Tome II
114 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 fév. 1791]
comme j'en fais, et je n'en ai pas manqué une seule de toutes celles que vous avez commandées. Or donc, cette lettre me dénonce, et je vous dénonce à vous, suivant la lettre, car vous savez qu'il faut croire à toute dénonciation : nous vous dénonçons le Club monarchique, qui envoie à Rodez et dans les environs des écrits incendiaires pour alarmer, armer et soulever le peuple. Des feuilles incendiaires, je m'explique, Messieurs. N'allez pas croire que ce sont les feuilles de Marat, de Carra, de Corsas, de Villette, de Robert, d'Audouin et de tant d'autres, qui répètent tous les jours qu'il faut tuer, assassiner, piller, incendier, depuis le roi jusqu'au dernier goujat: à Dieu ne plaise. Messieurs, que j'oublie le respect profond que je dois à ces apôtres de votre nouvelle religion, honorés de votre protection et entretenus à vos dépens pour propager les principes si salutaires que vous avez adoptés. Je sais, Messieurs, que c'est là la bonne doctrine, celle qui émane de votre sein. Quand je dis des feuilles incendiaires, ce sont ces feuilles qui vous mettent en fureur, et, plus souvent, vous font trembler depuis quelque temps, dans lesquelles on avertit le peuple du danger que lui font courir ses agitations délirantes, dans lesquelles on lui démontre que son véritable intérêt est que la loi soit exécutée, les magistrats respectés, le roi aimé et la monarchie soutenue, comme l'Assemblée nationale l'a décrété, et vous voyez. Messieurs, par l'extrême opposition de cette doctrine à la vôtre, que ceux qui la propagent sont des hérétiques dignes du feu.
« Et cependant, ce Club monarchique, ce monstre infernal à millier de têtes, a l'insolence d'attaquer, non pas la constitution, ce serait le moindre de nos soucis, et nous n'avons pas intérêt qu'elle subsiste, comme vous le savez, il la soutient au contraire de toutes ses forces, et c'est bien le plus vilain tour qu'il puisse nous jouer; mais c'est nous-mêmes qu'il attaque, c'est la Société se disant, pour le fion, amie de la constitution. Ah ! c'est bien là porter le coup au cœur, car vous savez que vous êtes le cœur du nouveau corps politique, et ce maudit club vient vous donner d'horribles palpitations, en mettant ce cœur à découvert et en faisant voir qu'il est mauvais. Voilà ce qui s'appelle un crime de lèse-nation, ou du moins tâchons de le faire croire.
« Prenez-y garde, Messieurs, ce club infernal ose dire que les yeux s'ouvrent sur le compte des plus grands personnages, que l'indignation poursuit le grand Barnave, que les célèbres Lameth ne sont plus exaltés par l'enthousiasme. 11 annonce, hélas! ce n'est pas peut-être sans fondement, la fin de votre règne. Ah! Messieurs, je frissonne; que deviendrons-nous, nous autres qui vivons du petit commerce que nous faisons avec vous? Que deviendrons-nous, si une fois la loi ac-
[28 FÉv. 1791] LA JACOBINIÉRE 115
quiert le pouvoir de faire pendre ceux qui vous rendent quelques petits services? »
Ainsi dit l'orateur, ou du moins à peu près, et le bruit des applaudissements prolongés a fait frémir jusqu'aux voûtes de ce Ténare, c'est-à-dire de cet enfer.
