I. Calmaiin Lovy
riminaiiité, cii paroles âpres et l)riilantcs, (lignes d'encadrer les ïambes fameux de Barbier. Nous voudrions, pour notre part, signaler quelques aspects plus particuliers, mais curieux encore, de ces IMémoires; décrire en traits rapides la nouvelle cour née avec l'Empire, l'attitude, les façons, l'humeur qu'y porte le maître, les sentiments des siens dans leur grandeur de fraîche date, et, avec la j)hvsionomie de (jucUjucs-uns de ses princij)aux serviteurs, le ton, l'allure, les mœurs de la foule des courtisans.
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Bonaparte, en s'enlourant trunc cour, obéissait avant tout à une pensée politique : il voulait séduire en éblouissant ; rallier la vanité française en la repaissant de distinctions idéales; ajouter à son jeune empire le prestige des vieilles monarcbies. Mais ce qui servait ses intérêts ne laissait pas de flatter son orgueil : avec le plus beau génie du monde, on se surprend parfois à goûter les puériles satisfactions du parvenu. « Allons, petite créole, avait-il dit à Joséphine en s'établissant aux Tuileries, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres. » Qui sait si le petit gentilhomme corse ne s'émerveillait pas de cet emménagement inouï presque autant que la petite créole? Malheureusement, il est plus facile de changer d'appartement que d'habitudes, et, par sa naissance, par son éducation, par son tempérament, Bonaparte n'était nullement pré-
paré à s'acquitter de cette partie délicate du métier de souverain qu'on appelle la représentation. Ce n'était j)as à la guerre, ni dans la vie de garnison qu'il avait pu trouver le temps et l'occasion de se polir; et le bon ton d'ailleurs, nuMuc en dehors des camps, était le dernier des soucis de la société nouvelle. Jamais personnage couronné ne s'éloigna davantage de ce type classique du souverain qui s'est comme incarné dans Louis XIV. Qu'on se rap|)elle le prince tant de fois décrit par Saint-Simon, la grâce majestueuse de sa démarche, de son geste, de son langage, sa politesse attentive et mesurée au rang, au sexe, à l'âge, la dignité sensible qu'il portait dans ses moindres actions, cl (pi on raj)pro(he de ce modèle de toutes les rovales bienséances le Clésar décrit par INIme de Rémusat, quels frappants et plaisants contrastes ! Il a des ignorances, des distractions, des brusqueries, des violences mortelles au décorum. Il ne sait comment on entre dans un salon, comment on en sort ; comment on s'assoit, comment on
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se l('vc, bien moins eneore quelle main il faut ollVir au\ dames. A table, il saisit le premier plat à sa portée et eonunence souvent son (liner })ar la erèmc ou par les confitures. Quand il s'babille, il maltraite et bouscule les valets qui l'assistent, et si le vêtement qu'on lui oll're lui déplaît, il le met sous ses pieds ou le jette au feu. Il se laisse aller à des attitudes qui n'ont rien d'auguste, soit qu'il tisonne avec ses bottes, soit qu'il se mette à clieval sur une chaise, le menton appuvé sur le dossier, pour causer plus à l'aise. L'un de ses gestes familiers est de tirer loreille aux gens, quel que soit leur rang ou leur sexe, et l'oreille de Mme de Rémusat jouit souvent de cette distinction. Imaoinez Louis XIV usant de cette privante avec l'une des dames de la reine, par exemple avec l'arbitre suprême de toutes les hautes convenances, la duchesse de Richelieu : la noble dame eût tremblé pour la raison de Sa jMajestc, et Saint- Simon éj)crdu n'eût fait (|u'un saut chez ' Fagon. Si quelque flatteur mal inspiré lui
adresse, avec la incllleurc intention du monde, un souliait qui contrarie ses vues secrètes, il devient subitement furieux, met le poing sous le menton i\n maladroit, ce maladroit fùt-il maréchal de France, et il le pousse justprà la muraille en le traitant tout crûment d'imbécile. Comparez ce ton, ce geste au beau mouvement du grand roi jetant sa canne j)ar la fenêtre pour n'être pas tenté d'en frapper ce petit insolent de Lauzun (pii venait de lui reprocher un man(]ue de parole et de briser son épée sous son talon, en jurant de ne le servir de sa vie.
Il est juste de remarcpicr tpie la coinn'en sait guère plus long que le souverain sur le chaj)itre des convenances. La tourmente révolutionnaire avait emporté, avec beaucoup d'autres choses, les vieilles traditions de la politesse française, dette fine culture mondaine ([ui de A crsailles, connue de son centre, se l'cpandail jusque dans les plus lointaines provinces, s'était ellacée en moins d'une généi-ation. La nation réputée
pour l'aisance supérieure de ses façons avait désappris ces attitudes, ces gestes, ces mouvements où elle triomphait par sa grâce savante et légère ; la France, qui le croirait ? ne savait plus faire la révérence. Les dames de Joséphine, se sentant si novices, se regardèrent avec effroi ; mais il n'y avait pas moyen de se dérober ou de se défendre; le maitre avait parlé ; leur amour-propre ne parlait guère moins haut ; elles n'hésitèrent pas, et, pour acquérir les talents de leur charore, elles se remirent bravement à l'école.
