‹ La société des Jacobins; recueil de documentsChapitre 104 sur 243 · Sabbats Jacobites, I · texte numérisé non relu

Sabbats Jacobites, I

sable ; il oublie assez son titre de zélé clémentin pour qualifier Louis XVI de chef suprême de la nation. Le bouillonnant M. Kersaint ne peut voir sans indignation qu'une bouche jacobite se soit souillée par une telle expression. Le visage enluminé d'une rougeur civique, il s'élance à la tribune, d'un bras vigoureux et constitutionnel en fait dégringoler le coupable Menou, tout décontenancé de la gaucherie qu'il vient de faire ; puis, le regardant d'un œil étincelant de patriotisme :

« Indigne Jacobin, lui dit-il, quoi! ce n'est pas assez que, dans le sein de cette assemblée républicaine, vous ayez bassement nommé le pouvoir exécutif chef de la nation : vous portez encore la démence et l'oubli des principes, que vous-même avez consacrés tant de fois par de si belles motions et de si ingénieux amendements, jusqu'à rehausser cette désignation aristocratique du mot suprême! Suprême! ah ! ce seul mot flétrit les lauriers que vous avez remportés les 5 et 6 octobre 1789, et lorsque vous avez combattu si vaillamment pour ôter à celui que vous nommez le chef de la nation le droit de faire la paix et la guerre. Comment réparerez-vous une faute aussi grave? Quels hauts faits nouveaux vous laveront de tant de honte? »

M. Menou, touché de cette sévère remontrance, confessa son tort d'un ton piteux, s'agenouilla humblement pour faire amende honorable en face de la diète jacobite, et il obtint son absolution sur la promesse qu'il fit d'efl'acer un moment d'oubli, en se distinguant à la tête de la première expédition du tribunal de cassation.

Alors on vit paraître le curé d'Issy-l'Evêque ', ce vénérable pasteur qui, dans son village, s'était établi pouvoir législatif, pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire, et que, pour une si vaste et si majestueuse conception, on avait eu l'audace d'incarcérer. Il venait remercier le Club dominateur des mouvements qu'il s'était donnés pour le rendre à la liberté. On vit, on entendit avec ivresse ce grand homme, si digne des honneurs du fauteuil jacobite, et la Société, en l'inscrivant au nombre de ses membres, regarda cette acquisition comme la plus belle qu'elle eût pu faire depuis son établissement.

Après les félicitations de la part de la Société au pasteur-législateurroi d'Issy-l'Evêque, M. de Noailles demande, avec le ton éloquent qu'il met dans tout ce qu'il dit, que l'on s'occupe pendant trois semaines, c'est-à-dire pendant vingt-un jours consécutifs, des moyens de rendre les ministres du roi tellement dépendants du peuple que ce bon peuple puisse, au moins une fois par mois, se donner l'agréable diver-

1. Voir plus haut, p. 144. L'abbé Carion avait été remis en liberté par décret du 17 mars 1791.

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tissement d'en mettre un seulement à la lanterne. On applaudit à l'utile motion, et c'est à qui fera compliment à M. de Noailles d'avoir conçu une idée aussi patriotique. — Il cessait de parler, quand trois députations se présentèrent à la barre : celle du Club des Lombards, apportant des cornets de diablotins, de pistaches, des pastilles et des pralines, pour tous les membres du divin sénat; celle du Club des Thermes, offrant un traité sur l'utilité des délations, et celle de Tincomparable Club des Cordeliers, faisant hommage d'un volume in-folio de proscriptions civiques, rédigé par MM. Marat, Fréron, Legendre', Pair, Verrières et Rotondo.

La Société jacobite reçut avec reconnaissance ces précieux cadeaux, puis on passa à l'objet qui amenait ces illustres députés.

Ils venaient dénoncer la municipalité de Paris comme exerçant l'espionnage ; ce qui gène singulièrement les opérations démocratiques, et surtout celles du tribunal de cassation.

« Si la municipalité, dit l'orateur, se donne les airs d'avoir des surveillants qui l'informent de tout ce qui se passe dans Paris, tous nos projets sont renversés. Messieurs, notre règne est passé. Que deviendront ces fidèles tapissiers qui nous ont si bien servi à démeubler l'hôtel de Castries? Que deviendront ces honnêtes brigands qui brûlent si adroitement les barrières, et démolissent en un clin d'oeil un donjon? Que deviendra la divine lanterne? Réduite sans gloire à éclairer les passants, elle n'offrira plus à nos regards le tableau, si consolant pour un cœur patriote , d'un aristocrate accroclié ! Que deviendrons-nous enfin nous-mêmes? Asservis bassement sous le despotisme des lois, nous végéterons dans un calme honteux, ou, si nous nous affranchissons d'une indigne contrainte, nous serons poursuivis comme perturbateurs du repos public, comme criminels de lèse-nation. « Faites cesser. Messieurs, cette horrible conspiration. La municipalité veut ramener le règne de l'ordre et de la paix : une telle conduite ne contredit-elle pas tous les principes que vous avez consacrés? Le retour de l'ordre doit-il faire notre compte, quand le désordre, l'anarchie, les divisions intestines, peuvent seuls favoriser nos vues et nous faire parvenir à cette puissance souveraine qui est le but de nos pénibles travaux?

l. M. Legendre, boucher, demeurant rue des Boucheries-Saint-Gcrmaiu. Il a été président du Club dos Cordeliers; personne n'a un civisme plus robuste; il est Toracle du Club. M. Legendre, fidèle aux principes de l'égalité, veut absolument que Monsieur, frère du roi, monte la garde à la porte de son étal, pour que lui, Legendre, consente à la monter au Luxembourg. Rien de plus juste et de plus conséquent. Voj'cz l'Orateur du peuple, n'^ XXXIII, t. IV. {Note de l'original.)

« Étouffez donc à leur naissance des abus qui auraient des conséquences aussi funestes pour nos intérêts ; le peuple s'accoutumerait à la tranquillité, et vainement nous tenterions de le gagner de nouveau. Battez le fer tandis qu'il est chaud; dénoncez l'audacieuse municipalité; conjurez contre elle tous nos afïïdés des faubourgs, et que bientôt tous ces porteurs décharpes remplacent les réverbères dans toutes les places publiques. »

Il dit. Des hurlements d'enthousiasme et de plaisir firent soudain retentir les voûtes de la salle. Cependant, la députation cordelière, jugeant que l'orateur avait été trop modéré dans son discours, s'éleva, avec une énergie qu'on chercherait en vain ailleurs que dans le Club séraphique, contre l'ordonnance qui défend aux ferrailleurs de vendre de vieilles clefs.

« Le but manifeste d'une telle ordonnance, dit-elle, est d'ôter à nos amis la facilité d'expédier ceux que nous leur désignons, et de nous réduire au silence relativement à ces hommes gênants qu'on appelle hommes d'honneur, et que, prudemment, nous n'osons attaquer que lorsque nous sommes les plus forts. »

Alors, grand tintamarre dans l'assemblée; la municipalité devient l'objet des épithètes les plus énergiques, et M. Barnave même fait la motion d'aller sur l'heure, avec le brave Coupe-Tête et sa troupe, donner une correction civique à tous les membres qui la couiposent. Mais cependant on finit par se borner à lui ordonner de se présenter à la barre pour justifier sa conduite. Quelle indulgence!

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