JA.NV. 1791] CONVERSATION DE M. HERVÉ
La maîtresse du café était un peu importunée de ces images, car elle s'intéresse à M'"" Target, dont elle trouvait que de tels discours salissaient la réputation virginale.
« Eh! Madame, soyez tranquille, dit M. Hervé, je ne veux manquer ni à la constitution ni à vous. Tous voulez ce qu'elle veut, et elle veut ce que vous voulez, car vous êtes toutes deux raisonnables. Ne voulez-vous pas que le peuple soit paisible, docile aux lois, respectueux envers ses représentants? C'est ce que veut la constitution. Et ces Jacobins veulent qu'il soit toujours agité, toujours le fer à la main, toujours attroupé sous une lanterne, menaçant tour à tour les passants, les abbés, les boulangers, la municipalité, le général, le roi. Car à qui?, en France, les émissaires de ces messieurs n'ont-ils pas proposé l'esquinancie, soit dans les rues et à grands cris, soit par écrit dans toutes ces feuilles dont on braille les titres jusque sous les fenêtres du roi et jusqu'à la porte des églises? Vous n'avez qu'à lire tous les Carra-Marat qu'on imprime chaque jour. Le peuple, dans tous ses excès, ne fait pas la centième partie du mal que ces gens-là lui conseillent.
« Je dis le peuple, je devrais dire la populace : le peuple est bon, laborieux, il met beaucoup pour sa part dans la richesse publique, il est industrieux à créer de petits arts qui lui procurent un argent légitime, il ne craint point la fatigue, et, sans la donner pour rien, on doit dire qu'il travaille à bon compte et que, si vous en exceptez ces misérables ateliers que la municipalité a si bêtement ou si perfidement imaginés, la journée d'un homme rapporte plus qu'elle ne coûte.
« La populace est tout autre chose : elle ne possède rien, elle ne produit rien, elle ne sait que répéter le mot du guet des Jacobins, adorer stupidement les idoles du jour qu'ils lui donnent, puis les renverser quand il leur plait, crier, courir en foule, verser le sang, et s'enfuir dès qu'on lui résiste. Voilà les instruments qu'on emploie, et ceux qui les emploient ce sont, vous dis-je, cesont, d'unboutàl'autre duroyaume, les Jacobins et leurs affiliés des provinces.
« Vous me trouvez peut-être un peu d'humeur contre les ateliers appelés detravail^ Je n'ai point d'humeur, je ne suis que juste. Je ne veux point qu'on avilisse les hommes et qu'on les corrompe, qu'on accoutume des gens à recevoir de l'argent sans l'avoir gagné, qu'on trompe le public en prétextant des travaux qui ne sont point des travaux, qui ne sont rien. Je vous prie de passer dans les endroits où
1. Voir le décret du 30 iuai-13 juin HOO, relatif aux mendiants et à l'ouverture d'ateliers de secours, décret rendu sur le rapport de M. de Liancourt.
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l'on a attroupé pendant des semaines et des mois de ces prétendus journaliers, au nombre de deux et trois cents, et de me dire s'il y a vestige de travail de quatre hommes. Il y en avait cinquante-quatre à un certain endroit du boulevard; ces gens arrivaient tard, quittaient de bonne heure, regardaient les passants, souvent avec des yeux qui avaient Tair de déshabiller tout ce qui était un peu vêtu. Un de mes amis voulut, à la fin d'une journée, rectifier leur travail : tous étaient partis, quoiqu'il fût bien jour encore; il toisa, il apprécia,, parce qu'il sait estimer l'ouvrage, et il trouva que cinquante-quatre hommes à 20 sols avaient fait précisément pour 17 sols d'ouvrage.
« Calculez, vous dis-je, l'effroyable nombre de ces fainéants qu'on assemble ainsi et ce qu'ils coûtent par jour, au mois et ^ l'année. Voyez leur attitude ennuyée, excepté quand ils sont dix attelés sur un tombereau qu un âne tirerait sans trop de peine. Écoutez leurs propos, entendez -les sacrer les noms de Cazalès et de l'abbé Maur}-, ou des noms bien plus respectables, et vous me direz si ce n est pas des piquets et des corps de garde de réserve pour la sédition. Ainsi, pendant que les uns sont payés 30 ou 10 sols pour crier aux tribunes de l'Assemblée, ou assister au catéchisme politique des Jacobins, ceux-ci reçoivent seulement 20 sols; mais la journée ne les fatigue pas, elle finit de bonne heure, et quelques-uns vont encore au Cirque, applaudir le détestable abbé Fauchet.
« Non.jenepuis louer les bienfaits qui sont im crime, et ces ateliers en sont un; l'argent qu'on y reçoit est dérobé aux provinces, aux Parisiens, à chacun des Français, et n'est destiné qu'à acheter de ces fainéants une reconnaissance criminelle et séditieuse. Ils ne veulent que de l'argent sans peine, et ont menacé plus d'une fois leurs piqueurs de la lanterne, quand ceux-ci voulaient exiger le tj'avail. Au reste, cela est établi; la saison est encore mauvaise et ne permet pas d'opérer sur-le-champ une réforme. D'ailleurs, cette prétendue bienfaisance est le mal le plus innocent que font nos chefs ; c'est le beau côté de leur administration, cela ne coûte que neuf à dix millions, ce qui est peu de chose dans notre grande opulence. "
Ici M. Hervé sourit un peu amèrement, pendant qu'on s'effrayait d'une si grande dépense jierdue.
« Ne vous épouvantez pas, dit-il; chaque jour je vous prouverai que la Révolution coûte plus d'un milliard, parce qu'elle a été mal conduite et qu'il a péri autant d'hommes qu'en quatre batailles. Mais parlons aujourd'bui îles Jacobins, car je veux enfin vous ouvrir les yeux sur leur compte.
« De quoi se sont mêlés ces étourdis-Ià? Je me sers d'un terme doux