‹ La société du Consulat et de l'EmpireChapitre 15 sur 16 · III · texte numérisé non relu

III

T^oi-s([u"cll(' rcslnl ;i Paris, Ciialcaulji'iand ne (|uittail |)liis le salon de la (liiclicssc i\v Duras, la (illc du comte do KcM-saiul — ce yx'urioux oonvciitionncl (|ui avail dû la mort à la \ (''Ik'Imciu'c de sa |)rol('stalion contre la condaiiniatioi» de Louis \\ I, — eucoi'C une leinine des temps nouveaux, dont M. Jîarcloux nous doit riiistoire, (|ui cache sous des i^i-àces disci-ètes une ardente flanunc intérieure, rêve d'un idéal où la jjrolondeui- du sentiment s'allie aux j)lus Ijcaux dons de rintellii;ence, et se fii;ure Tavoir rencontré dans le créateur de tant de |)oéti(|ues ni;urcs.

Delphine tâche de se résigner, se console comme clic peut par les lettres, les arts, les voyages, les nobles et délicates amitiés. Elle cnlr'ouvre son salon aux talents consacrés ou naissants; elle se lie intimement avec la célèbre Rachel Liévin, cette juive (le Berlin qui gardait à Gœllie un

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culte passionne; clic s'attarde volontiers aux Roches, la campagne des Bertin, plus goûtée encore pour ses grâces hospitalières que pour sa ravissante situation dans la vallée de la Bièvre. Mais le monde, dans ce qu'il a de plus élevé et de plus attrayant, ne peut dissiper sa tristesse; elle ne se plait guère que dans la paix et la verdure de Fervacqucs.

J'aime encore les arhrcs. Le Ciel a eu pitié de moi en me laissant au moins ce goût. Je fais à tout la meilleure mine que je peux, mais je ne peux pas grand'cliose, parce que je south-e dans le fond de mon âme. »

Sa heauté s'efface trop lentement à son gré puisqu'elle ne peut plus lutter et vaincre, et, songeant à l'âge indécis et ingi'at qu'elle traverse, elle écrit mélancoliquement : « On est si longtemps à n'être plus jeune, sans être vieille, que c'est là ce qu'il y a de plus pénihle ».

De Chateaubriand elle prend ce qu'il daigne lui abandonner, quelques bribes de sa pensée et de son temps; sa dignité at-

:m LA SOCIFTK DU CONSULAT El DE LEMPIRE.

It'lnlc reste impuissanle à rompre la secrrle atlaclie :

Je m- sais si je dois ^olls dire que je sui> îiirivéc à FiTvacqiies t'I (jiie j ai eiivic de vous voir; pcut-èlrc èlcs-vous pour les présents aussi maussade (jue [)uur les absents. Mon fils ira vous voir dimanelie avee toul le monde: mais moi, (juand vous verrai-je .'

C\'s\ le temps où la duchesse de Duras eommencc elle-même à être négligée — Tastrc de Juliette s'est levé à riiorizon — et vient grossir le chœur des délaissées :

M. de Chaleaiihriand, écri\ail-elle, ne gâte |)oint ses amis; jai peur qu'il ne soit un [)eii gâté lui-même par leur dévouement. Il ne répond jamais rien à ce qu'on lui écrit et je ne suis pas sûre qu'il le lise.

Les grandeurs politiques s'ajoutent aux grandeurs littéraires : il est nommé ambassadeur à Londres et annonce son départ à Delphine par une lettre de six lignes. De Londres, plus rien : il est occupé à souffler sur les cendres de ses amours de jeune émi-

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i,M-c avec la (îlle du pasleui- ^ vcs, devenue ladv Sidlou. Uieii non plus de Vérone, où il a enHii Thonneur, qu'il avait si ardemment ambitionné, de néijocier avec des rois. Plus heureuse Juliette eu sa retraite de l'ALbaveaux-Bois :

Il y a trois mois (|ue je vous ai quittée : ces tiois mois m'ont vieilli de trois siècles.

liC })léni|)otcntiaire de Vérone devient ministre des aflaires éti-angères et ne met même plus de sa main la souscription des i-ares billets qu'il adresse à Delphine. Sans doute il succombe sous le poids des aflaires. Prenez, je vous prie, les Souvenirs et la Correspondance de Mme liécamier, feuilletez à cette date ce livre écrit avec une exquise délicatesse par sa fille adoptive, Mme Lenormand, et voyez ce que pèsent les soucis de l'homme d'Etat quand il songe à Juliette :

Demain, dût l'Europe aller au fond de l'eau, je vous verrai. A vous, à vous

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C'est court, mais expressif. 11 a poiirlant parfois avec Delphine une bricvelé, moins |)assionnée sans doute, mais Lien caressante encore :

Le leinps (jui console de loiit 'ne me console pas (le vous (juillcr: \oii.s \ errez (jifoii ne me fuil pas en vain el tpi'on me retrouve toujours.

