MAI 1791] RÉFLEXIONS SUR LE CLUB DES JACOBINS
acharnement ceux qui ne suivaient pas ses principes aveuglément et qui prétendaient être libres d'une autre manière que celle qu'il avait adoptée; on lui a fait un crime d'entretenir une correspondance très active avec toutes les Sociétés patriotiques du rovaume et d'influencer partout, en despote de l'opinion; on a voulu faire accroire qu'il déterminait les avis qui prévalent à l'Assemblée nationale et qu'il savait, par des agents secrets ou des prosélytes fervents, gouverner souverainement les assemblées des sections de Paris; on a été jusqu'à lui reprocher de diriger les mouvements tumultueux du peuple, et, comme un nouvel Eole, de souffler à son gré la tempêté et les orages.
Des gens ombrageux et méchants ont laissé entendre que ce Club avait adopté et suivi la conduite des Romains ; selon ces déclamateurs, plan pareil, môme marche, politique semblable, succès égaux. Les Romains, ont-ils dit, voulaient être libres et que tout ce qui les environnait fût soumis à leur puissance. Ils n'offraient leur alliance que pour imposer bientôt un tribut. Ils s'étaient proposé d'étendre leur domination sur tout le monde connu ; ils y parvinrent, soit par la force des armes, soit en semant la division parmi les peuples, soit enfin en affiliant à leur empire les nations, les individus; en accordant à certaines conditions le titre de citoyen romain, que des potentats venaient mendier. Mais si la fierté, si la grandeur romaine résidaient dans le peuple, la politique et le plus souvent la véritable souveraineté étaient concentrées dans le Sénat. Après avoir tout envahi, après s'être affaiblie à force de s'agrandir, Rouie sentit le besoin de se recruter; elle donna tro[) facilement la liberté, elle y joignit inconsidéréuient le droit de bourgeoisie; alors, outre son Sénat, ses patriciens, son peuple [plebs]^ ses légions, elle eut ses colonies, ses alliés, ses affranchis, ses troupes auxiliaires, ses soldats mercenaires ; alors aussi l'univers ouvrit les yeux; mais il n'était plus temps : le monde ne fit que de vains efforts pour conserver sa liberté, tout plia sous le joug jusqu'au moment où l'anarchie la plus épouvantable vint déchirer toutes les nations réduites en esclavage.
Pour nous, qui par goût et par justice n'aimons que la vérité, nous la dirons sur le Club des Jacobins, sans flagornerie, sans bassesse indignes d'hommes libres; elle conservera dans cet écrit son air sévère, mais noble.
Prétendre que tous les individus composant une grande Société possèdent également toutes les vertus qui constituent le vrai citoyen, ayant entre eux une unité parfaite de sentiments et d'opinions, ce serait être dans l'erreur, ce serait exiger une chose sans exemple et
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sans raison, surtout dans le moment où la constitution elle-même n'est point établie d'une manière immuable; dans le moment où il est peut-être impossible de décider lequel a parfaitement raison; dans un moment où, en supposant que chaque loi portée soit tellement sage qu'on ne doive pas se permettre d'y toucher, au moins serait-il certain que toutes les lois ne sont pas liées ensemble, et que pour passer de l'une à l'autre on manque de moyens. Autrefois, un scandale commis par un prêtre animait contre tout le clergé ; une lettre de cachet, crime d'un seul homme, remplissait d'horreur pour tout le ministère; aujourd'hui, une inconséquence faite par un administrateur rend coupable, aux yeux du public, tout le corps auquel il appartient. Ne serait-ce point une injustice criante que de charger tous les Amis de la constitution des fautes de quelques-uns, ou de les supposer avoir tous la même façon de penser? Quoi ! parce que Marat a été du Club des Jacobins, parce que Fréron en est, et que tous deux conseillent le meurtre, doit-on croire que ce Club soit un repaire d'assassins? Parce que Robert est du Club des Jacobins, et qu'il prêche