Heureusement, la Révolution avait épargné un célèbre maitre de danse, Despréaux ; on s'empresse autour de ce personnage tombé en désuétude, on se le dispute comme le code vivant des convenances, on apprend en toute hâte à devenir grande dame. Restait aussi Mme Campan, la première femme de chambre de Marie-Antoinette : on la presse de questions, on lui fait raconter par le menu les habitudes intimes de la reine de France. Mme de Rémusat reçoit la mission
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officielle (le tenii- la plume sous sa dictée, et il en résulte un énorme cahier qui va grossir la liasse des Mémoires remis de tous les côtés à Bonaparte. On eût dit un concoui-s d'érudits étudiant , approfondissant une question de haute antiquité ; et rohjet de ces recherches, j'allais dire de ces fouilles, était les fj^ràces de cour mortes quinze ans en deçà! M. de Tallcvrand j)i-<''si(lait avec un sang-froid ironicpie à ces graves eflorts, et, de son fin sourire, mieux informé cpie beaucoup de lourds Alémoii'cs, fixait le point discuté des convenances.
Non seulement on ressuscite les anciens usages de la ("our de l'rance, mais on en imj)orle de nou\eau\ des cours étrangères. T.e piquant, c'est que fauteur de riuq)orlalion est Bona])arle lui-même. Eùt-on jamais attendu de sa part cette ferveur de cérémonial? 11 est vi-ai cpTil fut le j)remicr à s'en mordre les doigts. 11 avait vu à ^lunich toutes les personnes de la cour défiler eu s'inclinant devant le roi et la reine de Bavière; il veut, lui aussi, recevoir ce solennel
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hoininngc; il se place gravement sur le trône avec 1 impératrice à sa gauche, les princesses et les clames (Flionneur sur des tabourets, les ffrands-officiers debout des deux côtes. I^e défdé commence et d'abord ravit son imagination, agrée à son orgueil; mais bientôt son impassible majesté lui pèse ; il sMmpatientc, il s'agite sur son siège ; bref, il s'ennuie, et l'on a toutes les peines du monde à le retenir à sa place jusqu'à ce qu'il ait subi les dernières révérences, pressées et brusquées par son ordre.
Rétif à toute espèce de contrainte, il ne peut supporter même celle de l'étiquette qu'il vient de créer ; dès qu'elle le gêne, il s'en dégage et s'en rit. Aussi bien répugnet-elle à riiabituelle impétuosité de son allure. Observez-le dans son naturel : il ne marche pas, il se précipite; il ne monte pas sur le trône, il s'y élance, et vous venez de voir comment il s'y tient. Cet invincible élan trouble l'ordre pompeux de ces cérémonies où il s'agit moins d'arriver que d'aller, où les grâces de la démarche, les splendeurs
(lu cosluinc clicrclicnt et captivent les rcf^ards. I^ors du mariage tle Stéphanie de lieauharnais avec le prince de Bade, Tempei'cur, qui donne la main à la mariée, l'entraine à l'autel |)lutôt (|u'il ne Tv conduit ; derrière lui se hâtent les dames du palais pressées par des chamhellans impitoyahlcs qui courent connue des aides de camp sur les lianes du cortège, en s'éci-iant avec une énudation peu galante : a Allons, allons, mesdames, avancez donc! » I>a vanité et la cocjuctterie féminines jji'cnncnt le j)as accéléré, sans plus songer à ravir les cœurs au passage ; on relève et on ramasse sur son hras ces magni(i(|U('s traînes faites pour ondoyer sur les parvis et les degrés du palais, et on se console à la française, en riant de l'emharras et du dépit des retardataires. Telle comtesse d'origine étrangère, accoutumée aux lentes évolutions des cburs du Nord, maugrée contre ce train de postillons, et demande la jupe courte pour les dames du palais, afin de mettre le costume en rapport avec remploi. Plus loin, à la tète du
cortt'gc, M. (le Talleyraud, qui, coininc premier chambellan, doit ouvrir la marche, sue, peine, s'évertue de ses jambes grêles et inégales ; mais, toujours maitre de ses impressions, il déguise sous un flegme imperturbable l'irritation qu'il éprouve de sentir sur ses talons le pas impatient du maitre et les sourires moqueurs des aides de camp.
