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AVRIL 1791] DISCOURS D'ETIENNE CHEVALIER

tution. Nous y lirons les décrets, nous nous éclairerons mutuellement: si quelque partisan de l'ancien régime venait s'introduire parmi nous, nous le convertirons ou nous le chasserons; si quelques ennemis de Tordre venaient troubler nos paisibles foyers, y semer des alarmes, nous nous réunirons pour répandre la sécurité et déjouer leurs projets. Jadis un laboureur disait à ses enfants qu'un faisceau de baguettes bien liées était très difficile à rompre ; de même un grand peuple bien uni est impossif)le à vaincre ; on n'a pas moins de courage aux champs qu'à la ville; et, si la constitution était menacée et la liberté attaquée, nous nous rangerions sous ses étendards et nous ferions voir à nos ennemis que les mains exercées à manier le fer qui nourrit la patrie peuvent aussi porter celui qui sert à la défendre. »

Tels sont. Messieurs, les sentiments des hommes qui désirent votre affiliation. Ce sont d'excellents citoyens, de fermes patriotes. Au moment de la Révolution, ils n'ont point fui dans les montagnes; on les a vus, au contraire, quitter leurs champs, sonner le tocsin, s'armer de piques et de faux, monter la garde jour et nuit, arrêter des aides de camp de l'armée de Yersailles, emprisonner des voleurs, saisir des contrebandiers, conduire à Paris des bateaux de subsistances, et désarmer des milliers de brigands que le prétexte des vendanges avait attirés dans ce canton ; enfin on les a vus arriver aux travaux du Champ de la Fédération, tambour battant, munis de pelles et de pioches, et y travailler avec un courage qui les a fait remarquer généralement.

Ce n'est pas dans les campagnes qu'on croit à la contre-révolution, puisque les biens nationaux s'y vendent près de 5,000 francs l'arpent à petite mesure.

Mes concitoyens ont juré de maintenir la constitution; ils jurent aujourd'hui de la surveiller et de la défendre : Vivre libre ou mourir est aussi leur devise; vaincre ou périr, se battre en désespérés, et se faire assommer plutôt que de redevenir esclaves, est aussi leur -résolution. « Ah ! disent-ils avec ce calme que donne le courage, nous ne craignons pas d'être vaincus; on peut nous attaquer, mais on ne pourra nous asservir, et, si nos ennemis ont emporté nos écus, il nous reste du fer, du plomb et du courage. »

Les cultivateurs connaissent aujourd'hui les droits de l'homme; ils savent que la liberté nationale, tempérée par la loi, est un présent du Ciel, que le Créateur a donné à l'homme pour le consoler des maux de la nature. Eh ! qui mieux que des cultivateurs sait que la liberté est un héritage sacré et inaliénable donné à tous les êtres qui respi-

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rent! Ne voient-ils pas les animaux des forêts, les oiseaux, les poissons, les insectes et les animaux domestiques, montrer journellement celte tendance naturelle vers la liberté? Les éléments Tannoncent; rien n'est plus libre que l'air; ils voient l'eau découler des montagnes, suivre sa pente à travers les prairies, les végétaux s'élancer vers l'atmosphère ; ils voient les fourmis, les abeilles, retracer à leurs yeux l'idée des avantages du contrat social et donner à l'homme des leçons de prévoyance, d'économie, d'esprit de société et d'amour du travail; ils voient les animaux, jusqu'aux insectes, munis d'armes défensives, démontrer aux tyrans à deux pieds la légitimité de la résistance à l'oppression.

C'est dans la nature, Messieurs, que les cultivateurs étudient les vrais principes d'un bon gouvernement. Les abeilles ont un roi; elles l'aiment, le nourrissent et le logent, mais il ne les mange pas; il n'en opprime aucune; il existe, non pour lui seul, mais pour l'avantage de toutes; là chacun travaille et paye son contingent; là, il n'y a ni rang ni privilèges; toutes y sont également utiles et protégées; les unes travaillent au dedans, les autres vont en campagne, et toutes sont l'image des citadins et des cultivateurs.

Les fourmis vivent à peu près de même; elles respectent la même égalité : à la vérité, elles n'ont point de roi, mais elles s'entendent toutes et s'arrangent fort bien.

