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o février

120 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 fév. 1791]

tion du Club jacobite de cette ville, a été introduite. Monté à la tribune, l'orateur a dit : « Messieurs, recevez d'abord notre compliment; voilà qui est fait, passons vite à une dénonciation, car qui ne dénonce point ici est justement mal vu, et vous sentez bien que nous savons l'usage.

(( Nous venons donc vous dénoncer M. Lambert, prévôt de notre ville ; nous venons le dénoncer ici, parce que dans notre ville la dénonciation ne réussirait pas et que les dénonciateurs seraient mal accueillis; tous nos bons Orléanais s'obstinent à regarder M. Lambert comme un des plus honnêtes hommes de la ville; j'ai ouï dire que quand on dénonçait quelqu'un dans cette tribune, ou qu'on le faisait dénoncer dans les journaux que vous tenez à la journée, c'était aussi une preuve en faveur de son honnêteté ; mais du moins. Messieurs, vous avez à votre solde des gens qui savent couper une tête sans y regarder de si près, au lieu que nos Orléanais ne sont point encore parvenus à cet éminent degré de patriotisme. Nous vous engageons donc à envoyer quelques-uns de ces bons citoyens faire leur compHment à M. Lambert : car, vous le savez, Messieurs, quelque honnête que l'on soit, on est toujours un mauvais citoyen quand on est opposé à notre doctrine; ce M. Lambert nous est entièrement contraire. C'est un homme pétri de sentiments dangereux; il ose respecter et faire respecter la loi; aimer la monarchie et son roi: prêcher l'ordre et la paix. Il a osé. Messieurs, user de sévérité pour faire rentrer dans son devoir un M. Rot, mauvais sujet par parenthèse, mais qui nous est tout dévoué, et en conséquence citoyen bien précieux; et ce que vous n'imagineriez pas, Messieurs, c'est que ce M. Lambert est soutenu par notre municipahté, où l'on a été fourrer ce qu'on appelle d'honnêtes gens, et tous ces diables d'honnêtes gens ne peuvent pas nous souffrir; mais aussi nous avons arrêté d'intriguer, de calomnier, de soulever, jusqu'à ce quon ait déplacé tous ces honnêtes gens pour leur substituer des jacobites. >>

A ce discours subhme ou subhmé, tous les yeux se sont enflammés ; la fureur s'est peinte sur tous les fronts; vingt énergumènes se pressaient pour arriver à la tribune : « Oui, disait l'un, c'est comme à Paris, il faut chasser la municipalité, qui ne veut pas recevoir humblement nos ordres. — Chassez, criait l'autre, cet état-major qui ose nous résister : tant que la force ne sera pas dans nos mains, nous ne ferons rien. — Voyez, beuglait un troisième en se tordant les mains, voyez ce maire de Saint-Jean-d'Angély, c'est encore un de ces honnêtes gens que certaines gens prisent; mais qui abhorre nos principes doit être couché sur nos tables de proscription. »

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Enfin, c'était un Itruit, un vacarme affreux :

Dieu, pour s'y taire ouïr, tonnerait vainement,

quand on annonce une députation du Club des Cordeliers.

A l'instant la fureur fit place aux bravos, et ce ne fut qu'aprt's bien du temps que l'orateur put obtenir du silence.

Lorsque la lassitude eut amené un peu de calme et que cliacuii. les yeux fixes et la bouche béante, eut témoigné à l'orateur l'envie d'entendre les belles choses qu'on attendait de lui :

« iMessieurs, dit-il, ma présence vous annonce une dénonciation bien importante, mais aussi je vous apporte de bien bonnes nouvelles. Je commence par une dénonciation, car c'est là le morceau friand pour vous. Je vous dénonce, et sur cela il n'y a pas à dire que c'est un bruit vague, c'est un fait bien public, ^e vous dénonce les grandes réparations que l'on fait au château de Tincennes. Vous voyez bien que c'est là une nouvelle Bastille que l'on nous prépare ; et, comme il ne doit y en avoir d'autre que celle qui esta vos ordres, l'Abbaye, il faut se hâter de renverser celle-là. D'ailleurs, Messieurs, ce que vous ne savez pas, ni moi non plus, ma foi, mais ce qu'on m'a persuadé et ce qu'on m'a déterminé à répandre, moyennant un bel et bon assignat, c'est qu'il y a, de Tincennes à l'Arsenal, un souterrain autrefois encombré, mais qui est bien balayé et rendu praticable en une nuit sans que personne s'en soit douté, parce qu'on a fait manger aux ouvriers toutes les terres qui bouchaient ce boyau, par lequel on peut faire marcher quinze escadrons de front.

