces êtres malfaisants, après avoir obtenu la liberté, sort de sa commune et va choisir un domicile ailleurs ; il s'y fait passer pour patriote, et, à l'aide du masque dont il s'est couvert, il jette le bâton dans la roue du char révolutionnaire.

11 est important d'examiner si l'on ne doit pas connaître les auteurs de l'élargissement des aristocrates. Celui qui prélrre ainsi les individus à sa patrie doit partager les peines qu'aurait subies celui qu'il a soustrait à la sévérité des lois, La loi du 17 septembre défendait les patriotes contre leurs ennemis ; cette loi a été immédiatement violée. On a ouvert les prisons aux aristocrates, et on a fait rejaillir leurs crimes sur ceux qui les avaient fait arrêter. Voilà où nous en sommes depuis le 9 thermidor. Sans doute quelques patriotes avaient été victimes de la tyrannie ; aprt'-s avoir recouvré leur liberté, ils gémissent de celle qui a été rendue à l'aristocratie. Ils aimeraient mieux encore être dans les fers, et qile les aristocrates ne fussent pas élargis.

Le tocsin de la liberté sonne dans toutes les parties de la République : les armées sonnent la charge contre les Autrichiens allemands ; que les patriotes la sonnent aussi contre les Autrichiens français. Il faut que la Société fasse l'analyse des réclamations qui lui parviennent de toutes parts et qu'elle présente à la Convention, dans une adresse énergique, le tableau des maux qui affligent en ce moment les patriotes.

Un memhre demande que les députés patriotes remplissent auprès de la Convention la mission que l'on veut faire remplir par la Société ; il craint qu'elle ne soit abandonnée quand elle aura été mise en avant. [Murmures.)

LoYS. — Les fidèles représentants ne sont forts que par le peuple et par les amis de la liberté ; je demande que les Jacobins entourent en ce moment la Convention, pour l'aider à écraser l'aristocratie qui opprime les patriotes. J'appuie la motion de Bouin.

On demande que l'on s'occupe de l'adresse qui doit avoir pour objet de demander la translation des cendres de Marat au Panthéon.

Bouin. — La plus belle fête qu'on puisse célébrer en l'honneur de Marat est de rendre justice aux patriotes opprimés.

Sur la motion de Caraffe, la Société arrête qu'il y aura demain séance pour s'occuper de l'adresse proposée.

Carrier. — Toute notre attention doit se tourner vers les patriotes opprimés. Après la révolution des 9 et 10 thermidor, une nouvelle faction s'était mise à la tête des modérés et des dilapidateurs de la fortune publique ; on a vu le Club électoral ', où se sont fabriquées toutes les rébellions, venir à la barre de la Convention apporter la pétition la plus contre -révolutionnaire, demander les élections populaires, la destruction du gouvernement révolutionnaire, et la liberté indéfinie de la presse, qni ne peut favoriser que l'aristocratie. Cette faction n'est pas même éteinte ; car il est de la nature des factions de conspirer tant qu'elles ne sont pas entièrement détruites. Je propose à la Société de se rendre en masse, et accompagnée des tribunes, à la Convention, pour lui présenter l'adresse dont on a parlé.

BiLLAUD. — Je ne pense pas qu'il faille aller en masse à la Convention. Quand on a une masse de faits à dénoncer, les individus ne comptent pas, et la voix d'un seul suffit pour écraser l'aristocratie.

Une conspiration atroce menace en ce moment la liberté ; ses auteurs ne sont pas difficiles à trouver : ce sont ceux qui cherchent la dissolution de la République ; ce sont les anciens ministres, qui ont entre les mains des millions, et qui redoutent l'heure fatale pour eux où il faudra rendre leurs comptes. Voilà les faits qu'il faut dénoncer à la Convention ; il faut lui prouver par des pièces authentiques combien ils étaient perfides, ces hommes qui disaient que les patriotes seuls avaient été mis en liberté. La Convention veut le salut de la liberté ; que les Jacobins paraissent à la barre, et les aristocrates rentreront dans le néant.

On a cherché à égarer le peuple, à faire planer le soupçon sur les tètes, et à paralyser le gouvernement révolutionnaire. Quand la masse des patriotes sera réunie, les reptiles rentreront dans la poussière. Je demande, comme les préopinants, la présentation d'une adresse à la barre ; vous trouverez dans la Convention des hommes dignes de mourir pour la liberté.

La Société arrête qu'elle présentera l'adresse proposée ; des commissaires sont nommés pour la rédiger*.

Page 1