I. Madame de Ctisline, par A. Bardoiix, Calmanii Lévy
•m LA SOCIÉTÉ DU CONSULAT KT DE LEMPIRK.
rancieniic société française et se liàto d'en fixer les traits caraclérisli(|iies, avant (|iie la transformation rapide de nos idées et de nos mœurs ail aciievé de les l'cndre i)i'es(|ue invraiscnihlahles.
Dans le vaste et mouvant tableau (ju'il dé\eloj)j)e devant nous, il est une épocjue, celle du pi'cinier einpu'e, (|ui lui est j)arliculièrement lanulière, et (ju il l'cssuscilc à nos yeux dans de beaux livres oîi la finesse des analvscs morales s'allie à la riche diversité des j)eintures. \ crsé de ionique date dans la littérature de cette éj)0(jue, il en a siM't(Mit étudié les œuvres (jui ont un caractère intime, ces ^lémoires, ces correspondances, ces pa|)iers de famille où la société ne se montre plus sous le voile j)lus ou moins transparent de la fiction, mais se jicint directement elle-même dans ses traits vivants et irrécusables. 11 s'est même à tel j)oint pénétré de ce genre d'écrits, qu'il send)le avoir émigré de notre temps dans celui (ju'il raconte, et s'être réellement mêlé à la vie de ses personnages. Il parle de Joubert comme s'il
MADAMK DE CCSriM:. TXi
avait f'ail plus (11111 sc'jour à A'illciiciive-sur- \()iiiic et savouré sur place ces pensées « dignes crèlre écrites sur de la soie ou sur Tairaiii ». Quand Chateaubriand et Pauline de Beaumont, abrités dans leur doux nid de Savignv-sur-OrgC;, « s'en allaient aux fontaines de Juvisy par un chemin court et charmant » ou s'aventuraient, vers le soir, à la découverte de (juckpie j)romenade nouvelle, ÎM. Bardoux n'était pas bien loin, soyez-en sûrs, et les suivait au moins du regard. Le voici maintenant — son audace croissant avec sa curiosité — cjui lit pardessus l'épaule de Chateaubriand les billets d'amour qu'il adresse à une autre dame, hélas ! (|ue celle de Savigny, et qui surprend des paroles vouées à un éternel mvstère. Je n'exagère rien, vous en aurez la preuve dans un instant. M. Bardoux a le goût et la divination de l'inédit, et l'inédit ne se dérobe pas trop à sa poursuite, étant sur d'être mis en œuvre avec art, avec tact et délicatesse. I.e fond des cassettes s'ouvre devant lui et du même coup le fond des
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innes. Le sang et la vie rentrent dans des ombres qui llottaient vaguement dans les limbes du passe, et leiu' rendent avec la l'orme et la couleur le sentiment et la parole. A Pauline de Beaumont sucerde aujoiu-d'hui Delphine de Custine, et tontes deux ont luie grâce passionnée et nu'lancolicjue ([ui leur donne une place à part dans la galerie des lemnies françaises.
M.VDAM1-: nr, (.ustfne. ■>%
l'cminc et Fi'ançaise, cela compose un vive particulièrement mobile dont les aspects changent avec une rapidité propre à déconcerter Tœil et la main du peintre. AI. Bardoux a fixé l'un de ces aspects, l'un des plus saisissants. La vie de Mme de Custine, comme celle de Mme de Beaumont, appartient à deux époques qu'un abîme sépare, à celle qui précède et à celle qui suit la Révolution française. De là, chez l'une et l'autre, la rencontre et le mélange, dans une mesure diverse, de l'esprit de la société qui meurt avec celui de la société naissante. D'abord, une floraison légère d'esprit, de finesse, de grâce brillante et scepti{[ue ; |)uis, sous les souilles orageux des temps nouveaux, sous les coups teri'ibles de la destinée, il se produit comme un grand émoi du cœur, de l'imagination et des sens; des sources nouvelles fermentent, prêtes à
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jaillir. Vienne un lionniie de i^enic, né luimême (le la lonrmeute, (|ui !(>s sollicilc cl les ("scxiue. elles s"(''l;'.n<"enl el la passion rcvèl une l'orme nouvelle. La Uévolulion française et M. de ( ".lialeaulH'iand ont lail la Icmnie lellc (|ueAI. Baidoux nous la dépcinl. (le rappi'oeliemenl n'eùl prohahlenicnl pas sui-|)ris lauleur (VA/d/r/: mais, n Cn (h'-plaise à son oi-^ueil doutre-lonihe, je me rc serve (lo montrer avec AI. liardoux ([ue, pour la |)art (|ui lui revient dans celte transformation de la nature iV'minine, relfel a été supc'rieur a la cause, el (|ue, dans ces amours où les Pauline^ el les l)el|)lune se sont données loul entières, il a port('' les curiosités, les fièvres, les ardents el mohiles caprices d une âme allièrc et inassouvie, et n'a i;uère ouhlié (l(^ mettre (pie son eteur.
Le milieu dans le(|uel est né et a j^randi l)el|)lunc a laimahle légèreté du xvm*" siècle, attendrie par Lune de ces liaisons illicites, mais constantes, tpii sont prcscpie delà vertu pour ce tcmj)S. Sa mère, la comtesse de Sahraii, avait épousé — sans que personne
MADAME DI- dSTIM:. -l'Jl
songeât à s'en scandaliser — \n\ lioniinc (|ui avait cincjuantc ans de j)lus (jucllc; elle en eut deux enfants, devint naturellement veuve de fort bonne heure, se laissa prendi-e au\ grâces déjà niùrissanles du clievalici- de Boufflers, l'adora dix-huit ans entiers connue amant et, a|)rès ce long stage, en ht son mari — toujours adoré. — (le dernier événement s'accomplit à lireslau en 1797- 1-c chevalier de Jjoufflers avait été, connue on voit, le beau-j)ère très anticijî'v' de Delphine de Custinc, et c'est dans la correspondance ([u'il entretint avec^ Mme de Sabran lorsqu'il se décida à passer au Sénégal pour y conquérir la réputation d'un honune sérieux, (|uc M. Dartloux a ])u retrouver quebpies traces du pi-emier âgé de son héroïne.