Yoilà , Messieurs , les utiles et vivantes leçons que les cultivateurs puisent dans la nature. Les grandes vues et la magnificence du Créateur leur démontrent que la liberté et l'égalité sont de droit divin; que la tyrannie et le despotisme ne sont nés que de l'orgueil; que l'esclavage et l'oppression ne sont point dans la nature; que son divin auteur a tout fait pour le bonheur de l'homme; qu'à Dieu seul l'univers est soumis; que le plus beau spectacle pour le Ciel est la terre libre; que l'Être suprême dédaigne l'encens des esclaves, comme il rejette aussi celui des tyrans; et qu'au contraire il sourit aux adorations des peuples qui lui font hommage de leur liberté; et qu'en un mot le culte qui lui est le plus agréable sur la terre est celui des hommes libres.

Les habitants des campagnes savent aussi que tout était dégénéré ; que nos rois, peu instruits et mal élevés, étaient eux-mêmes esclaves de la volonté de leurs ministres, qui, despotes et ambitieux, étaient eux-mêmes les rois de la guerre, de la marine, de la justice, des finances, etc.; que le véritable monarque était éclipsé; qu'il n'était qu'un être passif, un prête-nom, en un mot l'individu doré pour la représentation. « La France, disent-ils, ressemblait à un champ de

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blé qui, n'étant jamais sarclé, était infecté de plantes parasites et voraces, lesquelles, en certains endroits du champ, étaient tellement multipliées que le sarclage était devenu inadmissible, »

L'Assemblée nationale voyant que tout était mûr, elle a, le 4 août, porté la faux dans ces endroits du champ, et, d'une main bienfaisante et hardie, elle a tout abattu, et la moisson des abus fut abondante : dans les endroits du champ moins infecté, elle a sarclé; mais il était impossible qu'en arrachant les plantes nuisibles et trop enracinées elle n'endommageât un peu les plantes utiles d'alentour ; mais elle les a repiquées dans d'autres endroits, elles y prendront racine peu à peu, et le dommage n'aura été que passager.

C'est ce que fait un bon cultivateur; en taillant sa vigne ou son verger, il supprime les branches stériles et nuisibles, il arrache les ceps dégénérés, il détruit tout ce qui absorbe les sucs nourriciers de la terre et étouffe les ceps productifs : car, Messieurs, parmi les végétaux, il est aussi des aristocrates.

L'Assemblée nationale a repris la vigne politique qu'elle avait confiée au chef de la famille, qui en avait abandonné la culture à des mains mercenaires et infidèles; ils la cultivaient mal, elle était en friche; l'herbe l'étouffait, et le sol était appauvri ; chacun des ouvriers tirait la meilleure partie des fruits; les récoltes diminuaient, tandis que les frais de culture s'élevaient, et la maison était endettée.

Mais la vigne va bien changer ; elle est confiée à des ouvriers laborieux et fidèles : la culture en sera inspectée, on fera à propos provigner ou détruire; alors elle portera des fruits abondants, qui, récoltés avec soin, ne seront plus gaspillés. Les récoltes ne seront plus dévorées d'avance, elles payeront les frais, et il y aura du bénéfice; et les vendanges en seront joyeuses.

Voici, Messieurs, une application de la royauté que j'ai entendu faire par des cultivateurs : « Le roi, nous dit-on, n'est pas un maître absolu; cela est juste : si la nation est une grande famille, le roi ne doit en être que le frère aîné. Le premier de nos rois fut élu par le peuple; la nation, en se formant, ressemblait à une famille dont l'assemblée de parents élit un curateur pour surveiller les intérêts de la succession. »

C'est ainsi que s'expliquent mes concitoyens. Ils vont se trouver heureux, ils partagent tous la même opinion sur le nouveau régime ; il n'en est pas un seul parmi eux qui regrette l'ancien; ils sont administrés par un district dont le patriotisme répond à leurs vœux, et une municipalité dont le zèle et le civisme ont peu d'exemples; conciliés par un juge de paix, cultivateur éclairé et d'une grande probité;

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enfin ils sont dirigés par un pasteur nommé par eux, dont dix ans de vertus morales et civiques ont mérité le choix, qui sait avec une douce fraternité leur développer les avantages des deux plus beaux présents du Ciel, l'Évangile et la liberté. Ils disent avec une joie douce et expansive : « Nous allons révérer deux cultes à la fois, celui du Dieu des campagnes, du Dieu de nos pères, qui autrefois délivra Israël de la servitude d'Egypte, et le culte de la constitution, qui nous délivre de la tyrannie et de l'oppression des despotes, et va faire de la France une nouvelle terre promise.

Voilà, Messieurs, les sentiments des hommes qui désirent affdier leur Société à la vôtre. Ils ont beaucoup d'aptitude à s'instruire des nouvelles lois ; ils préfèrent à tous autres délassements de s'assembler les dimanches et fêtes, après les offices, pour y lire les décrets : ils les voient avec la même bonne foi et pureté d'intention que celles qui les ont dictés; ils savent que votre Société a été utile à la chose publique, et qu'elle sera le palladium de la liberté ; ils ne vous font point de compliments bas et serviles, ils croiraient blesser vos principes et se manquer à eux-mêmes. Des hommes libres aiment et estiment, mais ne flagornent jamais; ils vous parlent avec la noble franchise et sincérité des campagnes. Ils vous demandent rafïiliation, et l'attendent de vos sentiments fraternels.

La Société a arrêté l'impression et l'envoi du discours à toutes les Sociétés affiliées. L'affiliation a été accordée à la Société des amis de la constitution du bourg d'Argenteuil.

Signé : Xlexa^bue Beauuarnais, pres'V/e??^.

CoLLOT d'Herbùis, Bonnecarrère, Massieu, évéque de Beauvais, Prieur, secrétaires ^.

l. Ce (liscovu's eut un grand succès. Il fut rùiiupiiiur plusieurs fois, notauiment à Caen, et cette réimpression (Caruavalet, 676) se termine par cet extrait des séances des Amis de la constitution de Caen : « Aujourd'hui i-J mai 1791, et de la liberté le 2«-', lecture faite du discours ci-dessus, la Société des amis de la constitution a arrêté de le faire réimprimer au nombre de 2,000 exemplaires, comme susceptible du plus grand intérêt, et capable de porter la paix dans les campagnes. — Slfjné : Dejeax, président; Victor Féron et Faxet, secré-r iaires. — Par le Comité de correspondance. S/Vy«é.- Théballt, Laberge et Déloges. — Imprimé par ordre et aux frais de la Société des amis de la constitution, à Caen. »

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SÉANCE DU lo AVRIL 1791

d'après le « JOURNAL DE LA RÉVOLUTION » DU 17 AVRIL 1791

Sous l'ancien régime, lorsque le roi, ou quelqu'un de sa famille, venait à mourir, vite dans les provinces des ordres pour chanter des Libéra et des De p?'ofwidls. Sous le règne de la liberté, un citoyen à talent meurt, on n'a pas besoin de mendier des regrets: à l'instant la France entière en retentit. Un très grand nombre d'adresses annoncent des pompes funèbres en l'honneur de Mirabeau. Parmi celles qui ont encore lieu à Paris, il ne faut pas oublier les ouvriers du Champ de Mars et de l'île aux Cygnes, qui, au nombre de plus de huit cents, doivent lui rendre ces honneurs du sentiment aujourd'hui dimanche, à Saint-Thomas d'Aquin. La Société, sur leur demande, a nommé six commissaires pour y assister.

On accorde l'affiliation à plusieurs Sociétés, tant il est vrai que l'esprit de la constitution se propage de plus en plus! Parmi ces Sociétés affdiées, il en est une, dans la ci-devant province de Rouergue, à Millau, où l'ex-évèque d'Augoulême ' était allé il y a quelque temps pour soulever les citoyens.

Le maire de Millau, présent à la Société de Paris et qui a peut-être sauvé le pays par son généreux dévouement, cet homme, qu'un valet de l'évèque démoniaque, déguisé en femme, traînait à la lanterne, et qui aurait été immolé sans le secours des bons citoyens, a été interpellé de dire si l'on pouvait compter sur le patriotisme de la nouvelle Société (car il faut remarquer qu'il s'y était établi une coalition de conjurés sous le titre spécieux d'Amis de la paix). 11 a répondu qu'ils étaient déjà quatre ou cinq cents membres, tous disposés à donner leur sang, s'il le faut, pour soutenir la constitution. Ce généreux citojen a été couvert d'applaudissements.