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Point (r('ti(|iicltc sans préséances ; point de préséances sans que les anioiirs-j)ropres entrent en liitle, se glorifient ou se lamentent pour de misérables avantages obtenus ou relusés. Le mal sévit d'abord dans la famille impériale, cl rcnfanlement de la dynastie nouvelle ne s'accomplit pas sans de poignantes décej)lions. Le j)iemier repas oîi les fennnes de Josepli et de J.ouis recurent la (pialification de princesse lui un long sup|)licc pour JMcsdamesBacioccbi et. Murât (lilisa et Caroline Bonaparte). Cliacpic fois cpiVUcs entendaient saluer leurs belles-sœurs de ce titre supei-bc, Icui- cœur se décliirail. Mme Baciocclii, j)lus âgée et j)lus maîtresse d'elle-même, neJraliissait sa soullVance (jue par des tons bruscpies et liautains; mais la douleiu* prit à la gorge IMmc Mui'al. \ aincnu-nt clU' essava de se débattre, vainement elle avala coup sur coup de grands verres d'eau pour cal-
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Hier ou dérober sa crise, les larmes gagnaient toujours. Avec son extrême jeunesse, son teint chlouissant, sa blonde cbevelure entremêlée de fleurs, sa robe couleur de rose, elle avait l'air d'un enfant; mais cet enfant, au cœur ulcéré et aux traits bouleversés par la passion d'un autre âge, inspirait moins de pitié que de dégoût.
Le jour suivant, il y eut une scène de famille dont les éclats retentirent à travers la muraille jusque dans le salon des dames du palais. C'étaient, de la part des deux désbéritées, des protestations passionnées contre l'obscurité et le mépris où on voulait les ensevelir, et, du côté de Bonaparte, des réponses sèches, dures, caustiques. Bientôt Mme jMurat tombait évanouie sur le parquet ; Bonaparte alors, de s'émouvoir, de mollii-, de caresser, de promettre. Le lendemain, le Moniteur annonçait que ]Mmes Bacioccbi et Murât auraient désormais le titre d'^4/tesses Impcridlcs : c'était là le mot magique, la goutte d'élixir qui avait rappelé à la vie Caroline expirante.
Mais de nouvelles épreuves allendaieut ces vanités à demi consolées ; la plus pénible fut de porter dans la cérémonie du couronnement le manteau de TimpératiMce. Ces orgueilleuses bataillèrent longtemps avant de se soumettre, et encore ne se soumirentelles (ju'à la condition de recevoir ellesmêmes riionnciir (prellcs étaient foi'cécs de rendre, c csl-à-dire d avoir la (jueue de leur robe portée par un cliandjcllan : leur dignité, bumiiiéc d'un coté, se relevait de l'autre. En dépit de cette compensation, leur superbe eut à la dernière heure lui réveil de dégoût : au moment de marcher de l'autel au trône, elles soutinrent le manteau d une main si languissante (|ue le cortège allait s'arrêter, si (piekjues brèves paroles de Honaparle"ne leur avaient rendu subitement le nerf avec 1 oi)éissance. (Ju'on s'étonne ensuite des dédains et des délicatesses des princesses de vieille souche, quand celles-ci, nées d'hier, dont on jasait encore à Marseille où chacun avait été témoin de leur vie chélive et précaire, atteignaient d'un seul
])on(l à cette hauteur d'insolence. Tout à riicurc, Caroline, mariée à un fils trauhergiste, ne trouvera pas la femme d'Eugène de Bcauliarnais, la princesse Auguste de Bavière, d'assez bonne maison pour se résigner à lui céder le pas, et elle tombera subitement malade pour échapper à un tel affront.
Cette fièvre d'envie qui tourmentait la famille impériale gagna de ])roche en proche et courut bientôt tout le palais. On se passionna pour ces distinctions que Bonaparte jetait en appât à la vanité et à la frivolité de notre race, pour un cordon, pour une légère différence de costume, pour l'accès d'un salon, pour le passage d'une porte. Ce torrent d'égalité qui avait passé sur la France avait courbé, non déraciné les amours-propres; ils se redressaient de plus belle, d'autant plus âpres et plus avides qu'ils avaient été plus longtemps frustrés.