Delphine enfant est une jolie j)etitc sauvage que le connnerce précoce de la cour et du grand monde a vite fait d'apprivoiser. A seize ans on hi marie à un jeune honnne de dix-neuf, plein d'honneiu- et de niéiite, Philipj)e de Custinc, dont le jière va devenir
ct'lc'bre à la tOtc des années de la Révolution. Ses noces, célébrées en 1787, ont une couleui' j)astoralo (|ui avait dû manquer à celles de sa mère — vu 1 à<;e du pasteur; — cène sont (juc fctes champêtres, chœurs de hcrijcrs cl (\c hcrfrcres, danses au clair de hnic, >ur les bords d'une on(h' < rislalliiic, loul un assemMaije d'élé2:ances rurales et scnlimcnlales terminées par une visite à la cabane de Pbilémon et J^aucis. un couple i-usli(|n(' clioisi cl stxK' pour la circonstance et (pii donne aux jeunes époux I exem|)leet la bénédiction de ses vénérables amours; c est du j-lorian cl du Hameau entremêlés de (ireu/.c; c'est un mariai^e du plus pur si vie Louis \\ I. l/idvlle j)renait bien son lem|)s poin* s éj)anouii- en France! Tourne/, cpielques j)ages du livre et voyez. Tctat de la bergerie. Clustine le père est à la Conciergerie, Custine le fils est à la Force, et Delphine, |)our s'être dévouée à leur salut, va être dénoncée, arrêtée et jetée aux Carmes. Les Custine s'étaient obstinés à servir leur patrie déchirée par les factions
el, sans regarder derrière eux, n'avaient voulu voir que Tennemi qui leur faisait lace : tous deux recevaient le j)rix de leur patriotisme.
:m LA socir.Ti; nu consilvt i:r ni: i.lmimrk.
l.cs aiiioiirs des jeunes (''j)()ii\ n;i\;iienl guère dure-, l.ien (|uc héiiics jiai" liaucis el Philèinon : les (''\éneinenls avaient aeciisi'les (lilj'éienees d uh-es el de senlniienls, les séjiaralions élaienl li-é(|uenles. Plulij)j)c de Cluslinc, absorhé par ses inissit)ns diplonialitjues et ses devoirs de soldat, nc'-^lii^eail sa jeune (enune : celle-ci ('lait environnée de nond)ren\ et pressants lionnnages; les consolations nOnl niancpu', clie/ nous, au\ délaissées à auciuie epo(|ue de notre histoire, el Ton sait (pie la \ieille i'ranee a papilloiuié ius(pie sur les deijrés sanglants de réchalaud : le péril des siens vint arracher Delphine à toutes ces séductions.
Elle court au plus menacé, à son heaupère, l'assiste pendant tout le jugement, raccompagne cIkkjuc matin de la j)rison au Palais, s'assied sur un escabeau, en face du tribunal, cl, dans Tintcrvallc des iutcrroi;a-
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toircs, lui prodigue les soins les plus tendres. Un tel dévouement exaspère la populace amassée sur les degrés du Palais; un jour, à sa sortie, elle est accueillie par des cris j)lus haineux et j)lus f'éi'occs, des sabres se lèvent sur sa tèle; la inoindre marque de délaillance l'eût perdue. Elle aperçoit une lemmc (jui portait un nourrisson, va droit à elle : (( Quel joli enfant vous ave/ là ! — Prenez-le vite », répond la mère, et, |)rotégée par ce précieux fardeau, elle traverse vivante cette bande crassassins. Son beaupère est condamné à la peine de mort : Delphine lui donne le dernier embrasscment et retourne à son mari.
Celui-ci, malgré la svmpathic j)ublique ([ui éclatait en sa faveur, était promis à Téchafaud, comme manifestement coupable du crime de piété filiale : il avait fait afficher une éloquente défense de la conduite militaire et poHtique de son père. Delphine prépare son évasion avec la com])licité de Louise, la fîUe du concierge de la Force, qui recevra 3o ooo francs pour prix de son
aide ; il prendra les vêtements de sa femme
— son jeune visage avait une grande délicatesse de traits, — elle-nuMUC revêtira le costume de Louise, et tous deux, ainsi travestis, sortiront à la tombée du jour. La veille de leur luilc, un décret de la Convention prononce la peine de mort contre toute personne complice d'une évasion. Delphine arrive à Tlieurc fi.Kée et trouve Louise en pleiu's : « Madame, il a lu le joui*nal ». Elle devine le reste, elle entre, elle supplie son mari de consentir à vivre. Louise joint ses prières aux siennes, répond de son propre salut, ne veut plus de la i-{''Comj)ense promise. « Xous nous cacherons, nous émigrerons et je travaillerai pour vous; je ne demande rien, luais laissez-moi l'aire! — Nous serons repris et tu mourras! — l-h bien, si j'y consens, (|u"ave/.-vous à me dire.*
— Jamais. » Delphine s'en va désespérée; elle rencontre ^L de (Ihaumont-Quitrv, qui apportait 1 or promis. « Tout est perdu, lui dit-elle, il ne veut plus se sauver. — J'en étais sur », répond l'ami de Philippe.
MAIJAMH DE r.CSTINE. 30:3
Les lettres que ce nol)le jeune homme éci'ivit un peu avant de mourir — la seconde fut intci'i'ompue j)ar l'appel des condamnés — sont si touclîantes, d'iui accent à la fois si stoïcjue et si tendre, que j'en veux délacliei- au moins cpielqucs lignes :
Xoiit' lifiires du nialiu.