le répuiîlicanisme, ce qu'il peut faire de bonne foi et en honnête homme, en conclura-t-on que ce Club ne soit composé que de républicains et non point d'amis de la constitution, laquelle conserve un roi, qui n'est que le premier magistrat du peuple, le premier citoyen français? Parce que quelques sections se sont adressées au Club des Jacobins pour présenter des pétitions, pour faire des dénonciations, ce qui, sans doute, est une erreur de leur part; et parce que le Club, entraîné par le patriotisme qui abusait les citoyens, les a accueillies sans réflexion, a reçu leurs députations, est-ce une preuve que le Club prétende se mettre à la place des corps administratifs? Parce que des orateurs sont montés à la tribune pour y faire l'éloge de la calomnie, s'ensuit-il de là que tous les membres du Club soient des calomniateurs? Parce que l'on a prêté l'oreille un instant aux plaintes injustes de quelques soldats amenés dans l'Assemblée, doit-on dire que le Club conseille l'insubordination, applaudisse aux outrages, et ne cherche qu'à armer les citoyens les uns contre les autres? Et quand il serait prouvé qu'il y a dans le Club des Jacobins un certain nombre de factieux, que c'est à eux que nous devons les troubles qui nous agitent, serait-ce une raison pour accuser tout le Club d'être factieux et de n'avoir que de mauvais desseins? Le Club des Jacobins tient une correspondance presque universelle avec tous les Clubs de la France; mais qui pourrait blâmer ce commerce réciproque de lumières, cette manière de s'entendre pour le maintien de la liberté et de la constitution? Yoyons la masse du bien que cet établissement a produit,
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pensons aux services réels que le Club des Jacobins a rendus, soit en discutant les matières qui ont donné lieu à des décrets, soit en ralliant les citoyens autour de la constitution, et gardons-nous de mériter à son égard le reproche d'ingratitude: défendons-nous de l'injustice d'attribuer au corps ce qui est la faute des individus; surtout pénétrons-nous de cette grande vérité que, dans une assemblée de citoyens libres, réunis à l'ombre de la loi, dans une assemblée non politique et non délibérante, il est essentiel que chacun ait le droit d'énoncer ses sentiments sans crainte et sans détour; et que tel puisse avouer qu'il est républicain, tel autre qu'il aime la constitution telle qu'elle a été décrétée, un troisième qu'il est aristocrate. Quoique ce mot doive écorcher les oi'eilles d'un patriote, il faut s'accoutumer à l'entendre et à le pardonner, comme il faut qu'un catholique voie un homme et un citoyen dans un protestant, dans un juif, dans un mahométan. Mais ce qui est condamnable dans toute société, comme dans tout individu, c'est l'intolérance, c'est la calomnie, ce sont tous les projets qui tendraient à troubler l'ordre, à attaquer la sûreté, la vie, l'honneur d'un citoyen; une dénonciation, fruit d'une surveillance active, n'est point une délation sans autre fondement qu'un mensonge. Que la pensée, que les discours soient libres, mais que les actions soient guidées par la loi, et alors le Club des Jacobins continuera de mériter par excellence le nom de Club des amis de la constitution.
d'après le c< journal de la révolution » DU 18 MAI 1791
Il a été fait lecture d'un mandement de M. l'évêque de Blois, qui ordonne que, dans toute l'étendue de son diocèse, aux jours de fête où il était d'usage de dire : Domine, salvum fac regem, ces mots seront précédés de ceux-ci : Domine, salvam fac gentem; Domine, salvam fac legem (la nation et la loi).
La Société de Valognes réclame en faveur de plusieurs soldats opprimés ; celle de Langres exprime toute son indignation contre cette tyrannie militaire. La garde nationale de Limoges fait brûler les deux libelles, en forme de bref, du pape Royou ' ; les pamphlets pério-
i. L'abbé Royou rédigeait un célèbre journal contre -révolutionnaire, l'Ami du Roi.