Toutes les tètes tournaient, celles des femmes un peu plus fort que les autres. Les faveurs faites à celles-ci désespéraient celleslà et provoquaient de plaisants effets de dé-
pit concentré ou de douleur l)ruyante, comme ceux qui suivirent (jU('l([ues prc'scances accordées aux dames du jialais. i.a beauté de Mme Alaret en séclia de jalousie ; la douce et ciiarmante Mme de la Valette, née Beauharnais, (jul devait j)lus tard s'illustrer par l'héroïsme de sa tendresse conjui^ale, n'eut pas le cœur assez fort pour sujjporlci' 1 humiliation de ne plus marcher à côté de sa tante, et Ton eut toutes les peines du monde à calmer ses lamentables sanglots. Relevons pourtant, même en aussi futile matière, cpiel- (|ues traits à riionneur de cette cour. Tout n'est pas vain ni uiiséraijh' dans ces i-ivalilés d'amoui'-projire, et 1 on entend parfois les gens (|ul se disputent le pas rappeler et comparci", non les origines et les |)rouesses reculées de leurs ancêtres, mais de jeunes et éclatantes victoires qu'ils ont gagnées de leur épée, arrosées de leur sang. Cv sont les héros eux-mêmes, non leurs lointains et chétifs descendants, ([ui s'abordent et se mesurent. Un rayon de leur gloire brille aussi sur le front de leurs femmes et les anoblit aux
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veux (le celles qui porlcnt le nom de moins vaillanis époux. T.a marécliale Ney est la fille (ruiic simple Iciiniic de cliaiiilji'e de IMarie- Anloinelte, mais elle esl mariée i\n birivc des braves, et on lui j)asse, en souriant, sa fîèrc démai'c'lie el ses aii's enivrés.
LA SOCIETE nu CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
Quekiucs beaux litres j^ersoniiels (|iic fit sonner la nouvelle noblesse, tanl (jue Tempcrcur n'eut pas séduit cl rallié Taneicunc, il put croire n'avoir pas une vraie cour. La con(juète était i\c\\\ fois tentante : utile au polit i(|ue, elle caressait l'orgueil du soldat (le forlune. I')()naparle était plus sensible (pTil ne voulait le paraître au prestige du nom. r.ors(|u il avait é|)ousé la vcunc du vieonUe de iW'aubarnais, il avait v\r llatté de ridée de conlracler une gi*ande alliance. Au début de son consulat il avait recbercbé les jiei'sonnes (|ui se raltacbau-nt à l'élite de la société, et Mme de Kénnisal lui avait inspiré un goût mêlé de respect, parce (ju elle était à ses veux une façon de grande dame. Maintenant il en savait un peu plus long sur les généalogies et voulait des nobles de plus vieille souche. C!eux-ci, d'autre part, mesurant à son éclat la solidité du nouvel
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cclificc, ctaiciit tout ])rrt.s à se laisser faire une douce violence. Ces vieu.v usages ressuscites, ce troue, ce cérémonial, ces grands cordons, ces charges de palais, tous ces mots que la langue semblait avoir desappris, et qui venaient de nouveau frapper leurs oreilles, exerçaient une sorte de fascination sur ces grands seigneurs las de bouder, de s'effacer, de n'être rien. Ils vovaient les palais se rcpeuplei-, s'animer, resplendir; aux Tuileries, à Saint-Cloud, à Fontainebleau, on défilait, on s'inclinait, on dansait, on courait le cerf; des manants naguère en sabots entraient dans leurs habits, dans leurs emplois, jouaient leurs personnages favoris, et ils n'avaient qu'à faire un signe pour évincer tous ces rustres et rentrer tète haute dans la maison de leurs ancêtres. La tentation était trop foi-te ; le signe fut fait, et Ton entendit retentir dans les galeries des palais impériaux les noms sonores des La Feuillade, des Mortemart, des La Rochefoucauld, des Montmorency.
Il y avait, du reste, déjà quelque temps
que cette vieille noblesse avait un pied dans la maison. Quand Jionaparle n était encore que premier consul, des fennnes titrées, pour ohlcnii- en laveur de leurs proches des restitutions de Ijiens, allaient volontiers solliciter Josépliinc. Elles croyaient ne se commettre qu'à demi en visitant la veuve de M. de Bcauharnais, qui recevait au rezde-chaussée des Tuilei'ies; elles continuaient d'ignorer le ])ouvoir ([ui logeait au premier étage. Mais ri'.m|)ire vint avec ses dignités, ses dislnictioMs lu)iiorifi([ues, ses séductions et ses largesses de tout genre; ce n'étaient, après tout, (pie quehpies degrés de j)lus à montei-, un raj)i(le dc'-goùt, sui\i dune pluie de faveurs. Ces dcijrés, il est vrai, étaient encore humides du sang du duc d Jjighien. — Oui, mais il y a telle façon de marcher, en relevant fort proprement sa traîne, qui évite toute éclaboussure : ce fut celle dont on usa. Dans l'émotion qui avait suivi la scène sanglante des fossés de A incennes, une très noble dame n'avait j)as craint de dire à Mme de Uémusat, en j)résence de
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Joséphine cUo-nirinc : (( Tous mes sens sont si révoltes, que si voti'e Consul entrait clans cette chambre, à l'instant vous me verriez le fuir connue on fuit un animal venimeux. » Quelques mois plus tard, celle qui tenait ce fier langage devenait dame d'honneur de l'impératrice et donnait gaiment la réplique à Van/mal veniineiuv, quand celui-ci ne dédaignait pas de converser avec elle.