« Voilà, Messieurs, ma petite dénonciation; voilà mon petit tribut de patriotisme à la jacobite acquitté, moyennant la petite rétribution d'encouragement que je reçois pour l'entretenir, le nourrir, le vêtir, le chauffer, etc.

« Mais, comme je vois que le vulgaire de cette assemblée, qui ne sait pas de quoi il retourne, tremble déjà d'un tremblement qui fait trembler tous les membres, parce qu'ils croient voir arriver l'empereur et son armée de 300,000 hommes par mon boyau, je leur apprendrai, pour arrêter leur tremblement, que le peuple, c'est-à-dire les gens à nous que nous faisons passer pour le peuple, enfin nos compagnons et journaliers en sédition, sont tous prêts à aller démolir Yincennes; vous pouvez m'en croire, Messieurs, les mesures sont prises, les hordes arrangées, et j'ai moi-même, à l'exception, comme de juste, de mon droit de commission, distribué la liasse de petits assignats qui m'a été remise pour cette expédition , car... »

122 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 fév. 1791]

L'orateur a été interrompu par les ]»ravos et les applaudissements qui ont ébranlé la salle jusque dans ses fondements.

Je me Itouchais cependant les oreilles, et j'attendais que Torateur pût continuer, quand j'ai été bien étonné de voir le président' entrer dans une colère vraie ou feinte, mais au moins bien imitée. « Je ne puis concevoir, a-t-il dit, comment on peut applaudir de pareilles motions ; ceux qui les font et ceux qui les applaudissent sont les ennemis de notre Société. Voilà comme on la déshonore, et, si malheureusement cette proposition avait son effet, on ne manquerait pas de dire dans le public que tout a été préparé dans notre Club. Je ne veux pas vous entendre, dit-il aux députés cordeliers, et je lève la séance. »

Le président, hué avec fureur, manqua d'être pendu; mais Latude, espèce de fou, bien digne de cette assemblée, calma les esprits en montant à la tribune, et M. le président se replaça pour écouter cet oracle :

« Je ne conçois pas, dit- il, M. le président : s'il a voulu feindre, c'est fort bien, et il faut convenir qu'il s'est comporté avec un air de bonne foi qui fait beaucoup d'honneur à la dissimulation que doit avoir un président de notre Société. Je lui en fais mon compliment, car je ne peux pas croire que M. le président, que M. Reubell, ne soit pas au courant; sans doute il était au petit comité de la chancellerie quand il a été arrêté que le château de Vincennes serait attaqué et que cette attaque aurait lieu lundi prochain, tandis qu'au même moment on donnerait une alerte au château. Sans doute on ne s'est point caché de M. Reubell quand MM. Lameth ont distribué les rôles, quand l'orateur que nous venons d'entendre a reçu le grand discours qu'il vient de prononcer, et lorsque moi-même j'ai reçu la réponse que je devais y faire pour mettre l'honneur de notre Club à couvert. Ah! je vois que M. Reubell a encore aussi récusa leçon, et qu'il a été convenu que le président se mettrait tout exprès dans une grande colère, pour donner lieu de dire ensuite que le Club ne commandait pas ce mouvement puisqu'il le désapprouvait publiquement. Fort bien : M. Reubell n'a oublié que le moment. Il devait ne se mettre en colère qu'après m'avoir entendu, car j'avais de belles choses à dire; mais tout est dit puisque la farce est jouée, et que les choses n'en iront pas moins leur train. Serviteur. »

Heureusement la parade Unit là, ce dont je fus bien content, car

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