L'ordre du jour était la discussion sur l'organisation de la marine. M. Dubois a indiqué les moyens d'avoir toujours prête une pépinière de matelots : ce serait d'envoyer sur les bords les plus poissonneux

1. C'était Philippc-Fraurois d'Albignac de Castelnau (1742-1806), sacré le 18 juillet 1784, député du clergé du bailliage d'Angouléme aux États généraux. Ayant refusé le serment, il avait été remplacé par Pierre -Mathieu Joubert, sacré le 27 mars 1791.

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de la mer les mendiants, vagabonds, gens sans aveu, etc. « Il ne faut pas souffrir, a-t-il dit, des hommes dégradés, avilis; mais il faut les rendre utiles parle travail. » Quelques autres membres ont porté alternativement la parole sur cette matière. L'un d'eux, dans un très long discours, bien pensé, bien écrit, voulait que la marine marchande fût distinguée de la marine militaire. Il a présenté un projet de décret en vingt et quelques articles. M. de Kersaint était, à quelque chose près, de son avis. « Il serait injuste, disait-il, inconstitutionnel, que des capitaines de vaisseaux marchands fussent admis dans l'étatmajor de l'armée de mer, au préjudice des autres grades.de cette même armée. »

On annonce, à la satisfaction universelle, que M. Duportail venait de donner des ordres pour que le régiment de Poitou se transportât à Orléans.

Dans la séance prochaine, on s'occupera de l'organisation de la garde nationale.

Depuis quelque temps, il se présentait à la Société un particulier très suspect. Il y a peu de jours, M. Maindouze l'avait remarqué, parce qu'on s'était plaint de deux portefeuilles volés, dont l'un appartenait au secrétaire de feu M. Mirabeau. Il voulut examiner son billet d'entrée; il le questionna, et le misérable disparut. Cependant M. Maindouze vérifia le numéro et le nom pris par le quidam : ils ne se trouvèrent point sur les registres. Il s'est encore introduit dans la dernière séance. Le garçon de bureau avait remarqué que ce personnage descendait de temps en temps pendant les séances; sa figure lui répugnait. Il venait de descendre : un membre de la Société se plaint qu'on venait de lui voler son portefeuille. Le particulier, qu'il avait auprès de lui et qui seul pouvait avoir commis le vol, rentre; il le désigne. Lorsqu'il sort, on le suit, on l'arrête. Interrogé s'il est membre de la Société, il répond que non, qu'il s'est introduit au moyen d'une carte qu'un particulier qu'il ne connaît pas non plus que sa demeure, mais qu'il croit membre du Club monarchique, lui a remise au Palais-Royal. On lui trouve un assignat et une lettre de son frère, vicaire, qui lui marque que, sans emploi comme il est, il est étonnant qu'il puisse se soutenir à Paris. Il dit qu'il a emprunté mille livres, qu'on lui a volé partie de son argent dans les tripots. Ce mouchard, escroc monarchien, a été conduit chez le commissaire de police de la section voisine, et transféré ensuite en prison.

Citoyens, des milliers de misérables de cette espèce sont entretenus à Paris par nos ennemis.

[Même séance, d'après le Lendemain du 17 avril 1791 :]

La séance est ouverte par 300 membres; vers cinq heures, il y en avait 450; une demi-heure après, il n'en restait que 350; à l'heure de la clôture, à dix heures, il n'en restait pas 100.

Après la lecture du procès-varbal et de quelques adresses et annonces qui ne méritent pas l'honneur d'une mention, un membre prend la parole pour attaquer le projet d'organisation de la marine qui occupe actuellement l'Assemblée nationale. Il a surtout insisté pour qu'il ne fût établi aucune distinction entre la marine marchande et la marine militaire.

M. de Kersaint dit, douloureusement, qu'il est inutile de s'occuper de cet objet, que le projet du Comité sera infailliblement adopté, que les projets jacobites seraient méprisés et qu'on sera trop heureux si l'on peut enlever au rui le droit de disposer des places de capitaines et des officiers généraux; que c'est uniquement sur ce point qu'il faut réunir les efforts. La Société gémit.