N'allez pas, je vous prie, vous hâter de crier à l'apostasie. IMme de la Rochefoucauld ne prenait du nouveau régime que ce qui lui était agréable ou utile, et prétendait concilier sa situation ju-ésente avec toutes les opinions des gens bien nés. Sa pétulante vanité se plaisait aux entreprises téméraires et aux piquants contrastes. Petite et mal faite, elle avait recherché et obtenu les succès galants ; première dame d'honneur, elle restait en coquetterie avec les opinions déchues, plaignait et défendait la reine de Prusse, se faisait le chef de l'Opposition féminine autour de l'impératrice ; elle gardait, en un mot, le trait caractéristique de
la grande dame volontairement fourvoyée chez un parvenu : la suprême impertinence. Seulement, en certains jours, le parvenu, dont ces propos factieux écliaullaient les oreilles, la tançait et la rudoyait avec une énergie dont elle n'allait j)as se vanter dans le faubourg Saint-Germain.
Ce genre craudacc était rare dans la nouvelle cour; il fallait être femme, femme d'esprit, et, de plus, duchesse incontestée, pour braver ainsi la colère de rcinj)ercur. On nVst gurrc avec lui (juc sur la défensive; c'est lui (jui j)rovo([ue, qui blesse le premier de ([ucl(|ue pai-ole brus(piement familière. (( (lonunent va la langue? » demande-t-il à Mme de Coigny, qu'il savait prompte à Tépigraunne. Nous ignorons ce que répondit cette bonne langue de Mme de Coignv, mais Mme de Cllievreuse nVut j)as la sienne dans sa poche, le jour où il lui adressa ce compliment im peu sauvage :
(( Vous êtes rousse , madame. — C'est possible, Sire, mais aucun homme ne me l'avait encore dit. » ]Mme de Souza se tire
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fort joliment cruiic question à dessein désagréable qu'il lui jette du haut du perron de Saint-Cloud. Récemment revenue de Berlin, elle arrivait faire visite à l'impératrice, juste au moment d'un départ pour une chasse à courre. L'empereur Taperçoit, et vexé de ce contretemps : « Ah! vous venez de Berlin ? Eh bien, v aime-t-on la France ? » Si je réponds oui, pensa-t-elle, il dira : « C'est une sotte », si non, il y verra de l'insolence. « Oui, sire, répondit-elle; on y aime la France... comme les vieilles femmes aiment les jeunes. » Le visage de l'empereur s'éclaira, a Oh! c'est très bien, c'est très bien », s'écria-t-il à deux reprises, charmé de la finesse et de l'à-propos de la réplique.
Tout esprit d'intrigue était impitoyablement proscrit. Plaints grands seigneurs, en franchissant le seuil de ces palais où ils avaient brillé dans leur jeunesse, avaient essayé de reprendre leurs façons, leurs pratiques, leurs cabales, leur àme de courtisan : un regard sévère, une parole cassante, en
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leur rappelant la diflcrence des temps et des princes, avait coupé court à cette ambitieuse obséquiosité qui ne ranij)e que j)our s'élever, et l'avait changée en une attitude de muette obéissance. Ce personnage souj)le et captieux, dont Saint-Simon nous a laissé cent fines et mordantes médailles, on le cherche en vain dans les M(-ni<)ircs de ^Ime de Uénuisat, et c'est plutôt le modèle qui semble avoir nKuu|ué au j)cinlre (|ue le peintre au modèle .
La j)latitude des courtisans ne sait même plus se cacher sous la grâce et la finesse du langage. Les mots de Talleyrand sentent toujours la vieille école, connue sa réponse à Bonaparte qui le questionnait malicieusement sur l'origine juslemenl suspecte de ses grandes richesses : « Sire, j'ai acheté de la rente le 17 Brumaire ; jeTai i-evendue le 19. » jMais combien Tallevrand a peu dénudes dans ce genre de (laiterie légère! Connue l'adulation cependant est chose immortelle, celle qui a cours alors renouvelle, eu les alourdissant, les louanges les plus fades de l'ancien régime.
La pluie du (lliainp de jMars, le jour où Ton y distribue les aigles, ne mouille pas plus que celle de Marly. Vainement elle traverse toutes les tentures, met en fuite 1 impératrice et ses belles-sœurs; elle respecte le courtisan, qui reste en place, serein et imperméable. Celte flatterie, risquée vme seule fois sous Louis XIV et relevée d'un sourire plus fin que le mot, devient usuelle sous Napoléon, tourne au ])réjugé, au dogme de cour. Tout le cliàteau est convaincu que l'empereur ne peut connnander une chasse ou une revue qui ne soit éclairée d'un soleil radieux. Le soleil brille : « Vovez ! » s'écrie toute la cour. Les nuages s'amassent et fondent en eau : la foi l'emporte, elle ne voit rien, ne sent rien, surtout ne parle de rien.
