‹ La société des Jacobins; recueil de documentsChapitre 90 sur 243 · MARS 1791] ADRESSE DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

MARS 1791] ADRESSE DE LA SOCIÉTÉ

tution défendue dans plusieurs départements du Midi; partout les manœuvres des prêtres réfractaires repoussées par la seule force de la raison ; partout le peuple instruit de ses devoirs en même temps que de ses droits : voilà l'usage que vous avez fait de votre influence, et le gage des «uccès que vous obtiendrez encore.

Ne cessez donc de travailler pour la Révolution ; défendez-la contre ses ennemis, défendez-la des erreurs de ceux que des instigations perfides font agir lorsqu'ils ne croient être guidés que par l'ardeur du patriotisme. Que, jusqu'à la fin de la crise, la patrie, à laquelle vous vous êtes dévoués, doive à la continuité de vos soins le maintien de son repos comme celui de sa liberté; que chaque jour impose silence à vos ennemis par le résultat de vos travaux, et rendez sensible pour tous cette vérité profonde, honorable pour l'humanité, que les hommes indépendants, incapables de fléchir sous la tyrannie, sont aussi les véritables amis de la paix et les seuls qui sachent off"rir aux lois de leur pays un culte qui soit digne d'elle.

Imprimé par ordre de la Société, Tan deuxième de la liberté.

BiAUZAT, président.

Massieu, évêque du département de l'Oise, Bonnecarrère, CoLLOT d'Herbois, Lavie, secrétaires.

[Cette adresse, rédigée par Barnave, fut vivement critiquée dans le Patriote français du 17 mars 1791. Voici cette critique, dont Brissot est sans doute l'auteur :]

Lettre de la Société des amis de la constitution à toutes les Sociétés affiliées, rédigée par M. Barnave.

Dans cette lettre à laquelle il ne manque, pour être bonne, que l'intention, la justesse et la précision des idées, la netteté du style, le dessein, le coloris, l'observation de la grammaire, M. Barnave avance une erreur qu'il importe de relever, surtout lorsqu^on la prête à une société aussi respectable que celle des Jacobins.

« Tandis, y dit M. Barnave, qu'au milieu des agitations, l'Assemblée nationale avance chaque jour vers l'instant qui doit mettre un terme à tous les débats' en fixant invariablement la charte de nos lois constitutionnelles, etc. »

1. II n'y a jamais de terme aux débats chez un peuple libre; la liberté n'existe que par eux, et le silence n'annonce que la mort de la liberté. On pourrait citer cent exemples d'inexactitudes semblables dans cette lettre flasque, et que Corneille eût jugée d'un castrat en politique. {Note de l'original.)

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Je dis qu'il y a une grande hérésie dans cette phrase, une hérésie double, qui anéantirait notre liberté et la souveraineté du peuple si elle était adoptée. L'Assemblée nationale n'a point le droit de fixer, et surtout de fixer invariahlemeiit , les lois constitutionnelles. Quand M. Barnave aura étudié les éléments de l'organisation sociale, il verra : 1" qu'il n"y a rien d'invariable que les lois nouvelles qui composent la Déclaration des droits, et, ces lois, il n'appartient à aucune assemblée de les fixer; 2° que les lois constitutionnelles, c'est-à-dire celles qui concernent l'organisation des pouvoirs, sont variables par leur nature ; que, par exemple, il peut convenir à un peuple d'avoir, dans un temps, le pouvoir exécutif héréditaire, et, dans un autre, électif; d'avoir, dans un temps, le corps législatif en une seule chambre, et de le diviser en deux sections dans un autre; de donner, dans un temps, les finances, et de les ôter, dans un autre, au pouvoir exécutif, etc. Un peuple peut altérer ces divers modes de constitution quand il le juge nécessaire, et jamais il ne peut aliéner ce droit d'altérer; il est inséparable de lui, c'est sa souveraineté'. — Ainsi, des lois naturelles variables et des lois constitutionnelles invariables sont également contre la nature. Ainsi, quand M. Barnave annonce que l'Assemblée nationale va fixer invariablement les lois constitulionnelles, il commet une double hérésie : 1° parce que ces lois sont })ar essence variables, et que les rendre invariables, c'est détruire la liberté et la souveraineté du peuple, et 2° parce qu'il donne le droit de fixer invariablement ces lois à l'Assemblée nationale, tandis qu'elle ne l'a pas. On démontrera à M. Barnave, quand il en sera temps, que le peuple seul a le droit de fixer ses lois constitutionnelles. On lui démontrera que ces lois constitutionnelles ne peuvent être changées qu'à certaines époques et par des délégués ad hoc, autres que les membres du corps législatif.

Telle est une des différences qui les sépare des lois erdinaires, lesquelles peuvent être changées par chaque législature.

11 importe de répandre ces idées pour empêcher l'erreur de s'accroître. Les Sociétés des départements ne seront point surprises qu'elle se soit glissée dans cette lettre, ainsi que tous les défauts qui la caractérisent, lorsqu'elles apprendront qu'elle n'a point été discutée après la lecture, suivant l'usage. M. lîobespierre a en vain élevé la voix pour demander la discussion : M. Barnave a enlevé d'assaut la publication de la lettre, comme il a enlevé les décrets des colonies. Si M. Robespierre eût pu obtenir la parole, il aurait sans doute combattu une erreur qui renverse la Déclaration des droits, ce qu'on est surpris de retrouver dans le journal de M. Desmoulins, qui porte

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■encore plus loin la souveraineté du peuple, puisqu'il veut lui faire ratifier tous les actes du pouvoir législatif. Cet oubli est probablement l'effet de ces distractions bachiques ' dont il parle dans ce numéro.

