‹ La société des Jacobins; recueil de documentsChapitre 100 sur 243 · MARS 1791 J ASSEMBLÉE JACOBITE · texte numérisé non relu

MARS 1791 J ASSEMBLÉE JACOBITE

toutes sortes de rùles pour parvenir à la faveur des grands. Fallait-il donc, tandis que des ministres, des courtisans, des catins, regorgeaient de richesses, que je me condamnasse à périr de misère? Quel est donc mon crime? D'avoir causé une frayeur innocente à une favorite qui, pour assouvir ses caprices, consommait le fruit des travaux du peuple, s'abreuvait de ses sueurs, et croyait l'honorer encore en le méprisant. [On applaudif). Et c'est par une telle conduite que j'ai été traîné de prisons en prisons, que mon supplice a été plus long que sa vie, que j'ai été plongé dans d'affreux cachots, où, pendant quarante ans, j'ai demandé la mort comme un bienfait. Et les cruels me la refusaient! (On applaudit.)

Mais, Messieurs, puisqu'en recouvrant ma liberté j"ai été témoin de celle de toute la France, faites, je vous prie, que je n'aie pas à pleurer mon bonheur, après avoir eu si longtemps à verser des pleurs sur mon malheur. Faites que je puisse soutenir encore quelque temps les restes d'une vie si agitée, et que je vous ai consacrés tout entiers depuis que je suis sorti des fers.

L'intérêt que vous avez toujours pris à mon injuste sort m'est garant de celui que vous voudrez prendre encore. Je remets ma cause entre vos mains, bien persuadé que votre sagacité trouvera mille moyens d'éluder le décret. {On applaudit.)

M. Alexandre Lanieth. Nous connaissons tous les vertus patriotiques de M. Latude, et en particulier son attachement pour cette Société, qui ne s'est jamais démenti. Il est temps, après qu'il a tout fait pour elle, qu'elle fasse quelque chose pour lui. Il a par plaisanterie effrayé la reine du sérail. Y avait-il là. Messieurs, je vous le demande, rien qui pût mériter un si indigne traitement? Il a souffert pendant quarante années. On peut regarder M. Latude comme un des plus beaux monuments échappés au despotisme, et, à ce titre, il doit vous être très précieux. Mon avis est donc qu'il lui soit fait sur le Trésor national un don de 10,000 livres '.Je ne le porte pas plus haut parce que malheureusement il ne faut pas contredire d'une manière trop manifeste le décret déjà porté. Au reste, je demande qu'on choisisse quatre commissaires dans la Société, auxquels M. de Latude soit adjoint, pour aviser aux moyens les plus propres de concilier, du moins en apparence, nos désirs et le décret. Je prie M. le président de mettre sur-le-champ ma proposition aux voix. L'objet est de la plus grande importance. Il s'agit d'un innocent.

l. C'est If chitiVe de rinilemait} c^ui Tut demandée pour Latude par Cauius, au nom du Comité des pension?.

208 SOCIÉTÉ DES J.\COBINS [18 mars 1791]

La Société décide à Tunanimité qu'il sera nommé quatre commissaires pour cette aJBfaire.

M.... Je viens vous dénoncer un abus qui peut ruiner la constitution. J'entends dire tous les jours : le régiment de li Reine, le régiment de Condé, de Provence. Est-ce que les soldats appartiennent encore à des hommes ou à des provinces? Si cela est, Messieurs, nous ne sommes plus libres. Les Amis de la constitution doivent s'opposer de tout leur pouvoir à des titres si contraires à la liberté. Je demande que cela soit dénoncé demain à l'Assemblée nationale, et que les membres de cette Société aient soin d'y foudroyer cet abus.

M. Biauzat. Il l'est déjà, Dieu merci, Messieurs; il ne faut pas vous effrayer si vite, car l'effroi perdrait tout aussi bien votre constitution. Je vous dirai que les régiments portent le nom de leur numéro; s'ils conservent leurs anciennes dénominations, ce n'est que dans des bouches aristocratiques, dont nous ne devons guère nous soucier : car, à moi tout seul, je me chargerais d'eux tous. [On applaudit à plusieurs reprises.)

M. Broglie. Messieurs, nous ne devons plus être inquiets sur l'Alsace ni sur les desseins de nos ennemis du dehors. J'ai vu ce matin le ministre de la guerre '; dès que je lui ai dit que je venais de votre part, il m'a reçu avec ce respect que commandent tous ceux que votre Société revêt de quelque caractère. Il m'a assuré plusieurs fois de son inviolable attachement; il se regardera comme heureux si vous daignez lui accorder une part dans votre estime. Enfin, voilà un ministre vraiment patriote, un ministre qui se met à sa place, un ministre qui n'oublie pas les obligations qu'il vous a et qui rend hommage à votre zèle, à votre amour pour la paix et à votre droiture. [Grands applaudissements .) Nos frontières sont bien garnies de troupes, et de bonnes troupes ; voilà pour l'extérieur. Quant à l'intérieur, il dit que la patrie a les plus grandes obhgations à la Société des amis de la constitution, fille de celle-ci, et aux commissaires qui ont été pris dans votre sein. Quelle différence entre ces ministres et les anciens I Cela prouve assez combien la Société était d'accord avec les principes lorsqu'elle voulait que l'Assemblée nationale les déplaçât tous. Au reste, Messieurs, j'espère que la Société accordera sa protection à ce ministre qui vient de nous donner de si grandes preuves de patriotisme, et que vous vous chargerez de le défendre contre tous ses ennemis. Alors, qui osera l'attaquer? [On applaudit.)

1. C'était le maréchal de cauip Duportail, qui avait été nommé ministre de la guerre le 10 octobre 1790, par l'influence de son ami La Fayette, avec lequel il avait fait la guerre de l'indépendance américaine.

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