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Tome II

354 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [26 avril 1791]

Je le suis aussi, moi, garde national; je suis grenadier du bataillon des Blancs-Manteaux : j'ai cru que, fidèle au serment immortel que j'ai prêté au Jeu de paume, je devais offrir à la patrie et mes moyens moraux dans l'Assemblée nationale et mes forces physiques hors de son sein, et il y a dix-huit mois que je m'en fais honneur. J'ai vu l'arrêté de mon bataillon, ainsi conçu : « /IrreVe unanimement quen adhérant à Varrêté du petit Saint-Antoine, au jour d'hier (22 avril 1791), tous les soldats citoyens, et citoyens soldats, qui composent le bataillon,

REN0U\T2LLER0NT IXDIVmUELLEMENT ET PAR LEURS SIGNATURES, à l'instaut,

le serment d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, et d'oltéir, dans toutes les circonstances, à M. de La Fayette, que le bataillon regarde toujours comme commandant de la garde nationale parisienne, et auquel il jure de nouveau wi attachement inviolable et une confiance sans bornes; de plus, que celui des volontaires et de la compagnie centrale qui sera réfractaire à ce serment sera expulsé du bataillon. »

Je déclare que je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud que de signer jamais un semblable arrêté. Ce n'est pas que je manque d'estime pour le général, quoiqu'il ait eu tort : car une sentinelle est coupable si elle quitte son poste avant d'être relevée. Ce n'est pas que j'eusse jamais eu la pensée de refuser, sous les armes, l'obéissance légitime à mes chefs : j'ai servi vingt-neuf ans avec honneur; mais je sais fort bien distinguer, en homme libre aujourd'hui, la subordination passive d'un soldat d'avec la subordination raisonnée d'un garde national, car je ne veux pas redevenir un esclave.

J'ai donc considéré :

1" Que M. de La Fayette, nommé par les sections et démis volontairement de sa place, ne pouvait recevoir sa réélection que de la confiance nouvellement notifiée par les sections dans les formes légales ;

2° Que la municipalité qui a ordonné l'assemblée des bataillons, et que les bataillons qui se sont assemblés, sont coupables de transgression à la loi, parce que les corps armés ne peuvent délibérer que sur des faits particuliers de discipline ; les sections étant établies pour la représentation légale du peuple, c'est dans sa section seule que tout citoyen soldat doit énoncer son vœu, et jamais dans une assemblée de bataillon, sous l'influence de ses chefs;

3° Que la preuve du danger de cette influence est l'arrêté pris, dans plusieurs bataillons, de faire le serment, je ne dis pas seulement d'obéissance à la loi (ce serment a été prêté le 14 juillet-, et c'était faire injure à la garde nationale que de le renouveler), mais de confiance sans bornes dans les ordres du général, arrêté à la fois ser-

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vile et inconstitutionnel. Nul citoyen français ne doit obéissance qu'à la nation, à la loi et au roi; ces noms, collectifs et indivisibles aujourd'hui, font tout le mystère de notre constitution : ils font qu'un citoyen libre peut être subordonné sans crainte de la servitude. Obéir à son chef, lorsqu'il commande au nom de la loi, est de toute justice : car c'est obéir à la loi même, c'est acquitter son serment, c'est exécuter tout ce que l'on doit à sa patrie et à sa conscience; mais promettre à son chef une obéissance aveugle, c'est fouler aux pieds ses droits et sa raison, c'est compromettre, sur la parole d'un individu, la loi, la constitution et la liberté publique. Le roi n'a pas le droit d'exiger même des troupes de ligne un serment individuel. Il ne commande qu^au nom de la loi, et ce n'est quen vertu de la loi qu il peut exiger Vobéissance : telle est l'expression littérale de l'immortelle déclaration des droits des nations proclamée par l'Assemblée nationale de France. Ainsi le veut notre constitution ; c'est ainsi que 24 millions de Français l'ont juré : faire un autre serment, c'est trahir la nation, la loi et le roi.

4° La peine infligée à tout citoyen qui ne signera pas le serment, et ne reconnaîtra pas les principes énoncés dans l'arrêté, est un acte arbitraire et despotique que la postérité ne croira pas avoir pris naissance dans le berceau de la liberté. L'estime que je porte à mes anciens camarades, l'espoir qui me reste qu'ils n'ont été qu'égarés, m'empêche d'en dire davantage. J'attendrai de leur droiture et du temps la justice qu'ils me doivent.

Dubois de Crancé.

Imprimé par ordre de la Société des amis de la constitution.

Alexandre Beauuarnais, président.

Massieu, évêque du département de l'Oise, G. Boxxecarrère, CoLLOT d'Herbois, Prieur, secrétaires.

d'après le ce journal de la révolution » du 28 AVRIL 1791

Après la lecture des adresses, M. Choderlos a proposé ces questions : 1° S'il est possible, comme le département et la municipalité de Paris l'ont demandé, qu'il y ait un code pénal sur la hberté de la presse;

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2" S'il ne conviendrait pas de placer au rang des crimes de lèse-nation, au premier chef, toute atteinte portée contre la liberté de la presse? « Je proposerai aussi, a dit M. Dubois de Crancé, la question de savoir ce qu'il y a de plus funeste, ou de calomnier un bon citoyen, ou d'en vanter beaucoup un mauvais? »

M. Dufourny a déployé une vaine éloquence contre la réunion d'Avignon à l'empire français. Ses principes politiques ne pouvaient plaire à des hommes qui connaissent les droits inaltérables des peuples.

