PARODIE
... Mais c'est la séance du 16 qui est pleine, majestueuse, intéressante, par le nombre des membres qui la composent et par les sujets qu'on y traite. I>e sensible, b; délicat, le candide auteur des Liaisons dangereuses, le génie familier du grand Pbilippe, Laclos enfin, monte à la tribune, comme on allait lire le bulletin de la maladie de notre bon roi 2. « Et de par tous les diables, dit-il énergiquement, nous avons bien besoin d'entendre ce bulletin; moi'bleu! il n'est que trop certain que le roi n'est pas encore mort ; pour cette fois, il veut absolument en revenir; après ce tour-là, ne faut-il pas encore que nous passions notre temps à nous occuper d'une santé aussi tenace que la sienne?... Mais je lis dans les yeux de plusieurs d'entre vous qu'ils voudraient célébrer bassement ce retour à la vie avec une fastueuse ostentation; je vois qu'ils seraient même capables d'en rendre grâce au Ciel, comme sous le règne du despotisme. [Ici des grands cris de VIVE LE roi! prouvèrent que tous les Jacobins ne sont pas initiés dans les mystères sacrés du directoire, comme M. Laclos, et quils n'ont pas encore acquis cette force républicaine qui fait détester le meilleur des rois, le plus tendre des pères, et le plus honnête homme du royaume.)
«. Croyez-moi, Messieurs, prenons des sentiments plus conformes à nos principes; ne nous avilissons pas par un royalisme indigne de nous; mais, puisque vous pensez qu'il n'est pas encore temps de vous montrer au peuple tels que vous êtes, pour fermer la boucbe à ces hommes qui suivent toutes vos démarches et qui prennent à tâche de
\. Sabbats jacobites. I, 122.
2. Le 4 mars 1791, Louis XVI était tombé nialado. Le 16 mars, il était à peu près fîuéri. Lo bulletin qui fut lu ce joui'-là à rAssembléc nationale, et que, d'après les Sabbats, Choderlos de Laclos ne veut pas laisser lire aux Jacobins, était ainsi conc'u :« L'état du roi est toujours satisfaisant. L'enroueuicnt subsiste encore. Le petit lait que prend Sa Majesté depuis quelques joiu's entretient le ventre libre. Le roi sera purgé iucessamuient. » {Moniteur, Vil, G38.)
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i94 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [16 mars 1791]
VOUS démasquer, au lieu de Te Deum, marions quatre vierges nubiles du faubourg Saint- Antoine, choisissons les orphelines de quatre conquérants de la Bastille : par cette action politique, nous aurons Tair de nous intéresser au rétablissement de la santé de l'ainé des Capet: nous engagerons de plus en plus dans nos intérêts les habitants des faubourgs, et le Club des Gordeliers, et celui des ennemis du despotisme; et nos chers folliculaires à gages seront chargés de faire valoir un trait si noble de civisme et de générosité. »
A peine le vertueux Laclos a-t-il cessé de parler que le plus majestueux tumulte s'élève dans l'assemblée; telles les vagues émues de la mer en courroux font retentir les airs de longs mugissements, ou plutôt tels, se disputant une proie, des bataillons de corbeaux remplissent les campagnes du son rauque de leur gosier enroué.
La majorité, comme de raison, appuie une si belle motion ; la minorité bataille pour le Te Deum. Les plaisanteries les plus délicates assaisonnent cependant ces graves débats, et prouvent que le bon goût s'est entièrement réfugié parmi les membres du jacobite aréopage. <( Il faut, s'écrient plusieurs membres, nommer quatre commissaires, les plus connaisseurs de la Société, tels que MM. Robespierre, Goupil de Préfeln, Lasnon • et Camille Desmoulins, pour choisir et mettre à l'essai les quatre vestales, afin de s'assurer si nos utiles intentions, relativement à la propagation de l'espèce humaine, ne seront pas perdues. » Tout le monde applaudit à cette saillie athénienne; mais la minorité persiste toujours à demander le Te Deum. Pour la contenter^ la majorité veut bien y consentir. « Eh bien! dit l'immortel Laclos avec une complaisante résignation, puisqu'il vous le faut, chantons le Te Deum; mais que ce soit sans frais, car, en vérité, la chose n'en vaut pas la peine; et qu'on ajoute à la dot des quatre filles à marier tout ce qu'on aurait pu ajouter au luxe rehgieux. »
Aussitôt l'assemblée décrète ce sage amendement, bien convaincue que, par là, elle donne le change à ces folliculaires qui se targuent du beau titre de raisonnables, et qui osent attaquer la noble ambition qu'a le redoutable aréopage de marcher sur la tète des rois.
Cette affaire une fois terminée, on vit paraître à la tribune, avec un air hagard qui donnait un air de génie à sa physionomie bourgeonnée, le bon Carra, ce sage rédacteur des Annales patriotiques, publiées
1. Jean-Georges Lasnou, cultivateur à Étoutteville (Seine-lnfcrieure), député du tiers état du bailliage de Caux aux États généraux, ne se signala pas dans les événements de cette époque, et c'est probablement pour jouer sur son nom et se moquer des Jacobins que laulcur de ce pamphlet le place ici parmi « les plus connaisseurs de la Société ».
[16 MAP.s 1791] SÉANXE DU 16 MARS 1791 193
sous le nom du dramaturge Mercier. On sait qu'en naissant une fée doua M. Carra du don d'être à volonté aussi invisible que ses talents, et de se rendre, avec le vol de la pensée, partout où il lui plairait. Comme M. Carra s'est particulièrement livré à la politique, et qu'il y a fait des progrès étonnants, il use du privilège de son invisibilité pour se trouver chaque jour à la Diète autrichienne; c'était dans l'intention d'en révéler les secrets qu'il était monté à la tribune. Il racontait déjà comment, guidés par M. de Condé, cent mille Allemands, à cheval sur des chauves-souris de Hongrie, qui sont beaucoup plus grosses que celles des autres pays, allaient se rendre de nuit dans la capitale de la France, pour égorger tous les patriotes et opérer la contre-révolution ', quand les Jacobites, très certains qu'aucune armée n'oserait se frotter à attaquer un royaume qu'ils dirigent, arrêtèrent M. Carra par des huées, des murmures et des sifflets dont il ne se déconcerte pas, parce que chez lui l'habitude est une seconde nature. Cependant, sachant que la meilleure manière de ramener son auditoire était de lui servir son régal favori, c'est-à-dire une dénonciation, M. Carra dénonça donc un nommé M. Racan, pour l'avoir calomnié; mais le grand publiciste n'était pas dans son jour de bonheur, car les huées et les sifflets recommencèrent de plus belle. M. Carra s'agite, il l'ougit, il pâlit, il soupire, il menace de parler encore; quand des épithètes, très jacobites par leur sublime énergie, mais bien injustes dans cette circonstance, le désespérèrent tellement qu'il descendit en larmoyant de la tribune; et la séance finit par des discussions sur les héritages, dans lesquelles nous n'avons rien remarqué de bien saillant, si ce n'est que le clèmentin sénat a mis en avant d'excellentes raisons pour prouver qu'il serait juste et utile de l'instituer seul héritier de toute la France 2. Nous pensons, au surplus, que les illustres dominateurs ont mal fait de ne pas avoir écouté jusqu'à la fin la motion de M. Carra : elle leur aurait donné des grandes lumières qui eussent peut-être sauvé la patrie.