Arrive une députation du Club fraternel de Sainte-Geneviève. Elle vient tlénoncer les efforts du Club monarchique pour se faire des prosélytes. Elle demande les honneurs de la correspondance du Club métropolitain. Accordé. C'est toujours une fabrique de dénonciations de plus; et elles pourront devenir plus importantes que celle-ci, à laquelle on ne fait pas beaucoup d'attention.

M. Maindouze crie du milieu de la salle qu'il sort un instant, mais qu'il prie l'Assemblée de ne se point séparer qu'il ne soit remonté, parce qu il a à l'entretenir d'un événement important à connaître.

Sans faire cas de cette prière, le président lève la séance ; mais Maindouze reparait au même instant et s'élance à la tribune.

Le président lui observe qu'il est instruit de ce dont il s'agit et qu'il est inutile qu'il parle. Environ 100 membres qui restaient, qui n'étaient pas aussi instruits que le président, et qui s'attendaient à une belle dénonciation, crient tous ensemble qu'il faut entendre M. Maindouze.

Il annonce qu'on vient d'arrêter un particulier qui a volé plusieurs portefeuilles, entre autres un, ce soir, dans la salle; que, le voleur conduit à la section, on a trouvé dans le portefeuille, parmi divers papiers, une dénonciation à la municipalité, dénonciation qu'il ne faut pas divulguer dans ce moment.

Après ce rapport énigmatique, Maindouze s'en allait; mais un mot qu'on lui dit à l'oreille le fit remonter pour prévenir que le voleur

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n'était pas membre de cette auguste assemblée et qu'il ne s'y était introduit qu'à la faveur des cartes qu'il avait volées.

XGYI

d'après le « JOURNAL DE LA RÉVOLUTION » DU 19 AVRIL 1791

On lit un très grand nombre d'adresses. Une Société apprend que telle est la stupidité et la noirceur de certains prêtres réfractaires qu'ils ont prêté et rétracté jusqu'à trois fois leur serment. La Société de Lorient envoie copie d'une lettre écrite par le sieur Floirac, ex-grand vicaire de l'ex-évéque de Paris, adressée à des prêtres missionnaires ; il leur mande que, d'après l'avis d'un docteur en Sorbonne, bon catholique, ils ne peuvent ni ne doivent assister aux offices des nouveaux pasteurs, qu'il appelle intrus. Le secrétaire commençait à lire cette lettre atroce et séditieuse, qui couvrirait d'opprobre le sieur Floirac, s'il n'était pas déjà connu pour un énergumène, lorsque la Société a pensé qu'elle ne méritait que le mépris, et a passé à l'ordre du ynw.

On a dénoncé M. La Grey ', membre de la Société, qui n'aurait pas dû y être admis, comme ayant malversé dans l'emploi d'administrateur provisoire de la Commune. 11 est vrai qu'un jugement du Chàtelet l'a déchargé d'accusation, mais en lui enjoignant d'être plus circonspect. Cette affaire, qui intéresse la Société entière, a été renvoyée à l'examen des commissaires.

Après la lecture des observations envoyées par la Société de Brest sur l'organisation de la marine, MM. Prieur et Kersaint ont porté la parole sur cette matière, et il a été arrêté que les observations de la Société de Brest seront présentées à l'Assemblée nationale.

Une députation de Versailles est introduite ; dans un discours plein de patriotisme et d'énergie, elle démontre les torts de la municipalité, qui a porté des atteintes mortelles à la liberté d'écrire et de parler,

1. Broussais de La Grey, avocat au parlement, ancien ingénieur, membre de la Commune de Paris et l'un des cinq administrateurs au déj^^i''''""''^^ "-^^^ gardes nationales parisiennes, avait été suspendu de ses fonctions par l'assemblée générale de la Commune. Innocenté par un jugement du Chàtelet en date du 26 mars 1790, il avait repris ses fonctions. Cf. Paul Robiquet, le l'erson/tcl municipal de Paris pendant la Réoolution, p. 270-271.

et s'élève de nouveau contre la conduite antipatriotique du sieur Berthier.