L'empereur n'était pas dupe de cette grossière adulation, mais elle ne lui déplaisait pas parce qu'elle était la preuve de sentiments parfaitement serviles. Lnvaliii" et maîtriser les âmes, les faire penser, vouloir agir par lui seul et pour lui seul,
de façon à se imillij)licr cl à se retrouver partout liii-inènie, dans ses ministi'es, dans ses administrateurs, dans ses généraux, dans ses courtisans et jusque dans ses inailresses, tel est son but et son souci constant.
MÉMOIRES DE MADAME DE RF.MUSAT. 93
Au premier rang de ces serviteurs <;|uc Bonaparte avait coninie ])clris de sa main et frappes à son effigie, il faut placer Duroc, le grand-maréchal du palais. Tout pénétré de ses idées sévèrement somptueuses, il fait régner Tordre et l'économie dans la majinificence ; il tient registi'e exact tlu faste déployé, scrute tout, règletout, jusqu'aux bénéfices des domesti([ues, jusqu'aux plus légères dépenses de jjouche : pas un bouillon, pas un verre d'eau ne sort de l'office, qui ne soit autorisé par un bon de sa main. Son esprit et ses sens sont perpétuellement tendus pour le service de l'empereur. Tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, il le retient, il le lui répète, ne grossissant rien, n'atténuant rien, réfléchissant les choses avec la netteté et la fidélité d'un miroir. Il ne transmet pas moins exactement ses oi-dres; ce sont les termes, l'accent, le geste du
6'» L\ SOCIETK DU CONSULAT ET D:: LT-.MPIKE.
iiiaitrc : Bonaparte semble s'èlre incarné dans son messager. Il n'éprouve pour son compte ni amilu' ni liainc ; s il lui arrive (le j)enser, c'est tout au Tond de lui-même, prescjue à son insu. Au dehors, il est imj)assil)le, glae('', nuiet. AIari(' à une vive P^sj)a<^nole, il lui impi'ime son attitude, encliaine son esj)i-il el sa langue, et l'isole en pleine eour. J^orscpie Bonaj)arte lecut en Allemagne la nouvelle de sa mort, il écrivit : « (l'est depuis \iiigt ans la seule fois (pi'il n'ait j)as de\ni('' ce (|ui j)ou\ait me j)lairc ». Savarv, (pii n'était pas né méchant, mai^ qui n'avait d'autre j)riucij)e (pie sa consigne, obéit à cette consigne avec une effrovable candeur. Son dévouement brille et j)lait ])ar une parfaite absence de scrupules. On sait 1 odieuse part qui lui revient dans le jugement et l'exécution du duc d'Enghien. Quoiqu'il ne fasse pas partie de la conunission militaire réunie dans le château de A incennes, debofit derrière le fauteuil du général qui la préside, il pèse de sa présence sur la décision des juges; il retire la j)lume des
mains du président qui allait transmettre au premier eonsul la demande d'une audience particulière, faite par le prince, avec le vœu du conseil de guerre en faveur d'une atténuation de peine ; on devine, on redoute en lui le dépositaire de la pensée intime du maître, et les choses, sous sa secrète pression, marchent avec une efï'royable célérité : le duc d'Enghien va de ses juges au peloton d'exéculion ([ui Taltend dans le fossé du château, et qui a reçu Tordre de charger ses armes une heure avant que la sentence fût rendue.
Cependant cet le besogne nocturne si vivement menée n'a pas laissé de l'émouvoir : Mme de Rémusat qui l'aperçoit le matin, dès la première heure, dans le salon de la Malmaison, lui trouve le visage très pâle et tout décomposé. Il n'est encore qu'à ses débuts, mais il aura vite fait d'achever son éducation et d'endurcir son front avec son àme. Il vient un moment oîi la conscience semble en lui chose morte, et où, la rencontrant chez les autres, il ne sait plus ce que c'est. Pen-
(lant le séjour de Bonajiai'to à A'ionnc, la rcninic d'un cm'gré rofugié dans cette ville, INInic d'André, vint j)rier jM. de Rémusat d'ohlenir la grâce de son niaii, doiil il avait été le camarade de collège. Au seul nom de l'émigré, rempcrcur déclara (|ue s'il le savait à Vienne, et qu'il j)ùt s'emparer de sa personne, il le ferait pendre dans les vingtquatre lieurcs. l*cu après, Savarv accourut chez M. de Rémusat le féliciter de la magnifi{|ue chance (|ui s'offrait à lui de faire sa iorluiic : il n avait pour cela <|u";i mander j\lme d'André, à tirer adroitement de sa bouche le lieu oii se cachait son mari, et à le l'évélcr hien vite à l'em|)ci-eur. (lonune riionnète chambellan se récriait à l'idée d'une telle trahison, Savarv, traitant ses scrupules d'enfantillage et de singularité, le supplia de se montrer raisonnable, de ne pas laisser échapper une occasion unique, et, ne comprenant rien à la peine qu'il avait à le convaincre, il lui répétait sans cesse avec une surprise mêlée de comj)assion : a ^lais vous manquez votre fortune; je vous avoue que
je ne vous conçois pas. » Duroc, qui valait beaucoup mieux que Savary, comprit la répugnance de M. de Rénuisat, mais il ne put s'empêcher de le féliciter de son grand courage. Se refuser à cacher un délateur sous le masque d'un ami, à livrer un mari par les mains de sa femme, c'était, en ce temj)s-là, passer pour un héros ou pour un original.