Je ne puis mieux commencer ma dernière journée qu'en te parlant des tendres et douloureux sentiments que tu me fais éprouver
Que vas-tu devenir? Te laissera-t-on, du moins, ton habitation? du moins ta chambre? Tristes pensées, tristes images!
J'ai dormi neuf heures. Pourquoi ta nuit n'a-t-elle pu être aussi calme? Car c'est ta tendresse, non ta peine qu'il me faut.
J'ai oublié de te dire que je m'étais défendu à peu près seul et seulement pour les gens qui m'aiment.
Quatre lieuies.
Il faut te quitter. Je t'envoie mes cheveux
dans cette lettre C'en est fait, ma pauvre
Delphine, je t'embrasse pour la dernière fois. Je ne puis pas te voir et si même je le pouvais.
30i LA SOCIÉTK DU CONSULAT ET DE LEMPIRE.
je ne le voudrais pas. La séparation serait trop difficile, et ce n'est pas le moment de s'attendrir.
Je ne pense p;is axoir |anKiis lait à dessein de mal ;i personne. .l'ai ipiehpiefois senti le (k\sir vif de faire le bien. Je voudrais en avoir fait davanlai^e, mais je ne sens pas le poids incommode du remords. Pour(|Uoi donc éprou- \erais-je aucun trouble?... \|)[)rends à ton fils à bien connailic son pi re. (^)u(' des sonis éclairés écai'Ienl de lui le \iee! Kl (punit an mallieui', (pi inie âme eiieii^i([ne et pnie lui donne la force de le su[)porter!
Et le dernier liait (pii aclu'vc la beauté de celle ànie :
Jai pardonné au petit nombre de ceux (pii ont paru se réjouir de mon arrêt
Que vous send)le de eeUc lacoii de penser, de sentir et de mourir.^ Nous sommes eu train, en ce moment, de prodiguer les bommages et même les statues aux bcros de celte époque, mais j ai grand peur tpie nous ne nous soyons trompés de grands
MAD.VMi; l)K CUSTINK. 30f,
lioniincs et que nous no les avons pas cherchés cki hon côté.
Mme de Ciistinc avait vu son mari poiiihi dernière fois, aussitôt après l'arrêt de mort.
Elle s'approelia de lui sans cris, l'embrassa en silence et s'assit, les hrasautour de son cou. L'entrevne dura trois heures. Peu de paroles furent échangées. Le nom seul de leur fds fut prononcé plusieurs fois.
On souhaiterait presque que l'histoire de Delphine put se clore sur cette scène et tenir, pour le reste, en moins de quelques lignes, comme celles dont Tacite honorait, sous les empereurs romains, l'attitude de certaines veuves restées fidèles jusqu'à leuidernier souffle à la mémoire de leur généreux époux ; mais nous sommes à Paris , non à Rome : continuons avec ]M. Bardoux l'histoire de Mme de Custine.
3():i LA SOCIKTK DU CONSULAT F.T DE L'EMPIRE.
HI
Aprrs l'cx(''CUtlon de son mari oUo résolut (le fuir avec son jeune enfant. Dénoncée |)ar sa femme tle cliamhre, elle fut arrèlée et emprisonnée aux Carmes. Ici nous rencontrons les souvenirs de Mme Elliot ([ueJM. liardoux convainc d'inexactitude sur plusieurs points de fait, mais qui ])ourtant ne peuvent être entièrement imaginaires, l'.lle V note la douleur ])lus vive cjue tenace (le la jeune femme, nuiis elle était Française, ajoule-t-elle avec une austérité (routre-^Ianche qui sied mal à Tancienne maîtresse de Philippe-Egalité. Le général de Beauharnais, également emprisonné aux (larmes, y avait retrouvé sa femme, dont il vivait séparé depuis plusieiu's années : tous deux prirent leur parti de ce rapprochement ohlicré et se sourirent d'assez honne grâce; mais les attentions de M. de Beauharnais furent surtout pour Mme de Custine. Celle-ci
MADA.Ml-: DE CLSTINE. :<!)?
V parut scnslljle, (( sans que les choses, remarque la prude Anglaise, aient dépassé les limites des convenances ».
Tj'échafaud réclama l'aimable général, .loséphine versa d abondantes larmes, (( mais elle était Française » et ses larmes larirenl. (hii est-ce qui fut inconsolable? Mme de (lusline. (( Elle n'a jamais souri depuis la iiiorl de 13eauliarnais. » « En ètes-vous bien siire? dit M. Bardoux à Mme Elliot; on voit bien que vous n'assistiez pas aux soirées de Fervacques, aux doux entretiens de Delphine et de René. )) A quoi Mme Elliot, médiocrement surprise, répondrait sans doute |)ar son dicton favori : « C'est qu'elle était Française ».
Où je trouve surtout la marque de la race chez la prisonnière des Carmes, ce n'est pas seulement dans son goût pour les hommages, c'est aussi dans une grâce ironique et légère qui ne la quitte pas, même au moment où sa tète est en jeu. Le président du tribunal révolutionnaire — cordonnier et bossu — lui présente un soulier
:{ii^ LA SOCIETK DU CONSILVT Kl' l)K LKMIMIli;.
