FÉV. 1791] ENLÈVEMENT DU DAUPHIN
Le dirons-nous? Oui, pourquoi ne le pas dire quand la patrie le commande? On veut enlever M. le Dauphin. C'est ici qu'il faut que chacun tire son mouchoir et verse des larmes. Les aristocrates ont combiné leur projet de manière que la réussite est, pour ainsi dire, assurée. Si ce que j'ai l'honneur de vous dire ne vous endort pas trop fort, je vais vous développer ce plan funeste de contre-révolution.
Mercredi, à onze heures et demie du soir, on a fait entrer au château un menuisier aristocrate, que l'anticivisme a fait chasser de cette honorable Société. Là on lui a fait prendre la hauteur et la largeur de M. le Dauphin, de l'héritier présomptif du plus petit monarque de la France. Quand ces mesures ont été jirises, on lui a commandé une boîte; et croyez. Messieurs, que cette boite est plus terrible que ne fut celle de Pandore. Cette boîte est destinée à renfermer le Dauphin et à le faire sortir ainsi incognito de Paris. Jamais plan n'a été mieux trouvé, jamais imagination humaine n'a fait plus d'efforts.
Yoilà le Dauphin parti. Qu'en va-t-on faire? Voyez jusqu'où va la scélératesse des ennemis de la Révolution. Ils conduiront M. le Dauphin, toujours dans sa boîte, jusqu'à Sarrebourg. Là, ils ont une armée toute prête, composée de 199 hommes d'infanterie, de 22 cavaliers, de 600,000 d'artillerie et de iO,000 canons, sans compter les coulevrines et les pierriers. On placera M. Le Dauphin à la tète de cette formidable armée ; on l'élèvera sur le pavois, et on le déclarera roi de nos 44,000 municipalités et premier fonctionnaire public de la nation.
Ce n'est pas tout ; on le fera entrer en France avec toute sa compagnie; ils arriveront à Paris à franc étrier; et là ils embrocheront, enfourcheront, massacreront, pendront, juguleront, écartèleront, brûleront tous les patriotes et tous ceux à qui un peu de sang civique coule encore dans les veines.
Vous allez me demander, sans doute, comment ils feront pour qu'on ne s'aperçoive pas pendant quelques jours de l'ahsence de M. le Dauphin. Mais, Messieurs, cet obstacle a encore été prévu par nos ennemis. On a commandé et même déjà fait exécuter un mannequin de même taille et de même figure que M. le Dauphin ; on revêtira ce mannequin des habits du fugitif; et, comme vous savez que le pouvoir exécutif fait parfaitement le mort, il ne sera pas difficile de persuader que M. son fils est malade; dès lors cet expédient sauve de tout embarras. On placera le mannequin dans le lit du prince, tandis que lui sera emboîté sur la route.
Voilà, Messieurs, le complot le plus infernal que la race humaine ait enfanté jusqu'à ce jour ; vous pouvez compter sur l'exactitude des
92 SOCIÉTÉ DES JACOBINS ;23 fév. 1791]
faits que je vous dénonce; mais, s'il vous fallait des preuves plus fortes encore que ma parole, je vous dirais: tous les jours on fait sortir M. le Dauphin, et on le fait sortir en voiture ; c'est donc pour l'accoutumer aux fatigues du voyage : première preuve. En second lieu, je tiens d'un marchand de chevaux qu'il a vendu dernièrement vingtdeux coursiers à longues oreilles; c'est donc pour monter la cavalerie : seconde preuve.
Hier, M. Alexandre Lameth, dont le patriotisme ne peut être suspecté, vous a annoncé qu'il avait vu un arsenal garni de deux cents couteaux à manches de corne ; c'est donc là où l'on armera les soldats de la contre-révolution : troisième preuve. Enfin je sais d'un maître maçon de ce pays-ci, qu'il a fabriqué vingt mille pierriers; c'est donc une grande partie de l'artillerie contre-révolutionnaire.
Voyez, Messieurs, que je ne viens point ici comme un aventurier et, comme cela n'arrive que trop souvent, dénoncer des choses qui n'existent pas. La Société de la Loi, dont je ne suis que l'interprète, a cru devoir me charger, en vous faisant part de ses inquiétudes, de vous faire part aussi de son avis.
Cette Société désire que vous rendiez un décret, elle vous le demande même au nom de la patrie, dans lequel vous interdirez, jusqu'à ce que la constitution soit finie, l'usage des boites de bois; elle désire que vous défendiez à tous menuisiers ou ouvriers quelconques la fabrique de pareils ustensiles de contre-révolution; elle désire que vous vous empariez sur-le-cbamp de M. le Dauphin, pour l'élever dans les principes humains et patriotiques que vous professez; elle désire enfin que les marchands de chevaux ne puissent vendre leurs marchandises sans qu'au préalable l'acheteur ne leur ait montré une permission d'acquérir, signée du président des Jacobins. Avec toutes ces précautions, ma Société espère que nous parviendrons à déjouer tous les ennemis de ce bon peuple, pour le bonheur duquel vous êtes, Messieurs, tout yeux et tout oreilles'.
l. Ce discours, vivement senti, vivement applaudi, a valu à l'orateur une accolade de la part du président des Jacobins, et à la Société au nom de laquelle Il parlait le décret qu'elle a proposé. Sole de V<)ri(iinul.)
[23 FÉv. 1791] LETTRE DU DIRECTOIRE 93