On est passé à la discussion sur l'organisation de la garde nationale. Un membre a prouvé tous les dangers d'en faire une corporation militaire. Les exemples que nous avons à Paris le prouvent encore mieux. Un autre membre a lu la formule du serment prêté par plusieurs bataillons à M. La Fayette : « Je jure une obéissance sans bornes au général, et, si je viole mon serment, je me soumets à être chassé de la garde nationale. » Il a été porté de maison en maison avec cet ordre : « M. le commandant de bataillon donne ordre au capitaine de faire signer individuellement, cependant volontairement, la formule de serment en question; elle constatera ceux qui ne savent pas signer. » Ceux qui ont souscrit cet acte déshonorant, digne des automates de Léopold, ou des janissaires de Constantinople, s'en repentent; les autres sont honnis, conspués. De là la plus afl'reuse dissension.

M. Dubois de Crancé a dit que l'arrêté pris par le bataillon des Blancs-Manteaux, où il est grenadier, le forçait de quitter l'habit de garde national. Il a lu une lettre, qvi'il se propose de rendre publique, par laquelle il démontre combien ce serment est illégal, avilissant et dangereux. « Je déclare, a-t-il ajouté, que je porterai plutôt ma tête sur l'échafaud que de le signer jamais; j'estime le général, mais je le hlàme d'avoir quitté son poste avant d'en être relevé (c'est ainsi que nous avons toujours parlé). Cent mille hommes peuvent m'assassiner, mais ils ne peuvent ni m'cnchainer ni m'aviJir. n Cette intéressante lettre, sur laquelle nous reviendrons, finit ainsi : a L'estime que je porte encore à mes anciens camarades m'empêche d'en dire davantage; j'attendrai du temps la justice qu'ils me doivent. »

On a voté l'impression; mais, de crainte qu'elle n'augmente la fermentation, il a été arrêté, sur la demande de M. Dubois lui-même, que l'impression de la lettre serait suspendue.

Un autre membre s'est plaint qu'il a failli être égorgé dans son bataillon, avec plusieurs autres citoyens, par une cabale armée qui a obtenu tout ce qu elle a voulu. Où sommes-nous, juste ciel? 0 Bailly! La Fayette et consorts, si vous aimez la patrie, vous verserez bientôt des larmes de sang sur la division funeste que vous venez d'exciter

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entre des frères, et sur l'avilissement auquel vous avez su amener, en les égarant, les soldats de la liberté!

[Même séance, d'après le Lendemain du 28 avril 1791 :]

Il faut que la Société ait quelque grand dessein, ou qu'elle se croie dans un grand danger, car elle a tenu mardi une séance extraordinaire, qui s'est ouverte à six heures, avec loO membres, continuée par 250, et close à dix heures un quart par 120.

Le sieur Dufourny a longtemps parlé sur l'affaire d'Avignon, et fait le procès à M. de Menou, qui fait jeûner les Jacobins après ce morceau qu'ils convoitent si ardemment.

Un soi-disant député extraordinaire d'Avignon fait lecture d'une lettre qu'il annonce avoir reçue le matin. Elle contient les détails d'un grand combat qui s'est livré entre les Avignonnais et une armée appelée, par la lettre, de Sainte-Cécile. Beaucoup de monde perdu de part et d'autre. La victoire, dit la lettre, demeure aux patriotes.

Si cette lettre vient de la même source que celle lue à l'/Yssemblée par M. Bouche, on en peut suspecter la vérité.

On en vient à l'organisation de la garde nationale, qui parait avoir été le principal objet de cette séance.

Maindouze veut qu'on casse toutes les troupes de ligne, et qu'on les recrée sous le titre de troupes défensives.

Dugazel [sic) commence, sur le même objet, la lecture d'un long discours dont il demande la continuation à une autre séance. Toutes ces vues sont parfaitement jacobites. II fait de la garde nationale une troupe sans discipline, toujours maîtresse de suivre ses caprices et beaucoup plus propre à fomenter le désordre qu'à le réprimer.

Un particulier en uniforme de la garde nationale rend compte du serment prêté par les bataillons, et demande que la Société avise au moyen d'empêcher ce serment, qui l'effraye.

Chépy s'écrie que M. Dubois de Crancé a fait sur ce serment un -ouvrage sublime, et qu'il faut le prier d'en faire part.

Dubois de Crancé quitte le fauteuil, car il est président, et dit qu'il n'a point fait d'ouvrage, mais que, ne voulant plus servir après ce maudit serment, il a écrit à son bataillon une lettre dont il va faire lecture.

Cette lettre est un chef-d'œuvre d'impertinence, au moyen de quoi chaque phrase excitait les plus bruyants applaudissements de la cohue jacobite. Au milieu du vacarme, on entend le son aigu. d'un

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vigoureux coup de sifflet. Aussitôt les applaudissements se changent en horribles vociférations. Malheur au siffleur, si on le découvre 1 On ne le trouve point : on continue la lettre dont on demande à grands cris l'impression pour l'instruction et l'édification des bataillons. Dubois de Crancé, qui a le mot, et qui, pour plus d'une raison, doit avoir de la prévoyance, observe que, s'il arrive quelque événement fâcheux, on ne manquera pas de l'attribuer à la lettre, et qu'il croit prudent de ne point l'imprimer. Grand tapage de la part de ceux qui sont moins instruits que M. Dubois de Crancé ; mais les chefs font adopter son avis.

PAMPHLET

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