M. Robespierre aurait encore fait disparaître cette expression d'amis du peuple, dont M. Barnave ne peut se déshabituer, et qui n'est que le langage d'une aristocratie déguisée.

11 aurait fait retrancher cette phrase, qui n'offre que de l'adulation en pathos :

« Dites au peuple que ses représentants poursuivent sans interruption (c'est un mensonge : ils sont interrompus, et ils s'interrompent -tous les jours) leur vaste entreprise, et que leurs effets sont secondés par un roi dont les vertus impriment le véritable caractère à la royauté constitutionnelle, instituée pour le bien du peuple et la stabilité du gouvomement. »

Qu'est-ce que des vertus qui impriment un caractère, etc.?

On conçoit qu'un roi peut avoir les vertus qu'exige une royauté constitutionnelle; mais cette royauté a son caractère, et ne le reçoit point, et ne peut le recevoir de ces vertus : car le caractère propre de notre royauté est d'être héréditaire, de réunir dans un centre tous les mouvements du pouvoir exécutif, etc. Qu'y a-t-il de commun entre ces caractères et les vertus du roi? Cette phrase est donc un pur galimatias.

Instituée pour le bien du peuple. — Tournure aristocratique. — Dites donc : Créée, consentie par le peuple et pour son bien. Vous avez toujours l'air de mettre hors de la main du peuple le pouvoir instituant.

Pour la stabilité du gouvernement. Vieille j^uérilité des publicistes ! Trivialité copiée d'après le préjugé! Il serait aisé de prouver qu'un régime libre peut être stable sans une royauté héréditaire. L'idée contraire est une erreur qu'ont entretenue en Europe les querelles de la Rose blanche et de la Rose rouge, des Armagnacs, Orléans, des ducs de Bourgogne. Il fallait un chef héréditaire pour empêcher ces brigands de faire couler des flots de sang à chaque décès du roi. Mais aujourd'hui, mais sous un régime d'égalité parfaite, l'hérédité de la royauté est une digue contre une mer qui n'existe pas; c'est le préservatif d'une lèpre anéantie... Juger de notre régime par le régime passé, c'est juger Hercule par un Lilhputien... Je m'arrête, non est hic panis omnium. Il faudrait faire un traité sur ce sujet; on pourrait le faire neuf, et il n'en est pas temps... Mais pourquoi mettre dans la

1. A propos de ces distractions, je n'oublie point que je dois à M. Desmoulins une réponse; il l'aura. {Note de i'original.)

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bouche des Jacobins tant d'idées fausses, vagues, incohérentes, présentées sans dignité ' dans un style ridicule?

Quand on cherche quelle a été Tintention de cet ouvrage, on a de la peine à la trouver. M. Barnave a-t-il voulu jouter contre la proclation2 de M. Mirabeau? Il ne convenait point à des Jacobins de guerroyer contre le Département. A-l-il voulu calmer l'effervescence de Paris ou des provinces? Elle n'existe point dans le peuple, elle n'est que dans les prêtres réfractaires : c'est à eux seuls qu'il doit adresser ses sermons. Et quand M. Barnave vient prêcher le peuple sur son ardeur turbulente, il l'injurie, en prêtant à ses mouvements un caractère qu'ils n'ont pas. A-t-il voulu donner, comme on l'a dit, la profession de foi des Jacobins? On l'y cherche en vains.

En lisant cette amplification prolixe et sans vie, on voit que M. Barnave a délayé en six pages une idée qui peut être exprimée en deux lignes, et cette idée est fausse. La voici :

« Peuple, voulez-vous avoir de bonnes lois, ne troublez point vos législateurs, et point de mouvements, n

1. Qu'est-ce, par exemple, qu'une résistance qui commence à chaque combat? Y a-t-il donc des combats sans résistance"? Qu'est-ce que fermer la bouche par des élans généreux? Un saut ferme-t-il la bouche? Qu'est-ce (\\iune religion attachée à des résultats de volonté? Qu'est le signe ou l'on peut juger si la révolution s'achèvera? Un signe est-il un lieu?... Boileau l'a dit, et il ne faut cesser de le répéter : Avant que de parler, apprenez à penser. {Note de l'original.)

2. Voir page 4. {Note de l'original.) — Brissot renvoie ici à la page 4 de l'imprimé intitulé : Département de Paris. Proclamation des administrateurs du département, 2 mars 1791, imp. du Département, s. d., in-4 (Bibl. nat., Lb 40/157). Cette proclamation, qui fut affichée à Paris le 4 mars, engageait les Parisiens à ne point fair* le jeu de la réaction par les troubles de la rue. Elle avait été rédigée par Mirabeau, membre du directoire du département, et adoptée par le Conseil du département dans sa séance du 26 février 1791, en même temps que deux adresses, l'une à l'Assemblée nationale, l'autre au roi. — Cf. A. Schmidt, Tableaux de la Révolution française, t. I, pages 10 à 16, et Moniteur, VII, o22.

3. Je suis loin d'approuver tout dans la proclamation. Je dirais au contraire : à la paresse il faut opposer des stimulants, à l'orgueil un frein, à la corruption une surveillance infatigable, aux usurpations une résistance active, aux révoltes cachées ou manifestes des mesures lùgoureuses ; et tout cela ne se fait qu'avec des mouvements, et le peuple est au milieu de toutes ces circonstances. L'inquiétude et le mouvement sont donc essentiels à sa situation présente. {Note de l'original.)

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