René n'est pas naturellement cruel ; il ne demande |)as mieux (|ue de se laisser adoi'cr, pourvu (jue cela ne lui donne pas trop de peine. Lorscpi il ne lui en coûte (pi'un mot pour adoucir un excès de souftrances, j)Our relcnn* (pu semble se dctoiu"ner, il laisse volontiers la i;oulie de baume tondjer de sa plume. 11 \ a de tout dans cette compassion-là, de la i;ràcc, de la coquctteinc et je crois même un peu d humanité. Delphine lui demande son aide j)ouiélever son (ils à la pairie ; il promet et oublie sa promesse : « Allons, lui écrit-elle, il n'y faut plus penser ». ^lais lui : « Allons, dites-vous, et c'est tout. J'irai vous voir. )>

Ces billets, ([lie nous donne M. Bardoiix, sont d'une trrs picjuante lecture; ils sont pleins d'iirurcux laconismes, des laconismes de Paris bien supérieurs à ceux de Sparlc; on y trouve les tours, les tons, les imperceptibles nuances d'une conversation mondaine faite à demi-voix dans un coin de salon; l'ancien petit sauvage de Saint-Malo y parait avec une grâce fine et rapide jolimeni greflee sur le luxe de l'imagination primitive.

Il va le mardi clicz Dclpbine ; il v retourne le samedi et vole ce jour-là deux grandes bcures aux ailaircs ctrangcres.

Samedi, ;i six^ lieures précises, le dîner; je suis obligé de vous quitter à bu il lieures et demie. Nous causerons de tout comme à Fervacques.

(( Comme à Fervacques\ Il se faisait tout pardonner avec ces mots-là. » La reflexion est de M. Bardoux, cpii connaît à fond tous les manèges et tous les jeux de son Clliateaubriand.

:!'r! LA SOCIÉTK DU CO.NSII.AT ET DK LKMIMRE.

Ce n'étaient (jiie des mots, si déliricux qu'ils fussent. Il adorait ailleurs et d'une adoration tellement enllammée que le charmant et ])ur objet de son cidle crut prudenl de s'enCiiirà Home pour laisser tomber cette temj)rle amoureuse, une tempcte âgée de cin(|uanle-si\ ans; mais la beauté de Juliette avait, on la dit, un couchant splendidc, et (Ihateauhriand, écrivain de i^énie et ministre j)ar-(lessus le marché, avait cru Iroj) vile à d'irrésistibles grâces d'état.

(le|)cn(lant les loi'ces de Delphine déclinaient \ isiJ)Icnu'iU : \v< médecins lui conscillaicnî lair \ i\ iliaul des montagnes; clic |)arlit poui' la Suisse, secrètement attirée par le Noisuiagc de C.liateaubriand, alors à Lausanne. Elle lui dit en j)assanl un adieu ([u il a immortalise- de sa plume dOi- :

J'ai vu celle qui allVonla récliafaiid d'un si grand courage, je l'ai vue plus blanche ([u'une Panpu'. velue de noir, la taille amincir par la iiu)rt, la tète ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai \ue nie sourire de ses lèvres prdes, et de ses belles dents, lorsqu'elle

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(|uitl;Ht Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, IX rentrée du Valais; j'ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de T.ausanne ] our aller prend r<> sa place éternelle à Fervacques.

11 scndjle, à regarder ce portrait, (juc la beauté de la femme ait elle-même changé de caractèi-c d'un siècle à l'autre, et que la passion (|ui la cousiuue lui donne une douloureuse et pénétrante suavité d'expression.

Jouhert comparait Mme de Beaumont à l'une de ces figures d'IIerculanum « cpii coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corj)s ». ('hateanbriand achève l'image esquissée par Joubcrt :

Son visage était aminci et pâle; ses yeux, coupés en amande, auraient peut-être jeté trop d'éclat si une suavité extraordinaire n'eût à demi éteint son regard en le faisant briller languissamment comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant \r cristal.

Les voilà toutes les deux, telles qu'il ks a vues, telles qu'il les a faites, et le peintre

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était merveilleusement trouvé pour fixer l'œuvre de Tamant!

Mme de Beaumont cl Mme do Custinc avaient eu le toi-t de croire à la réalité et à la dui'ée de leur rcve (raniour; René savait mieux ce (|uc valait ce rcve, lui (jui en savourait avec luie voluptueuse mélancolie la douceur épliéincre, lui qui, de son proju'e aveu, « ne s'est jamais soucié de rien excej)lé des songes, à la condilion qu ils ne durent qu'une nuit ».

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