Bonaparte ne soufîVait pas j)lus l'indépendance du méi'ite que celle de*la conscience. Toute supéi'iorité naturelle lui faisait ombrage, à moins de se pei-dre, de s'abimer dans la sienne. Il voulait être le maître et l'arbitre de la renommée de ses généraux, la borner ou l'étendre à sa seule convenance. I^orsqu'il rédigeait ses bulletins militaires, il tenait leur gloire au bout de sa plume et leur faisait bonne ou chétive mesure, selon qu'il craignait ou non leur importance ou leur ])oj)ulai-ité. Si Davout n'eût été aussi modeste, le vain(pieur d'Iéna et l'histoire après lui l'auraient peut-être frustré de la part éclatante {ju'il prit à la
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conc|iirlc de la Prusse. Il ne tai'issait |)as en éloges sur Desaix, mais Desaix étail nioi'l. Parfois un général apprenait par Tun de ses bullcliiis (|u'il a\ail ('lé |)arli(iiliér('iiu'nt habile ou \ aillant dans lelle allaire; il subissait celle louange innn('ril('e tondx'e de si haut, connue il eût subi le silence gardé sur un acte à son hoinieur. (l'est ainsi qu'en 1812, dans la cani|)agne Ao Russie, il vint à l'idée de Tenipereur de gratifier Savary d'une action 'gloi'ieuse, et ])oin' ce mérite d\Mn|)runt, (h'-rolx' sans doute à (|uel(|ue brave oHi( ler, \\ lui donna le grand-cordon. Savarv ('lail en médiocre estime à l'armée, mais c'élail l'honnue à loul faire de Bonaparte, et celui-ci, coiuiaissanl son humeur avide, croxait (|uel(|ueiois bon de le paver d'avance. Qu'impoi'tait le jugement j)ul)lic à celui ([ui se croxait investi du droit de casser ses arréls et de faire l'opinion, l'opinion définitive cl obligatoire ^
Ses administrateurs sont dans sa main comme ses oKiclers. l n Daru, doux et humain de nature, devient à son école un
MÉMOIRES I)l' MADAME DE RÉMUSAT. 99
cxactcur impitoyable qui saigne aux ([uatre veines les peuples vaincus. Les Mole, les Pas(juiei', ces nobles bcritiers des traditions parlementaii'es, séduits par ses flatteuses avances, entrent dans les cadres de son inflexible administration. (( Je crée Tun, disait-il, et j'exploite Tautrc. )) Il allait, par instinct de dominateur, vers les jeunes gens, vers les âmes toutes neuves cpii n'avaient pas encore pris leur foi-me, et il se bâtait de leur imprimer la sienne. Il les fascinait par sa gloire, il les pénétrait de sa volonté dictatoriale, il leur faisait sentir et goûter avec lui le cliarme funeste du pouvoir absolu. Une pbalange d'administrateurs, sortie du Conseil d'Etat, courait sur les pas de l'armée victorieuse pour acbever et sceller la concpiète, pour discipliner cette France nouvelle taillée en pleine F>urope. Il voyait ainsi son rêve de domination universelle acquérir de la consistance, et il lui écliappait de dire : « A l'aide de mes soldats et de mes auditeurs, je prendrai et je régii'ai le monde » .
