MARS 1791] DISCOURS D'UN GRENADIER
Instruits au contraire, et bien instruits, que c'est vous, Messieurs, qui vous mêlez maintenant de nous gouverner, je viens vous déclarer à ce sujet nos douces intentions.
Nous sommes bons, f , mais il ne faut pas qu'on abuse de
notre bonté, ou sinon gare aux coquins, et point de miséricorde! L'Assemblée nous a conservé notre bon roi, et, mille noms d'une bombe! nous voulons qu'il nous gouverne, et non une foule de bandits sortis de dessous terre depuis qu'il ne s'agit plus que de piller; nous ne voulons qu'un maître, et non une bande de chefs qui se disputent le droit de nous diviser et de nous faire commettre tous les crimes qu'ils croient nécessaires à leurs infâmes complots; enfin nous ne voulons pas obéir à un Club de Jacobins composé de factieux, d'infâmes libellistes, qui ne savent que soulever et égarer le peuple, de régicides. Oui, Messieurs, nous sommes instruits de votre infâme conduite ; le voile est tombé et notre aveuglement est cessé. Nous n'ignorons pas que c'est vous seuls qui avez fait commettre les scènes d'horreurs qui ont ensanglanté la ville de Nîmes ; que la malheureuse journée de Nancy est votre ouvrage ; que les assassinats d'Aix, d'Uzès, de Montauban, ont été excités par vous, par vos atTiliés; enfin que, si nous avons pu nous soulever un moment, si nous avons pu nous égarer jusqu'à perdre le respect et oublier l'obéissance que nous devons à nos chefs, qui ont su toujours faire couvrir le soldat français de gloire, c'est vous seuls qu'il faut accuser, c'est vous seuls qui nous avez excités à la révolte, qui, pour nous gagner plus facilement, avez employé tous les genres de séductions. Mais votre conduite est connue; nous savons que nos ennemis, ceux que nous avons le plus à craindre, siègent tranquillement au Club des Jacobins, et je suis chargé de vous annoncer qu'au premier geste, au premier bruit qui aurait lieu pour ramener la paix et faire connaître à tous les citoyens les vrais aristocrates, nous nous emparerons de vous. Point de résistance, morbleu! Nous avons affilé nos sabres; et, mille millions de coquins! quand nous les ferons jouer sur vos oreilles, prenez-y garde, rien ne pourra nous arrêter, et nous vengerons notre bon roi et toutes les innocentes victimes de votre rage.
Je m'aperçois que ce discours ne vous plaît pas; vous comptiez,
plats j....-f , que tout le monde vous admirerait et que personne
n'oserait vous dire en face vos vérités; mais, nom d'une grenade! vous ne connaissiez pas encore le brave Sans-Quartier : jamais il n'a
reculé, et ne connaît pas la peur; il vous f le bal à lui seul, s'il
se mettait de mauvaise humeur. Je sais bien que vous avez à vos gages un mauvais coquin de père Duchesne qui n'est pas le véritable,
184 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [U mars 1791]
et ce grand vaurien de Jean-Bart ', f marinier d'eau douce; je ne
fais pas autant de tapage que ces chiens affamés; je ne fais pas peur aux enfants; mais je taille en plein drap lorsque je tombe sur le
cadavre d'un coquin, par exemple d'un jacobin : ah! f iquel bal je
lui donnerais ! Ce serait le plus beau jour de ma vie. Enfin, je vous le répète, si vous craignez la mort, finissez vos petites gentillesses et
rentrez dans le devoir, terminez au plus vites ces b d'assemblées
où vous ne faites que tramer contre notre bon roi (nom de Dieu!); oui, c'est celui-là qui est un brave homme; on voit bien qu'il n'est pas jacobin; car, s'il eût voulu faire un peu de résistance lorsqu'on l'a dépouillé, f , il n'avait qu'à nous regarder, et, nos cœurs volant audevant de lui, nous aurions fait un bel hachis de tous les jacobins et jacobinades possibles ; mais il préfère la paix, le brave homme: imitez donc cet exemple, et finissez votre sabbat, ou craignez notre courroux.
Ah! mille f , j'oubliais le plus essentiel. Yoyez-vous, c'est que,
lorsqu'un grenadier parle de son roi, c'est son cœur, et non sa bouche, qui s'exprime, et la tète n'y est plus. J'oubliais donc de vous dire, tant de la part de mes camarades que de la mienne, que, s'il arrive encore quelque algarade à notre bon roi, s'il vous prend encore envie d'ameuter contre lui les garçons jacobins comme au mois d'octobre et le 28 février dernier, enfin si ses jours sont encore en danger, s'il lui arrive la plus petite égratignure, nous sommes décidés à venir tous en députa tion vous faire danser un branle qui sera national, et Sans-Quartier, le premier à la tête de ses camarades, anéantira pour toujours ce Club des Jacobins, ce vil assemblage d'incendiaires,
d'assassins et de régicides. Lorsqu'ils auront f le camp pour les
enfers, Sans-Quartier, avec ses camarades et tous les bons Français, le cœur plein d'allégresse, criera : Vive la liberté! vive la paix! vive la nation! au diable les coquins et par-dessus les Jacobins! Amis, soyons tous unis et punissons le premier qui voudra encore nous égarer. Vive notre roi! vive à jamais le meilleur des pères!
Nota. — On observe que, la motion du brave Sans-Quartier n'ayant pas été fort applaudie, il fut décidé de passer à l'ordre du jour et de ne pas faire mention, sur le procès-verbal de la séance, de cette adresse vraiment patriotique.
1. 11 parut, sous ce nom de Jean-Bart, ud grand nombre de pamphlets et de journaux, émaillés de jurons à la mode du père Duchesne. Voir Hatin, Bihliographie de la presse, p. 198.
[mars 1791] ADRESSE DE LA SOCIÉTÉ 181: