‹ La société des Jacobins; recueil de documentsChapitre 108 sur 243 · Sabbats jacobitcs · texte numérisé non relu

Sabbats jacobitcs

218 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [29 mars 1791]

M. Tournon jette le premier la lumière sur cette importante discussion. Ceux qui l'ont entendu et ceux qui ont été privés de l'entendre, mais qui le connaissent un peu, peuvent dire également :

Air : Sous le nom de ramiiié.

Tournon tourne autour du pot',

C'est assez son usage {bis), Tournon tourne autour du pot,

Ah! vraiment, c'est dommage;

3Iais son nom dit le mot :

Tournon tourne (3 fois) autour du pot.

L'assemblée, ayant aussi bien entendu M. Tournon qu'il s'entendait lui-même, l'invite à céder la tribune à M. de Laclos. Celui-ci répéta tout ce qu'on avait déjà dit sur l'élection des ministres par le suffrage populaire, et finit par cette pbrase éloquente : « J'ai frémi, Messieurs, à V Assemblée nationale, lorsqu'on n'a pas craint d'appeler les Français les sujets du roi. Des sujets sont des esclaves, et des hommes libres ne sont sujets de personîie. »

Applaudissements unanimes, trépignements, cris de joie, car cela veut dire en langue jacobite :

Air : M'eii faut une.

Le roi de France Est un roi sans sujets;

Le roi de France N'est pas roi des Français; Le dernier des Capels , N'est plus rien désormais,

Vous le savez d'avance; Ne parlez donc jamais

Du roi de France.

M. Boissel, qui vraiment est la lumière sous le boisseau, trouva jacobitement mauvais que M. Barnave se fût avisé de résumer avec facilité et méthode. Il s'y prit si bien qu'il emmêla de nouveau la fusée. Il est vrai qu'on le hua : il est encore vrai qu'il descendit de la tribune au milieu du plus beau tintamarre qu'on ait entendu de

1. Ce vers, au jugement de ces messieurs de l'Académie française, est un modèle d"hanûonie imitative. {\ole de l'oriijinal.)

mémoire d'homme; mais M. Chépy, indigné du mépris qu'on témoignait à M. Boissel, se déclara son don Quicliotte.

Air : Ah! vous dirai-je, maman?

De son maître ou de Sancho, Lequel était le plus sol?

Ah ! dans cette lutte étrange, Le vengeur, celui qu'on venge, Sont battus certainement Par de vrais moulins à vent.

Le patriotisme bouffon de l'abbé d'Anjou de Cypierre s'exhale en sarcasmes contre la cour. Il sait ad iinguem comment on corrompt et comment on est corrompu. Vraiment, il parle si bien corruption qu'on est tenté de croire qu'il parle du cœur. Du reste, on n'est pas plus gaiement... atroce.

Air : Ah! c'est Geneviève dont le nom.

On ne devine pas trop où

Ce cher monsieur l'abbé d'Anjou

Prend tout ce qu'il sait dire.

Vous parle-t-il corruption, On voit que sans prétention

11 vous fait (3 fois) sa satire.

Quand sur les ministres du roi 11 s'agit de faire une loi,

Comme il évangélise!

Il pérore un peu longuement; Mais Gorsas plus impudemment

Ne dit pas sa (3 fois) bêtise.

Messieurs les Jacobins devraient sans doute être rassasiés de tant d'inepties et de puérilités; mais il leur manquait le morceau de résistance, la pièce de bœuf, une dénonciation enfin. « On a dénoncé la municipalité de Paris, ce qu'on fait toujours quand il ne se présente pas d'occasion d'un plus grand intérêt : il a bien fallu s'en contenter faute de mieux », comme le dit M. Parisot dans sa Feuille du jour '.