Ii-ouvé dans la valise avec la(|iicllo elle allait ijagiicr la ironlirrc : « ()iicl est loii cordonnier? » JlIIc cite celui (jiii cliaussail loiiles les dames de la cour. « l n mauvais palriole, reprend le prc'-sidenl jaloux. — In hon cordonnier )), ré|)li(jue-l elle avec une douceur à la fois résii^nc'-e el muline, <|ue rcndaieul j)lus séduisante encore sa jeunesse éclatant à travers son deuil, sa vf)i\ argentine, son teint si pnr, la magie de ses che\eu\ d'un Moud doré, une tète de Grcuze avec la pureté d un jjrolil grec. Son ironie se joue jus(pie dans le croqui.s de SCS juges, (pi Clic \\inc dune main rapide an cours de raudience. Le j)résident s v détachait, debout sur une chaise, moni.ranl le petit soulier accusateur; sa bosse ('•tait indi(pice d'un crayon disci-et, finement railleur, à la française, j)our parler comme Mme Klliot. Le dessin est aperçu, saisi, et passe de main en main, u La citoyenne t'a vu en heau », dit Gcrômc, un des juges, un des moins mauvais, un maître maçon sensible à l'esprit et à la beauté, celui-là
M.VDAML; de (USTIME.
mrmc auquel Dclpliino condamnée à nioii va devoir son salut, h'ouquier-ïinville entassait les extraits des jugements dans un carton iWni il les lirait successivemenl pour fournir à la consonunalion ([uolidiemie de la guillotine, (jc'rùuîc avait accès dans le cahinel de l'accusateur public; il en profita pour repousser chaque jour au l'ond du carton celui de la cliaiinaule cai'icafuriste. Sixmois durant, il l'épéta celte man(jcuvre où il ris- ([uait sa vie, et, enfin, il atteignit le f) Therluidoi- : ce jour-là il ne restait j)lus (pie li'ois Icuilles dans le carton.
r.a ]:eauté de M'"" de (aistine jette lui charuiar.t ra\(;n au lra\(is de ces sccjies laiiuMilahlcs, cl dc\icnlà un certain uiouient pi'es(|n(' populaii'c. {lonuue sa sortie de prison tardait, luie pétition signée d'anciens ouvriers d'une manufacture fondée par le général de (luslinc est adi'cssée au houcliei- Legendi-e, président du bureau chargé de statuer sur les supplifpies de ce genre. I.a pétition, négligée, ouijliéc, tondjc par hasard sous les veux des jeunes secrétaires du
■^U) LA SOCIKTK DU CONSl LAT I-T DE LEMPIRE.
hiii'oau. Ils la lisent, acclamcnl \e nom de la belle Custinc, (( une seconde Uolaud », jurent de la présenter ce même jour à Legcndre. C!eliii-ci rentre dans la nuit, lci;('reinent pris de vin, slyne ce qu'on lui présente, et, à trois heiu-es du matin, celte vive jeunesse coui-l porter à la |)rison Tordre d'élariïissemcnt.
Delpliiiic écrivait, en 1790 : « Je lis Cieéron, je lis Plutarque. Cicéron est fort uiinal)le, mais il a peu de caractère : il ue sera janiais mon héros. » Elle avait le droit de porter ce fier jugement; son àme fortement et finement trempée avait soutenu le choc d'émotions terribles; mais aux jours héroïques succèdent les jours pénibles, misérables, peut-être plus difficiles à traverser. Toutes ses ressources sont épuisées; il faut vivre de l'argent qu'envoie le fidèle Gérôme, pauvre lui-même, obligé de fuir de cachette en cachette. La maladie vient; la Reine des roses, comme raj)pelait autrefois le chevalier de Boufflers, a la jaunisse : elle se relève au bout de cin([ longs mois, toute languis-
sante. Il faut alors enfrager d'interminables procès pour ressaisir quelques lambeaux des biens confisqués. Heureusement sa juste cause trouve pour la servir des personnages
:n-î LA SOCIÉTÉ DU CONSULAT ET DK LT-MPIRF.
considérables : Foiiclié, le ministre de la justice; Boissy-dWnglas, le j)residcnt du Sénat, qui de ses jiatrons deviennent ses amis, l'ouclic lié d'amitié avec 31""" de Custine! l'auteur des mitraillades de Lvon avec celle (|ul était devenue, selon sa |)ropre parole, veuve j)ar le bourreau! Il fallait, j)our opérer de tels ra|)pr()clicnienls, les vicissitudes j)ressées de la Révolution et la j)eau souple et ductile de certains révolutionnaires. Fouclu' avait, en ellet, renoncé à rinlaunanilé, comme n'étant plus de mise, veillait désormais avec tact et modération à la sécurité pul)li([ue, et obligeait pres(jue autant de i;cns ([u'il en avait tué. M. Bardoux, s"ap|)uvant de documents inédits, a tracé de cet autre l'oucbé, de sa seconde cl de sa troisième ujanière, un portrait (jui est 1 une des attravantes nouveautés de son livre et (|ue je ne puis que signaler en j)assant.
Delpbine a des amis... et des soupirants. lioissy-d'Anglas associe les deux rôles et met dans le second une pointe de mièvrerie. Gélônic, le bon jacobin, tire de sa retraite par
MADAME DF. CISTISNE. IJKJ
son ancien compère Fouclié, soupire à la nuielle, hrùle d'un feu lout intéricui" et se contente irrtrc souH'ci-t, (piand il n'y a j)as là trop tic hcau monde. D'autres répondent au prénom de Alaïu-ice ou à l'appellation familière de ^lédor. ^laurice plairait s'il n'avait trop de défauts, ^Nïédor s'il en avait davantage et uiéritait moins son estimable surnom. Delphine rêve vaguement d'un mari qui serait à l'unisson de ses idées, de ses goûts, de son grand besoin de calme et d'alléction, « C'est pour le cœur, le repos et la vertu (ju'il me faut vivre », écrit-elle à sa mère. ( Kiel rêve et (|uel v(ru à la veille dune liaisoii (|ui allait faire l'enchantement et le désespoir de sa vie! Elle n'avait pas encoi'c sudisannnent soulfert : il lui restait à connaître M. de Chateaubriand, cjui n'avait absolument rien de counnun avec Médor.
-M. Iku'doux a le premier mis en pleine lumière les amours de Chateaubriand et de M""' de Custine. Sainte-Beuve les avait seulement effleurées et comme à demi cachées dans l'appendice de son étude sur Chêne-
:jl'i L\ SOCIETE DU CO>SULAT ET DE L'EMPIRE.