La séance a été continuée jusqu'à près de minuit, par des détails qu'est venu faire la section Fontaine de Grenelle, relativement à l'exécution de l'arrêté du département du 11 avril sur la fermeture des églises paroissiales', et au rassemblement des prêtres infractaires dans l'église des ïhéatins.

Elle a annoncé que les précautions sages et prudentes ont peutêtre empêché les événements les plus malheureux,

[Même séance, d'après le Lendemain du 19 avril 1791 :]

Ouverte à six heures, par 400 membres; continuée jusqu'à huit heures, s'est réduite à 450, et prolongée jusqu'à une heure du matin, qu'elle a été close, avec 250 membres.

Jusqu'à une heure du matin, bon Dieu! Oui. Cette séance a été très active; il y a eu bien des dénonciations.

Et d'abord, suivant l'usage, on a lu le procès-verbal, pièce intéressante à plus d'un titre, si elle était fidèle. Ensuite des adresses, des compliments, du bavardage. Cela fait, un sieur Hyon dénonce M. La Grey comme indigne d'être membre de cette auguste assemblée : c'est un accapareur de grains. Pas d'autre reproche. Alexandre Lanieth demande qu'il nomme ses parrains. Il indique un particulier qui nie, et dit avoir été seulement témoin. Il en nomme un autre qui ne dit rien; il n'y était pas. Affreux tumulte. Après deux heures d'un orage bien digne d'une pareille cohue, on nomme des commissaires pour examiner cette affaire, et le calme renaît.

Collot d'IIerbois lit une instruction envoyée par le Club correspondant de Brest sur l'organisation de la marine =. On pense bien qu'elle n'est pas en faveur du projet dont on s'occupe. [Grands applaudissements.) On propose et on arrête l'impression dé ce chef-d'œuvre, avec distribution à tous les membres de l'Assemblée nationale, pour leur apprendre leur métier.

M. Prieur parle sur la même matière; M. de Kersaint lui succède, et donne son projet de décret, qui réunit tous les suflrages.

1. Il y a évidemuient ici une faute d'impression. Il faut lire : la fermelure des ér/lises yoy paroissiales. En etl'et, rarn'té précité du département de Paris ordonnait de fermer, dans les vingt -quatre heures, les églises auti'es que les églises paroissiales. Voirie texte de ce long et intéressant arrêté dans If Moniteur, VIII, 126.

2. Il n'est pas difficile de deviner par qui a été commandée cette pièce, qui arrive à point nommé. (Note de l'oing inal.)

332 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [17 avril 1791]

Noailles pérore aussi longuement, mais sans succès.

Une députation de la section de Montmartre vient inviter la Société à un service pour Mirabeau. On y assistera par députation.

Députation du Club servant de Versailles. Elle dénonce la municipalité de cette ville et le commandant de la garde nationale, qui (donnant aux administrateurs d'une plus grande ville l'exemple dangereux de la vigueur et de la fermeté) ne courbent point la tête sous le despotisme du club. Il ne faut pas demander si cette dénonciation a été approuvée; le discours dénonciateur doit être imprimé', pour tâcher d'en faire imposer à ces corps administratifs, qui commencent à faire les rebelles.

Députation de la section de la Fontaine de Grenelle, parmi les membres de laquelle les honnêtes gens ont vu avec indignation le curé de Saint-Thomas d'Aquin.

Qu'une section, ou du moins quelques factieux égarés ou soudoyés, abusant de son nom, s'avilissent par de pareilles députations et se rendent coupables d'insubordination et de mépris pour les lois, c'est dommage; mais qu'un prêtre, un curé, un ministre de la paix, dont le devoir est de prêcher l'union et l'ordre, se rende complice de pareils écarts, cela est affreux. C'est un scandale bien effrayant.

Quoi qu'il en soit, la députation où brillait M. le curé venait dénoncer l'arrêté du département- relatif à la liberté du culte, la location faite de l'église des Théatins à des prêtres non assermentés, et un ordre du général pour la faire protéger contre les insurrections des gens à verges.

Grande fureur contre le général, contre la municipalité, contre le département. On a épuisé, et même enrichi le vocabulaire du père Duchesne; mais il était une heure du matin, et l'on n'a rien décidé.

Il faut convenir que voilà des gens bien tolérants.

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