A celui-ci en a succédé un autre qui a dit :
« Et moi aussi, Messieurs, j'ai une lettre à vous lii-e. Celle-ci ne vient point de Rodez, comme vous le pensez bien, cela serait trop maladroit : elle vient de Cahors, et elle est tout aussi vraie que la premièi-e. Je puis même v^ous en nommer l'auteur : elle vient de la municipalité qui m'écrit à moi, cliélif particulier. Peut-être savez-vous pourquoi, car vous avez là. Dieu merci, une municipalité qui n'est pas récalcitrante comme celle de Paris et qui, douce comme un mouton, fait au juste tout ce que vous voulez ; elle me mande donc à moi, sûrement pour le brailler dans cette tribune, car autrement je ne sais comment j'aurais mérité sa confiance, elle me mande que ce Club monarchique veut donner dans cette ville |une représentation des scènes de Nimes et de Montauban, mais qu'il n'y a rien à craindre et qu'elle y mettra bon ordre. Dans ce cas, ce n'était peut-être pas la peine d'écrire ; mais vous avez eu sans doute vos raisons pour me faire venir cette honorable lettre, dont peut-être la municipalité n'a aucune connaissance. Il n'y a pas de mal de criailler un peu après ce Club monarchique, comme un chien aboie après l'ombre qui lui fait peur. Et puis, si je pouvais pénétrer la profondeur de vos desseins, j'y trouverais peut-être encore plus de prudence que l'on ne pense. Vous savez très bien que ce ne sont ni le Club monarchique ni les aristocrates qui ont préparé, conduit et dirigé les massacres de Nîmes et de Montauban; et, si vous avez quelque chose à regretter dans ces belles journées, c'est que des membres de la Société ou de ses colonies aient eu la maladresse de se mettre à la tête des honnêtes gens qui ont si bien travaillé. Au reste, cela a été le mieux du monde, et vous avez eu ensuite l'incroyable adresse d'arrêter, par une feinte commisération, que ces diables d'honnêtes gens ont prise en mauvaise part, d'enchaîner la loi et d'arrêter des recherches dont le Comité des recherches n'aurait plus été le maître. (Bravo/) Mais je me perds; je veux dire que si vous préparez quelques espiègleries de ce genre à Cahors et à Rodez, il est bien sage, il est d'une prévoyance bien raisonnée d'en accuser à l'avance le Club monarchique. [Dravissimo!) C'est un ennemi qu'il faut perdre, ou il nous perdra. »
Un autre membre est venu broder sur le tout avec une prétendue lettre des Amis de la constitution de Limoux en Languedoc, qui craint
116 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 fév. 1791]
beaucoup pour les jours de sa chère mère de Paris, attaquée en tous sens par ce club, qui s'est mis dans la tête de contrarier les efforts des Amis de la constitution pour renverser la constitution, et de faire sentir au meilleur des peuples que le jacobinisme qui le déshonore le mène droit à l'esclavage barnavitique, laméthique, etc.
Les esprits bien préparés par tous ces grands et beaux discours, arrive, en grande pompe, une députation de la Chambre basse, c'està-dire de la Société fraternelle séante au-dessous du Club, dont les membres sans-culottes, maîtres passés dans l'art de couper les têtes, de faire jouer la lanterne, de déménager un hôtel par les fenêtres pour les gros meubles et dans leurs poches pour les menus bijoux, d'incendier un château, de dévaster un domaine, sont les exécuteurs aussi adroits que dociles des hautes œuvres jacobines.
Le président en personne était à la télé de cette honorable députation: c'était M. Nicolas Coupe-Téte qui, bien cajolé, bien claqué, bien baisé, est monté à la tribune.
« Messieurs, a-t-il dit, nous savons de quoi il s'agit, car, Dieu merci, vous criez assez fort pour que Ton vous entende. Vous voulez faire faire le procès à ce Club monarchique qui fait tous les jours de nouvelles tentatives pour vous débusquer, à ce monstre qui tient toujours ses griffes allongées pour vous déchirer, sa gueule infernale ouverte pour vous dévorer, et empoisonne de son souffle pestilentiel les fondements de l'empire que vous avez commencé à vous élever, et qui, soufflant sur cet édifice qui allait si bon train, l'a ébranlé et est prêt à le renverser. C'est bien fait; de quoi vient-il se mêler? Tout allait bien; le peuple, vous regardant comme ses oracles, marchait comme un charme ; il allait lui-même sous vos auspices renverser le trône qui vous gênait, et, vous plaçant à sa tête comme ses sauveurs... vogue la galère : Dieu sait comme vous l'auriez mené à son tour. Vous auriez bien su, après vous en être servis, lui lier les mains et lui garrotter les pieds; mais vous nous auriez bien récompensés, nous autres artisans de votre empire, ou du moins vous nous l'aviez promis, vous vous en souvenez. Messieurs du Directoire; souvenezvous-en bien, car je suis Nicolas Coupe-Téte, et je ne me paye pas de paroles... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. A'ous étiez donc en beau chemin, et voilà que le Club monarchique vient couper les broussailles et découvrir Tembuscade. Oh! parbleu, il faut l'en punir. Je suis bien de cet avis-là, moi ; mais je dis : prenez-y garde : Madame la loi pourrait bien s'aviser de ne point regarder comme un crime de vous accuser d'une grande ambition, et ne point prendre pour un attentat à la constitution de dévoiler certaines intrigues et d'attaquer
[28FÉV. 1791] LA JACODINIÉHE 117