(lollr. Jouljcrl, qui n'a pu les ignorer, n'en (lil rien dans sa correspondance; Clialeauhriand lui-même n'est guère moins disci-et dans ses Mémoires. Lorscjuc le hruit courut (|u il songeait à les éci'ire, f|uel(|ues fcnnnes s'émurent. « Ah cà ! lui dit lune d'elles, j'espère bien (|ue vous n aile/ j)as souiller
mot sur » Il la rassura d'un sourire, el,
de lait, les Mémoires d' outre-tombe fuient l(> scandale des révélations compromettantes et le ragoût, aujourd'hui si jirisé, des libres peintures. Lors([u'il touche à ce ([u'il appelle, avec les pères de la Théhaïde, ses ascensions (le (<rur, son récil garde une grâce uohle et chaste, où son superhc uioi ne laisse pas d'ailleurs de trouver son com|ite.
La j)assion dont M"" de Beaumont est |)ossédée j)our lui a 1 air d'une flamme épurée (jui consume son (.'œur et sa vie sans embraser ses sens. A Al""" de C-ustine il donne ini souvenir d'une suave et harmonieuse tristesse où elle n'aurait regretté peut-être qu'un excès de discrétion respectueuse. Tour idéal de l'imagination, cheva-
Ici'ie mondaine, réserve imposée par l'attitiule officielle de défenseur de la religion, par le lien conjugal, par le culte platonique et luiique professé pour M""" Récaniier : voilà bien des raisons pour expliquer cette sobriété de souvenirs. Mais, poui- ce qui regarde ÏM""' de Custine, il v en a une ti'cs particulière, dont nous devons à AI. Bardoux la j)ic[uante surprise, une raison cbronologique, si je jHiis dire. La liasse, qu'il déroule devant nous, des billets adressés par René à Delpliine porte sur Tenveloppe un millésime. Savez-vous lequel? Cïelui de i8o3, c'est-à-dii"e Tannée même où Pauline de Beaumont occupait et renq)lissait, ce semble, tout le cœur de René, où, faisant violence à sa foi politique, il acceptait le poste de secrélaiie d'ambassade à Rome pour l'ent rainer sur ses pas sous un ciel plus clément à sa poitrine déjà blessée. « Ne mettez jamais de dates, disait un grand seigneur c|ui devait avoir lui médiocre goût pour Tbistoire, cela manque d'élégance. » Cela manque plus encore de prudence : il est vrai qu'ici la
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date n'est pas do la iiiaiii de (llialcaubriaiid, mais de celle de Deipliine; c'est elle (|ui a rassemblé, classé et numéi-olé ces billets dans Tordre de leur croissante llamme. Donnonsnous le plaisir d'étudier celle correspondance (|ui est, je ne dirai pas le clou, si vous voulez bien, mais la |)(mIc de Touvi-age de M. Bardoux.
MvDAMi- Di: custim:. :;I7
Sur la liasse des billets (ju'elle a\aiL ix'ciis de Clialeaiihriand, ■NI'"" de Ciisliiic avait seulement éerit : î8o3; guidé par des allusions à des circonstances précises, M. Bardoux les date des mois d'avril et de mai, c'est-à-dire de Tintervalie qui s'écoule entre la nomination de Chateaubriand au |)Oslc de secrétaire d'ambassade à Rome et son départ pour l'Italie.
Pauline de Beainnont n'a pas encore quitté Paris pour le AIont-Dore^ et déjà Chateaubriand a ])assé à une autre ; déjà aussi elle a commencé ce joiu"nal intime où elle exhale toutes les tristesses de son àme. Les pages de ce journal, rapprochées des billets à M""" de Cusline, s'éclairent d'une lumière navrante et prennent un accent plus aigu et plus déchirant ; c'est la plainte de la délaissée plus encore que de la mourante: l'amour — elle le sent, si elle ne le sait —
:{|S LA SOf;[KTK DU CONSULAT El' I)K LKMPIRE.
rabandonnc eu même tomps (juc la vie, et va fleurir ailleurs.
Ma \i(' passée a rté une suite de malheurs, nia vie aeluelle est pleine d'agitations et de «roubles; le repos de l'àme m'a fui pour jamais. Ma mort serait un ehagrin momenlaiu' pour (juelques-uns, un bien pour d'autres et
[)our moi le plus j^rand des biens Ce ai llo-
réal (9.0 mai), anniversaire de la mort de ma mère et de mon frère (tous deux avaient péri sur réelialaiid le même jour :
le pi'iis l;i (Iciiiii Tc «-l la plus misrial)!c
Oli! pourquoi n'ai-je pas le couraj^c do mourir? Celle maladie, (pic j"a\ais [)rc's<[ue la faiblesse de craindre, scst arrêtée, et peut-être suis-je condamnée ;i \i\rc loni^iemps : il me semble cependant que je mourrais avec joii- :
Mes jours ne xalcnl jjas qu'il luCii foùtP un soupir.
Elle vt)udrait s'aveugler et désespère de ne le pouvoir j)as.
Ce défaut absolu d'illusion fait mon malheur de mille manières. Je me juge comme un
indifTérent pourrait me juger el je vois mes amis tels qu'ils sont.
Au moment même où elle pleure amèrement tout ce qui lui échappe, René se livre au trouble délicieux d'une passion naissante ; il a les ardeurs, les timidités, les craintives espérances du désir encore ajoiu^né. (Billets n"' 1 et 2.)
Je serai demain eliez vous à deux heures, n'oubliez pas votre promesse pour lundi. Comment haïrais-je l'avenir puisqu'il me ramènera près de vous?
Jugez de ma peine, je ne pourrai pas vous recevoir aujourd hui. Ne serez-vous pas trop fâchée de me voir chez vous à deux heures? Je crains de vous importuner, vous m'avez traité si mal que je suis tenté de vous appelermadame.