1. La Feuille du jour, journal rédigé par Parisot, parut du 1^^ décembre 1790 au 10 août 1792, et forme 11 volumes in-8.

220 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [30 mars 1791]

d'après « LE LENDEMAIN » DU 2 AVRIL 1791

Si nous osions faire un rapprochement qui paraîtrait peut-être civique, nous dirions : « L'Assemblée nationale ouvre sa séance avec 30 membres, et le Club des Jacobins a ouvert la sienne avec 300, l'a continuée avec 700, et l'a levée avec 400. »

Les députations se succèdent à ce Club avec la rapidité de Féclair. La première, envoyée par le faubourg de Gloire, avait pour orateur M. de Rutledge, si connu par ses patriotiques dénonciations. L"art dénonciatif est trop avantageux pour qu'il l'abandonne en si beau chemin : il a donc dénoncé. La municipalité de Paris a fait le sujet de sa dénonciation. Puis, en véritable soutien de l'humanité outragée, il a présenté à l'assemblée un sieur Prévost de Beaumont, qui a été, suivant M. de Rutledge, victime du despotisme. L'orateur a demandé pour son protégé la recommandation du Club jacobite auprès de l'Assemblée nationale, pour faire accorder quelque indemnité à M. Prévost de Beaumont; la protection a été accordée.

Quand on prend du taffetas, on n'en saurait trop prendre; de même, quand on dénonce, on ne saurait trop dénoncer. En conséquence, le Club des Cordeliers est venu, suivant son usage, dénoncer. Et qui? La municipalité. De longs applaudissements et des bravos multipliés ont fait sentir à la députation cordelière qu'on la voyait toujours ilénonçante avec un plaisir tout neuf.

La tribune est escaladée par une députation d'invalides qui réclame la toute-puissance du corps souverain des Jacobins, pour obtenir la réformation du décret prononcé par l'Assemblée nationale sur l'établissement des Invalides.

M. le président a assuré la députation que la gent jacobinière prendrait sa demande en considération.

Nomination de quatre commissaires pour avoir exactement le bulletin de M. de Mirabeau, et témoigner à ce législateur l'intérêt que ses confrères prennent à sa santé. M. Charles Lameth se trouve être un des quatre commissaires, et déclare, avec le ton énergique du père Duchesne, son ami, qu'il n'acceptera pas une pareille commission.

M. Barnave accepte, va, et vient aussitôt annoncer à la Société que l'état de M. de Mirabeau est plus satisfaisant que la veille.

N'oublions pas surtout une sortie très patriotique de M. Danton contre M. Collot d'Herbois, l'un des secrétaires, pour avoir inséré, dans le procès-verbal de la veille, quelques éloges donnés à Bonnecarrère, lorsqu'il annonça à la Société sa nomination à la place de ministre plénipotentiaire de France auprès du prince de Liège. M. Danton prétend qu'on ne peut pas être des Amis de la constitution et en même temps ministre du pouvoir exécutif. Ah ! combien M. Danton a d'esprit.

La séance se lève, et chacun va se coucher.

[Même séance, d'après le Patriote français du l'''" avril 1791 :]

Ambassade de Liège. — Je fus témoin hier, aux Jacobins, d'une scène qui appartient à l'histoire de nos progrès dans l'esprit de la liberté; ils sont encore bien lents, chez ceux même qui semblent devoir instruire leurs frères.

M. Bonnecarrère, en lisant le procès-verbal de la précédente séance, a passé sous silence le rapport fait aux Jacobins de sa nomination comme ministre plénipotentiaire à Liège. A Finstant M. Collot d'Herbois s'est trouvé prêt pour suppléer à cette fausse modestie et a lu l'addition qu'il proposait de faire au procès-verbal. C'était un pompeux éloge de Bonnecarrère, rêvé je ne sais où. Le fier Danton est monté à la tribune et a relancé, avec sa voix stentorale, le louangeur. D'après sa verte semonce, M. Bonnecarrère ne doit plus être regardé comme un ami de la liberté, parce qu'il est entré dans le corps ennemi, le pouvoir exécutif, et son éloge ne convient plus qu'à des esclaves. Grands murmures, grande colère de M. d'Herbois; et le tout s'est terminé par une mention pure et simple, dans le procèsverbal, de la communication faite aux Amis de la constitution de l'enrôlement de M. Bonnecarrère dans la diplomatie, pour aller résider auprès du tyran des Liégeois avec son ami et commensal Villars, qui rédigera les importantes dépêches.