certains principes qui, pour vous t-tre fort utiles, pourraient bien n'être pas jugés fort salutaires jiar bien des gens. D'ailleurs, Messieurs, tout le monde n'entend pas encore comme vous le divin mot liberté: les imbéciles qui le prendront dans son sens naturel iront s'imaginer que ce n'est pas même un péché véniel de dire quelques vérités dures à une Société qui, entre nous, n'est recommandée ni recommandable, et qui, depuis quelque temps surtout, donne trop de prise sur elle par ses gaucheries. Ce n'est pas que j'ignore toutes vos ressources; je sais que nous sommes bien fournis en calomniateurs, et que nous aurons des témoins au besoin; je sais que quelque belle nuit vous ferez croire au peuple, si vous le voulez, que l'abbé Maury a mis le soleil dans son gousset, et que, pour moins de quatre louis, vous aurez vingt personnes qui crieront : Je l'ai vu; que même au besoin vous feriez constater le fait par les procès-verbaux des sections et de plus d'un grave personnage. Malgré tout ça, croyez-moi, n'engagez pas le combat. Ce qui a fait votre fortune, c'est que vous aviez su inspirer la terreur et que personne n'osait vous approcher; mais, si une fois on ose vous envisager et que vous vous laissiez joindre, si on se permet une fois de vous attaquer à découvert, je vous le dis, vous êtes perdus: car, il faut en convenir de bonne foi, nous ne sommes pas forts en raisons. N'allons donc pas nous mesurer avec ces gaillards-là en bataille rangée. Le terrain ne me paraît point avantageux. Tombons dessus comme des fourrageurs. Vous connaissez mon courage et celui des braves qui forment avec moi votre corps de réserve. Dites un mot, Messieurs, surtout renouvelez les fonds et nous vous aurons bientôt rendu bon compte de ces pandours-là. Nous pendrons les uns, nous écorcherons les autres, nous brûlerons, nous pillerons ; vous le savez, nous sommes experts, et nous ferons peur. La municipalité ne nous embarrasse pas. Tous savez qu'elle tremble devant nous, et, en conséquence, nous n'avons rien à redouter de la garde nationale qui viendra, — mais pour nous voir faire et puis s'en retourner. Voilà mon avis. »
• — « Bravo', s'écrie un autre Hottentot qui manque se casser les jambes pour arrivera la tribune sanguinaire, mais surtout n'oubliez pas dans vos pendements le nommé de R..., quai des Augustins. Cet homme-là imprime et distribue des écrits pour le Club monarchique. La preuve de cela est évidente : j'ai acheté ce matin le Grand Enlèvement de Monsieur à un enfant que j'ai fait jaser et qui m'a dit qu'il en avait pris une main chez de R... Ainsi, ce que je vous dénonce est indubitable: car qui vend peut imprimer, donc il imprime, et qui vend ces papiers-là doit les vendre pour le Club monarchique. Ou
118 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 fév. 1791]
peut croire que la conséquence est un peu tirée, mais il ne nous en faut pas tant pour pendre un homme. Nous en avons Lien fait accrocher qui n'étaient pas, à beaucoup près, si coupables; ainsi, allez, pendez toujours. »
Enfin on a laissé le Club monarchique pour passer à la monarchie.
Un abbé Le Monnier s'est emparé de la tribune pour électriser les têtes sur la nécessité de déclarer constitutionnellement la France une grande prison. « Il ne faut pas, disait-il, laisser échapper une si belle occasion ni perdre le fruit des mouvements que nous nous sommes si habilement donnés à l'occasion du voyage de Mesdames, dont nous avons eu le secret de faire une affaire importante. »
M. Laclos, que Ton retrouve toujours dans les liaisons dan(j creuses, nous a instruits que le Comité de constitution avait fait là-dessus un superbe travail : « Il a été soumis, a-t-il dit, à l'Assemblée nationale, qui nous a joué le vilain tour d'ajourner à lundi; mais laissez faire, dimanche je vous dirai de bien belles choses, et je vous donnerai de grandes idées. »
Il a donc fallu se contenter de cette promesse, et je me suis bien promis de ne point manquer à la séance de dimanche, pas même à celle de vendredi, de peur qu'il ne digérât trop vite.
J'allais sortir, lorsqu'on a annoncé une députation des Amis de la loi : ce titre m'a fait rester.
L'orateur, monté sur les tréteaux décorés du nom de tribune, a dit : « Messieurs, nous sommes amis de la loi, en conséquence elle n'y regarde pas de si près avec nous, et nous l'arrangeons comme nous voulons. Ainsi, quoiqu'elle proscrive les délations particulières et les dénonciations qui ne sont appuyées d'aucune preuve, nous ne vous en apportons pas moins une de ce genre ; mais cela ne fait rien, nous vous la rendons telle qu'elle nous a été envoyée par votre petit comité, et, pourvu qu'elle fasse du bruit, c'est tout ce qu'il faut.
<( Or donc, Messieurs, nous dénonçons à la multitude crédule et aux journalistes payés que l'on veut enlever M. le Dauphin; on en a fait faire un du même âge; on substituera cet enfant au Dauphin, et, crac! on vous soufflera celui-ci. Voilà, Messieurs, ce que j'avais à vous dire; que si cela paraît trop béte, vos cinquante journalistes, qui ont de l'esprit comme quatre, pourront arranger cela : votre Orateur ', par exemple, votre Martel, en société avec Marat, pourra imaginer qu'une femme qui a eu le malheur d'avoir un enfant pareil au Dauphin, garçon ou fille, c'est égal, se plaint qu'on le lui a enlevé,