Le secrétaire d'ambassade reçoit l'ordre de rejoindre son poste; l'amoureux n'entend plus; sa tète est en feu, sa plume a la fièvre :
Vous ne pouvez pas concevoir ce que je soufTre depuis hier: on voulait me faire partir aujourd'hui. J'ai obtenu, par faveur spéciale, qu'on m'accorderait au moins jusqu'à mer-
:',!() LV SOCIF.TK DU CONSUL VT KT DK L'EMPIRI-.
tTctli. Je suis, je vous assure, à moitié fou, et je crois fjuo je fiuirai par tlouiKT ma démission. I, idée de vous c|uiUor me tue. Je ne pourrai, [)our comble de mallieni'. vous voii' avant deux lieiu'cs cet apies-inidi. An nom dn citd, ne [)arle/. pas. Que je vous voie an moins encoi'c imc fois! Ktes-vons malade.'
Delpliine ne |)ailil pas cl Talla \()ir dans sa cliandire d Imlcl. N oiei le !;illel (pi d lui ccM'il le lendemain, dès I au!>e : ! aniour (rionipliant colore tout ce (pil renlourc d'une luinicre charnianlc. Le vieux Paris, ses toits, son ciel s'illuminent et resplendissent comme un |)avsai;e d'Orient :
Si NOUS saviez, eomnu- je sui> lieuicux el mallieureux depuis liier. vous amie/, pilié de moi. Il est cinq heures du malin. ,fe suis seul dans ma cellule. Ma fenélre est ouverte sur les jardins cpii sont si frais, et je vois ior d'un beau soleil levant cpii s'annonce au-dessus du (puirtier que vous habitez.... Kcrivez-moi, que je voie au moins (pudtpie chose (jui vienne de nous! Adieu, adieu, jusqu'il demain.
Si quel{[uc rendez-vous promis est dilleré.
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il entremêle à la grâce càllue des reproches les ombres crime rêveuse tristesse; sa mobile et souj)le imai^iii;itioii se joue autoiu- de Tàme enivrée de Delphine:
?^ncoro un jour sans vous voir! Vous allez le passer bien iranquillcmcnt. Vous allez |)ein(lre, caresser Trini et oublier qu'il y a tians le monde des personnes qui vous aiment.
Comment ètes-vous, ce matin? Ma cellule est bien trisle : un a ilain soleil sous les nua- <^es, une JMse froide, une chambre dépouillée de ses uKudjles et qui annonce déjà l'absence! Mais une sainte apparition qui nid visité dans ma demeure m'a rendu l'éloignement insupportable—
Sainte apparition} Cela sent, un peu hors de propos, ne trouvez-vous pas? son Génie du christianisme.
René serait ravi de voir sa sainte apparaître dans un lieu plus noble, jdus digne d'elle et de lui. I.e château de Fcrvacques, recouvré après la Révolution par Mme de Custine, avait eu l'honneur de recevoir le plus galant des rois de France : un niagni-
fi(|LH' lll (le cliriic à c[iiatrc colonnes, orn('' (le l'idcaiix (1 or et d argent brochés, était < onscivé dans la chambre dite de Henri IV, et sous le portrait de ce j)rince étaient inscrits deux vers assez médiocres (ju Ou (lisait composés j)ar lui :
Volons, vonti-r-s;rnit-j,'ris ! I.;i daiin-ilc F«'r\ ;ic(|ins Mcritf <iii retour et de \i\es att;i(|iies.
Chateaubriand, hanté de ce souvenir, s'écrie : « Ah! promette/.-moi le château (rilciul l\ ! » el plus loin : « Soni;c/., je NOUS prie, au château dllenri 1\ ! » II faut à sa fantaisie amoureuse la richesse du cadre et de la hoinlure : il v faut le vivant souvenir et comme 1 illusion de roxalcs amours. Désir allier de grand seigneur, caprice voluptueux, d'artiste, je vous trouve en CCS billets charmants; mais j'v cherche en vain un mot ([ui part(> du co-ui- et (pii trahisse le don de soi-même.
Un vœu plus singuliei- me frappe dans le billet n" 5 : « Promettc/.-moi de venir à Home! » A-t-il oublié (juil y a donné rende/-
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VOUS à Mme de Beaiunonf, qu'il ne s'est fait secrétaire d'ambassade ([iic pour la résoudre à passer les Alpes? « Je me sacrifiai, écrit-il dans ses Mémoires, à l'espoir de la sauver. Le climat de l'Italie lui serait, disait-on, favorable » Le climat de l'Italie peutêtre, mais la présence de Mme de Custlne ? Te lis à la suite des paroles que je viens de citer une phrase plus stupéfiante encore : (( Mme de Chateaubriand se prépara à me venir rejoindre... ». Et de trois! Vraiment il choisissait bien son temps et sa compai^nie pour se réconcilier avec sa femme après dix ans de séparation!