Ni le patriote Danton, ni le patriote Menou, qui a parlé dans les mêmes principes, ni les patriotes Lameth, ni le patriote Barnave, ni enfin aucun des supports de notre liberté naissante, qui tous ont gardé le silence, n'ont remarqué combien il était indécent qu'on choisit, pour nommer à la plus inutile des délégations, une époque qui doit navrer le cœur de tout bon Français, celle où les malheureux Liégeois, que l'Assemblée nationale a félicités de leur dévouement à la liberté, succombent sous la plus infâme trahison.

222 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [30 M.\ns 1791]

Gomment expliquer ces déplorables intermittences? Quel est donc cette fatalité qui semble exclure des grandes assemblées les seules vérités que le moment rend dignes d'une sérieuse attention? Croit-on que le pouvoir exécutif s'affecte beaucoup de l'observation de MM. Danton et Menou? Il est d'ailleurs faux en principe qu'un agent de ce pouvoir ne puisse pas faire société avec les amis de la liberté. Cette exclusion n'est propre qu'à propager des obligations erronées, et à décourager les citoyens qui pourraient contribuer ou à mieux éclairer le public sur les opérations ministérielles, ou à en écarter soit les tentatives, soit les procédés contraires à la constitution... Qu'on s'élève contre celui des amis de la liberté qui se prête à une commission, j'ai presque dit aussi criminelle que celle d'aller résider auprès de l'évêque de Liège', révoqué par tout un peuple, cela est dans l'ordre, car cet individu, s'il sait ce qu'il fait, trahit la sainte cause de la liberté ; mais qu'on veuille qu'un défenseur des bons principes en soit l'ennemi dès qu'il est du nombre de ceux qui exécutent ce que des hommes libres décrètent, c'est vouloir être toujours au milieu des ténèbres et des orages, sans nul moyen pour se diriger.

Un Abonné.

[Même séance, parodie, d'après les Sabbats jacobites, I, 197.]

M. Gollot d'Herbois et M. Danton ont cru devoir égayer MM. les Jacobins assemblés par une scène vraiment démocratique. Ils se disputèrent sur la pointe d'une aiguille. La querelle fut aussi vive que son objet était léger. Cette discussion partagea d'opinion toute l'assemblée. L'orage croissait à vue d'œil. 11 s'en fallait peu que les voies de fait ne jugeassent la contestation, quand le patron par excellence, M. d'Orléans, éleva la voix, et dit d'un ton très populaire au redoutable antagoniste de l'auteur du Procès de Socrate ^ :

Ani : Quel desespoir.

Monsieur Danton, Quittez enfin cet air farouche; Monsieur Danton,

1. On sait que les Autrichiens avaient comprimé la révolution liégeoise et que le prince-évêque était rentré à Liège le 13 février 1791.

2. Le Procès de Sacrale, ou le Récjime des anciens temj^s, comédie en deux actes et en prose, par CoUot d'Herbois.

On vous prendrait pour un démon; Collet d'Herbois me touche, Baissez un peu le ton; Dans un cas' bien plus louche Il me donna raison.

Monsieur Danton, Quittez un peu cet air farouche;

Ou tort ou non, CoUot d'Herbois aura raison.

Qu'on dise après cela que les princes ne sont pas reconnaissants! La querelle ainsi terminée, M. Thouret offrit à l'assemblée son discours sur la Régence. Ce discours, plein d'art et de sagesse, ne réunit pas, dit-on, tous les suffrages.

Air : On compterait les diamauls.

Thouret, tu dois le pardonner.

Dans le temple de la sottise, S'il est de l'encens à brûler, C'est un sol qu'on en favorise.

Qu'avec Barnave, les Lamcth Hument cette vapeur grossière :

Tu ne dois partager jamais Une gloire qu'ils ont entière.