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diques de ce misérable, ceux de Mallet du Pan ', etc.. On assure que l'air n'en est pas encore bien purifié. (Nous devons ajouter ici que le 1" tribunal du département d'Ille-et-Vilaine, séant à Rennes, a décrété d'ajournement personnel le susdit abbé Royou, ainsi que les imprimeurs et distributeurs des deux libelles papaux, en attendant, s'ils ne se présentent pas, qu'ils soient décrétés de prise de corps.)
Un Anglais, membre de la Société, a fait part d'une lettre qu'il a reçue de Londres. « Si vous avez, a-t-il dit, un ennemi et un calomnic^teur dans M. Burke, au Parlement d'Angleterre vous avez un ami, un défenseur, un panégyriste, dans le célèbre et respectable Fox, 11 ignore l'art perfide de sacrifier, comme M. Burke, la vérité, sa conscience, à l'ambition et à un sordide intérêt... Il est, pour la nation anglaise, ce qu'était Mirabeau pour la France. L'on m'a envoyé copie fidèle du discours qu'il prononça dans l'Assemblée des communes le 6 de ce mois; c'est un éloge, aussi vrai que pompeux, de votre constitution. 11 a été goûté de toute l'Angleterre, et il a fait la plus grande impression. J'ose vous assurer que vous n'avez rien à craindre des armements qui s'y font. Le ministre n'a point envie de vous attaquer; il ne l'oserait pas. Il va abandonner le projet de guerre contre la Russie; vous pouvez être tranquilles à cet égard. Je propose : 1° de faire traduire le discours de M. Fox, et de l'envoyer à toutes les Sociétés affiliées; il a été tronqué, défiguré dans les papiers publics anglais, qui sont presque tous ministériels : rendu fidèlement, il fera mille fois plus de sensation; 2° de charger M. le président d'écrire, au nom de la Société, à M. Fox, en lui envoyant un exemplaire de la traduction, pour lui exprimer sa reconnaissance et son admiration. »
La Société a arrêté la traduction et l'impression du discours de M. Fox2, sauf à délibérer ensuite sur la lettre qu'il conviendra de lui écrire.
[Même séance, d'après le Lendemain du 18 mai 1791 :J
Ouverte à six heures par 300 membres. Ce nombre, porté vers huit heures à 400, a diminué, en une heure, des trois quarts; et à dix heures, il ne restait que 50 membres.
Procès-verbal, adresses. Parmi celles-ci, il faut distinguer celle des
1. Mallet (In Pan était rédacteur politique du Mercure de France.
2. Nous ne savons si cette traduction fut faite. Nous ne connaissons que l'iuiprimé intitulé : Discours improvisés pur MM. Jiurke et Fox et autres membres de la Chambre des Communes de l'Angleterre, le G mai 1791, sur la Révolution française. Traduits de l'anglais par M...; Pari?, 1791, in-8. — Bibl. nat., Lb :J9/i911.
[13 MAI 1791] SÉANCE DU 1o 3IAI 1791 4^3
Jacobins de Metz, qui demandent que le roi ne soit jamais gardé que par des citoyens du lieu qu'il habitera; celle des Jacobins de Bordeaux, qui rendent compte des derniers événements de nos colonies. Cette adresse a paru suspecte, ainsi qu'une autre lue par Chépy et qui porte la nouvelle du renvoi du premier ministre des finances d'Espagne.
Un Anglais rassure les esprits sur les armements de rx\ngleterre, et dépose sur le bureau le discours de M. Fox, en réponse à celui de M. Burke, dont la Société a ordonné la traduction, pour être envoyée à toutes les Sociétés affiliées. Arrêté aussi qu'il sera fait des remerciements à M. Fox, au nom des Jacobins. Il sera bien honoré, M. Fox.
Députation des Hollandais réfugiés en France, qui se plaignent que le ministre français les a trahis et livrés au stathouder'. — Le président fait une réponse qui fait hausser les épaules.
Le député extraordinaire d'Avignon lit une lettre qui apprend que les Avignonnais viennent encore d'être rossés, et qui mande qu'ils ne peuvent plus tenir, qu'ils n'ont pas le sol, et que, s'ils ne sont pas secourus, ils succomberont sous les efforts des aristocrates.
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