« L'idée de vous quillcr me tue », lisions-nous tout à riicure dans le billet n° 5. \ ()ulez-\()us voir le mourant l'essuscitcr à vue d'œil? Prenez la lellre où il raconte à .loubert et à Cliônedollé son vovage de Paris à Lvon : elle esl pleine de niouveinenl. d'enlrain, de \erve des(ri|)li\ e, surhnit à |)arlir de Alclnn — c'est à ^leiiui <|ue sa douleur expire. — Le prinlenij)s v chante avec le coucou, la caille et le rossii;nol ; le pavsage s'v rcllrlc avec ses coleauv (pii haii^nenl dans lionne, ses villaijcs éjKu-s, ses lointains de forêts; les Bourguignons — et les Bour<:uiiinonnes — v d(''(ilent avec Télégancc de leur taille, la grâce de leur démarche, la délicatesse de leurs traits, « je ne sais quoi de leur vin semble couler dans leurs veines » ; c'est là (ju'est « le berceau de la nation, la source du sang français... )). Sa verve va croissant jusqu'à Rome, oîi elle
semble déborder, (c II m'adresse des lettres extravagantes de gaieté », écrit Mme de Beaumont (jui s'est traînée jLisfjirau Mont- Dore. Elle les lit et continue le journal connnencé à Paris : scn amour y combat avec sa fierté ; elle hrùle du désir de la mort; elle la bâterait de ses propres mains, si elle ne craignait (( de donner la mesure de ses soufTrances ». Reste du moins le silence et l'oubli d'une retraite ignorée de tous :
Je me supplie en pleurant de prendre un parti aussi rigoureux qu'indispensable — Où me caclier? Quel tombeau cboisir? Comment empècber l'espérance d'y pénétrer? Quelle puissance en murera la [)orle?... ^l'éloigner en silence , me biisser oublier, m'ensevelir pour jamais, tel est le devoir qui m'est imposé et que j'espère avoir le courage d'accomplir.
L'amour l'emporte et la pousse vers Rome avec une puissance invincible ; elle se croit assez de force pour y atteindre : (( Ces eaux ont été cbercber de la vie je ne sais où » ; elle y arrive pour y mourir d'une mort consolée par toutes les douceurs, toutes les
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délicatesses, toutes les grâces du génie ému, attendri de (lliateauhriaud, qu'elle finit par prendre pour de ranioiu- vrai, et j)eu s'en faut que Chateaubriand, à force d entrer dans son rôle, ne j}artage son illusion :
Je majifiTUs (juc .Miiu' de lU-aunionl ne sciait douléc (jii à son dernier sc)n|)ir de Taltaclicnient véril;d)l(' (pic j'avais ponr clic; elle ne cessait dCii niiiicpicr sa surprise cl clic semblait mourir dc>cspcrcc et ravie. Elle avait cru qu'elle m'était à cliargc, et elle avait désire s'en aller, pour me débarrasser d'elle.
Il adresse à .iouhert, (jui avait aimé Pauline de la plus j)ure et tle la plus entière allection, un récit de ses derniers joui's, un récit plus simple et encore plus touchant <pie celui des Mémoires. « Rien n'est plus propre, écrit Joubert, à faire couler les larmes! Ou adore ce bon garçon en le lisant. » En le lisant! la louange, avec un peu de bonne volonté, se pourrait tourner en épigramme.
Ce récit, <pii court de main en main, émeut les plus belles âmes et les esprits les
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plus clclicats, Cht'iicclollc, Fontanes, Necker et sa fille : celle-ci lui écrit dans son enthousiasme : « Mon cher Francis, donnezmoi une place dans voire vie; je vous admire, je vous aime, j'aime celle tjue vous
regrettez Que dans votre récit il y a de
mots déchirants! Adieu tendrement, douloureusement adieu ! » Sa façon de pleurer les morts lui gagnait tous les vivants; il recueille, il savoure tous ces témoignages d'admiration, et, dans Tépanouissement ingénu de son amour-propre, il lui échappe de dire : a ]Mme de Beaumont eût été hien heureuse en ce moment, si le ciel lui eût permis de ressusciter ». Heureuse de quoi .^ d'être morte apparemment, ce (jui était l'unique raison et la condition indispensahle de son bonheur.
Delphine vit encore et c est son tour de souffrir et de connaitie les maux qu autre endura par elle. Les lettres que Ch? teaubriand lui adresse, après son retour de Rome, n'ont plus la grâce enflannnée des billets de i8o3. Il y en a de dures et quel-
une la-
cjucfois (le cruelles; il y en a de cliai-inanles, éerites au reloui* de l'ervaecjucs — ('tait-ce la chainlire de Henri 1\ (jui aqissail? — l)elj)liine rc'jjond à ces dernières avec une Icndre liuniililt- : elle en est aux renicrcienienls, à la reconnaissance! ()uv\ i'cn\ersenienl des lôles el (juelle lumière jetée sur la lapide transfoi-malion de riioinnic en demi-dieu! lii joui', à l'er\ ac(|ues, oiuranl toul son c(rui- à un ami sûr, à ( ',li("'ncdoll('s.uis doulc : (. \ (lilà, lui disail-cllc, le cahinel où je le rece\ ais. — (i'esl u'i (juil a été à vos i;enou.\! — Clélail peul-èlre moi (|ui ('lais aux siens. »
!Mme de C-usline n'a pas écrit de journal, connue ^Ime de lieaumonl ; c'est dans ses lellres, |)arliculièremenl celles à ( ■.hrnedollé, (pTelle laisse entrevoir 1 état de son àmc cl l'intensité de ses souflVances entremêlées de courtes et cliélives joies. (Mialeauhriaiul n'écrit et ne vient plus guère ; comme on n'est pas gâtée, on se contente de peu; on lui sait gré d'un sourire, d'une légère attention, el le bonheur consiste maintenant à moins soûl-
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IVir. a II n'est pas j)arfait, mais il est mieux ; je ne suis pas heureuse, mais je suis un jîeu nmins malheureuse! »
Cl'est une clairvoyante, elle aussi, conune Pauline ; elle connaît hien celui qu'elle adore et, le connaissant, elle continue de l'adorei-. « Il pi'cnd part à vos douleurs, écril-elle à (Ihciiedollé, et lorsqu'il parle de vous on serait tenté de lui croire un bon cœur. » On l'adorait en le lisant, disait Joubei't, — en l'entendant, dit jMmc de Custine.
I.a passion qui bout dans son sein, longtemps discrète e! voilée de pudeur, finit par éclater avec une familière et violente énergie d'expression.
Notre ami dit qu'il passera six semaines à Fervacqut'S, mais je ne suis pas femme à croire à CCS dioscs-là] jclaime plus que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne peux dire.