Voici comme Alexandre Lameth est applaudi quand il appuie la pétition des invalides, tellement aveuglés sur leurs intérêts qu'ils demandent la médiation du club pour faire changer le décret de l'Assemblée nationale. 11 est vrai que Charles, son frère, n'avait pas eu, jeudi soir, le même avantage, qu'il avait inutilement tâché de se faire écouter sur cet objet à l'Assemblée nationale, et qu'il n'a pu prononcer, pendant un quart d'heure qu'il a lutté contre l'ordre du jour, que cette phrase un peu connue : « Messieurs, au nom de V humanité... »; le reste s'est perdu dans un bruit unanime et défavorable, auquel il a fallu céder. Quand je vois l'inégalité avec laquelle MM. Lameth ont été traités dans la même affaire, je m'empresse de les rassurer, et

1. M. Collot d'Herbois, dans son drame du Procès de Socrate, a métamorphosé M. d'Orléans en Socrate; ce qui a fort réjoui tous ceux qui connaissent ces deux personnages. On dit que cette pièce a plus coûté à M. d'Orléans qu'à M. CoUot d'Herbois. [Note de l'originat.)

SOCIÉTÉ DES JACOBINS [30 mars 1791]

Air : Des simples jeux de S07i enfance.

Je dis qu'en des temps plus prospères Beaucoup mieux l'on s'accordera.

Ces deux incomparables frères Également on traitera.

Un ministre de la justice Ensemble les condamnera.

Ils auront le même supplice, Même èchafaud leur servira.

Parmi les députations qui vinrent rendre hommage au sénat clémentin, on remarque celle des Indigents, Amis de la constitution; celui qui portait la parole fît à MM. les jacobites ce discours énergique et concis :

Air : Jupiter un jour en fureur.

Messieurs, nous venons pour vous voir.

En entrant dans ce sanctuaire Que le patriotisme éclaire.

Tous nos cœurs sont remplis d'espoir.

Quand finira notre misère, Clief-d'œuvre de votre bonté?

Faites-nous la charité {bis), Vous seuls savez la faire.

On assure que M. d'Orléans, qui imprime à toutes ses actions le sceau de la grandeur de son âme, tira sans hésiter douze sous de sa poche, et fît la motion expresse d'obliger chaque membre à fournir un semblable contingent. Cette motion allait passer à l'unanimité, quand M. Gorsas représenta qu'il n'avait que des assignats, et pria qu'on lui permît, vu la rareté du numéraire, de donner, au lieu des douze sols, une de ses trois chemises'. On accepta la proposition de M. Gorsas.

La députation du Club des Cordeliers est admise. M. Rutledge, orateur du détachement, recommence l'éternelle dénonciation de la municipahté. Il est écouté avec le plus vif intérêt. Il présente ensuite M. Prévost de Beaumont, victime pendant vingt-cinq ans par le despotisme, et qui sollicite de la nation, c'est-à-dire des Jacobins, une indemnité pécuniaire. Des applaudissements infînis couronnent la fin

1. Alors M. Gorsas n'avait point encore acheté sa quatrième chemise. {Note de l'original.) Voir plus haut, p. 104.

du discours de M. Rutledge, qui promet de ne laisser aucun écart impuni.

On allait lever la séance, quand un honorable membre vota des remerciements à M. Voidel, qui était venu à la Société fraternelle, le 28 mars, jour de la déconvenue du Club monarchique, pour dénoncer un conciliabule aristocratique rassemblé dans une maison de la Petite- Pologne attenant à la caserne des chasseurs. L'orateur fit valoir 1q courage de M. Voidel, qui, pour dépister les ennemis de la Révolution, les observe jusque dans les cabarets de la Gourtille. Il fit sentir que M, Voidel, homme public, représentant de la nation, législateur enfin, avait su oublier son caractère jusqu'à descendre dans la caverne politique de la Société fraternelle, pour y faire confidence du résultat de ses observations, que des gens malévoles nommeraient espionnage honteux. Enfin, l'orateur éleva tellement son héros que non seulement les remerciements auraient eu lieu, mais qu'on parlait même de couronne civique, lorsqu'on apprit que M. Voidel avait, par ses fausses observations, mis en mouvement sans fruit une partie du peuple, et qu'on n'avait rien trouvé à la Petite-Pologne. On eut beaucoup de peine à lui pardonner une maladresse qui pouvait compromettre le parti, éclairer et fatiguer le peuple; mais on se rappela le zèle infatigable de M. Voidel, et son grand talent pcjur les dénonciations.

LXXIY

ADRESSE

Page 1