Après de telles paroles on lit avec moins de surprise cette note trouvée dans les papiers de Chènedollé :
Un jour, revenant dune promenade en
calèche où il avait ctc assez maussade pouielle, elle aperçut un fusil avec lequel nous avions chasse le malin; elle fut saisie cruii mouvement de joie et de fureur el lut près de s'envover la halle au lra\ers du ca-ur.
Maussade ou non, clic Ircnible toujours ; le voir s'éloign en juillet i8oj :
(le le voir s'éloigner. Elle écrit à Chènedollé,
Je suis fière aujourd'hui et, si vous étiez ici, vous me trouveriez impertinente, comme vous dites quelquefois. A tout cela vous devriez deviner qu'il n'v a plus de vovage en Suisse et qu'au lieu de cela il est ici depuis hier —
Ce voyage en Suisse, si redouté, n'en eut pas moins lieu, mais en louable et rassurante compagnie, celle de Mme de Chateaubriand, qui avait enfin ressaisi son errant et oublieux époux : un bien singulièrement précaire ! Le joug d'une compagne obligatoire, si spirituelle et si dévouée qu'elle lût, allait vite peser à la libre humeur de René. Mme de Chateaubriand, d'ailleurs, malgré son admirable tolérance conjugale, avait
sa façon de |)ciiscr, de parler, et même, ;t roccasioii, sa lacoii de i^rid'er : on Tappclail la clialle maligne. <( C-'est aussi une tète (juc celle-là, écrit son mari, celte fois avec une bonhomie charmante, et, (le|)uis ([u'cUe est avec moi, je me trouve à la tète de deux lèles tiès difficiles à gouverner. » En i8o.> il lit avec ses deux tries une courte excursion en Suisse. Va\ i 80!) \\ n cmmenacjue la sieiuie, et pour cause. Ah ! l ('ti-ange vovagc ([ue celuilà et quelle variété de sentiments il excite? Mme de Clhateaidjriand gémit sur son second veuMige, ^Ime de (aistine a lame (h-ehirée: fout le s(''miiKiire de S;iinl-Sulpice est eu prières, et le noble pèlerin, dont le retour est j)i'otégé et hâté par des \(ihix si j)ressauts. et si divers, a le iernïe dessein — une fois s;i provision faite de belles couleurs et impressions religieuses — de revenir de la Palcstino |)ar ri'^spagne et Grenade, le plus long évidennncnt, et rêve moins aux rives du Jourdain (ju'aux ruines derAlhambra, où rattcntl un tendre et poétique rendez-vous. 11 venait, parait-il, d'éli-e repris par ses asccn-
:sions de cœur\ « des (ormes aériennes lui prenaient la main », et voilà comment il rapporta de son j)èlerinage deux poèmes au lieu d'un, les Martyrs et le Dernier des Abenceiriges, Cymodocée et Blanca, Blanca <le son vrai nom duciiesse de ^Moucliy. <( Aben-IIamet écrivit, au clair de la lune, le nom de Blanca sur le marbre de la salle lies Deux-Sœurs; il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur eût un mystère de plus à deviner dans ce palais de mystère — » On assurait il v a quelcpies années, écrivait Sainte-Beuve en 1849, que les noms des deux pèlerins s'y lisaient encore, mais en caractèi-es (pii n'avaient rien <rarabe.
Ecoutons-le lui-inèmc, cxplicpiant le mystère de Grenade :
Ai-je tout tlil thuis /V////r'/rf//Y' ?. .. AUais-jc -îui lombean du (Mirist dans les disposilions tlu repentir? Uiu' seule pensée m'absorbait : je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attaclics sur ;rétoile du soir, je lui demandais des vents
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pour cingler plus >ite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver ,îf Sparte, it Alemplns, à Cartilage et l'apportei; ii l'AIhambra. Comme le cœur me Jjaltait en abordant les côtes de 1 Espagne ! Avail-on gardé mon souvenir, ainsi (pn- i"a\ais traversé nn-s épreuves?
(htcl mélange — j ai l'ailli dire (|iiel salmigondis d'impressions et d'images dis|)aratcs! — (hie l'on est loin de la franchise d'àmc el de ton de notre grand siècle classique, et comme Chateaubriand est bien le père intclleclucl de cet âge ondoyant où règne la confusion des sentiments et des langues !
Aj)rès son retour des lieux saints, par
I Alhamhra, Aime de Cusiine ne lient j)lus dans sa vie qu une j)lacc de plus en j)lus mince ; il ne se souvient guère d'elle cpie loi*sc|ii'il est incpiiet, ('prouvé, malheureux.
II écrit la phrase lameuse : « Néron prospère et Ta(Mtc est déjà né dans l'empire ». La foudre gronde et vafrajjper 1 audacieux : Delphine voit Foiiché, qui voit Jupiter, el
MADAME DE CUSTIÎSE. :',?,:,
celui-ci se contente de yrcler sur le ]Mei'cure.
Les AIarff//'s sont livrés aux g ri (les des censeurs; Tauteur est sur des charbons ardents; nouvelle intervention de son amie : les Martjrs sortent intacts de l'épreuve. En 1809 son cousin Armand de Chateaubriand est condamné à mort poiu- intrigues et menées royalistes ; il veut, n'ayant pu le sauver, l'embrasser une dernière fois; il court au champ d'exécution, il n'v trouve plus qu'un corps fracassé, dont un chien de boucher léchait le sang et la cervelle ; en cet instant atroce, c'est auprès de Delphine qu'il se réfugie : « J'arrive de la plaine de Grenelle. Tout est fini. Je vous verrai dans un moment. »
En 181 I elle part pour l'Italie, attirée par la mélancolie de la Ville Eternelle et le désir d'errer j)armi les lieux que René lui avait décrits avec tant de charme en des jours meilleurs. (( Qui sait, dit ^1. Bardoux, si elle n'alla pas j)riei' siii- la tombe de Mme de Beaumont } »