100 LA SOCrÉTF. DU CONSULAT ET DE LT.MPIRE.
Dans sa jalouse (lédaiico dos lioininos (|iii, forls (le leur talent, pouvaient ressentir (juel([uc velléit('' (rénianei|)ation, il ehereliait dans ehacuii dCux la secrrte laiblessc et la déeouvrait avec une joie nialii;ne. I/arcliiclianeelier (lanihaeérès Taurait eUVaNc' j)ar son renom (rc'ciuitc' et par ses luniirres, s'il ne Teùl rassuri- |)ar ses nui-urs licencieuses et surtout pai' sa pui'rilc \ anil(''. (iandiacérès aimait passionniMncnl iapjjarat, les visites, les liommai;es — c (>sl le Danj^eau de la houri^coisie. l-cs jours de ses réeej)tlons, posté dès sept heures du soir derricre Tune de ses fenêtres, il contemplait, le co'ur dilate'', la lile intermuialile d(*s \()ilui-es (pii lentement, péniblement, ^ag;naient le ])éristvle de son hôtel. Peu a|)rès, tout chamarre de i^rauds cordons et de |)Ia(pu's de diamants, il circulait avec une grâce solennelle à travers la foule des visileiu's inclinés, laissant tondier ici et là une jiai-olc, un sourire, \\n i-egard a\ideuumt recueilli. T.ors- (ju on le revovait entre deux réceptions, le plus (h'Iicieuv compliment (pTon put lui faire
MKMOIUKS DE MADAMK DE REMUSAT. lOl
(•t;iil (le lui d(''|)cin(lr(' rciu'lunrli'CDient des caiTosscs à la sortie de sa dernière soirée, et la peine énorme (|u'on avail eue à rentrer elle/, soi. C'ainljacérés, avee tous ses mérites, était trop lat |)our devenir jamais redoutable, et sa l'aluilé même faisait sa sécui'ité.
Il ne déplaisait pas à Bonaparte que Fouclié eût trempé dans Torgle révolutionnaire, que Tallevrand eût la vie et le ton d'un épieurien paresseux, insouciant, sccj)ti(pie, alfiehant le mé[)ris de l'opinion, (l'étaient, en ellet, ces deux ministres dont l'influence pei'sonnelle lui donnait le plus d'ondjrage. Leurs talents, l'autorité qu'ils en tiraient dans l'exercice de leurs charges lui étaient utiles, indispensables; mais ces talents, cette autorité le blessaient, l'importunaient comme n'étant pas une émanation de son génie, lui ellet de sa volonté. Fouché, ministre de la police, toujours en liaison avec les jacobins, agissait habilement sur eux pour les apaiser, les diviser, les corrompre, pour en faire, en un mot, un parti inoirensif; mais ce parti, maté par lui, par
102 LA SOCIETK DU CONSULAT F.T I)K L'KMPIRK.
lui stimulo, ])ouvail l'tMiaitrc, racceptcr pour son clicf, et c'était là, pour un |)crsonnaj;c aussi avise, un jioint (raj)pui (|ui lui donnait une sorte d ui(l(''|)('n(lanee. Son es])rit pénétrant, étendu, sans préjuj;jés, sans scrupules (rancune sorte, était, de plus, libre de toute alTcctiGu cl de toute haine. 11 avait sur les passionnés ravanlai,^* de voir clanoù leur vue se brouillait, et il semblait de foi'ce, dans lui moment de ti'ouble et de ci'ise, à devenir le maitr'C des autres connue il l'était de lui-même, l n tel bonuiie donnait à rédécbir à (|ui remj)lovait.
Tallevrand séduisait etelIVavait lionaparte. Gi-and seij;neur |)ar la naissance, par les façons, pai' les grâces de 1 espi'it, diplomate insinuant et souple, au jeu fin, serré, hardi avec prudence, il décorait le i^ouvernemenl nouveau, était son intermédiaire naturel avec les anciennes monarchies, faisait entrer ses concjuètes dans le droit écrit, mettait de Tordi-c et de la suite dans ses conceptions i^randioses, et donnait un corps à sa polilicpie extérieure. Bonapai-te savait
MK.MOIRES nii MADAMK DK RÉMUSA 1'. 103
le prix (le ses services, mais Talleyrand ne rigiiorait pas davaiilage, et, sentant sa force, il s'appuvait sur sa réputation eui-opéenue, qu'il ne cessait de fortifier et d'étendre. 11 avait encore à lui, bien à lui, un esprit perspicace, proni|jt à saisir les intentions les mieux dissinîulées, une langue finement caustique qui ne se refusait pas le plaisir d'une remarque indiscrète ou moqueuse, et ce genre de mérites tenait Bonaparte en éveil, en inquiétude, en défiance. Lui (jui n'aimait à être ni deviné ni jugé, il se sentait pénétré par le regard de Talleyrand. Et non seulement celui-ci le pénétrait, mais il savait l'art de le prendre, de manier, sans les froisser, les ressorts de cette àme indonq)table, de détourner, de tenq)érer ou de laisser s'épuiser sa fougue, d'attendre ou de provoquer le réveil de son bon sens, de sa liante raison, de se faire en quek[ue sorte l'allié de son esprit naturellement juste contre son caractère naturellement passionné. Dans les conflits incessants de la France avec l'Europe, toujours sou-
lO't LA SOCIKTE DU CONSULAT Ef DK LLMPIRE.
cicux. (lu possible et de I iilllc. Il comiiiciirail à négocier avec le j)iiis exigeant, le plus ccrasanL des adversaires aux ])rises, e'est-àdii'C avec sou souverain, cl il cro\ail a\()ii' fait le plus gros de sa besogne (|u;uid il n avail |)lus (pu* 1 l'Europe à j)ersuad('i'.
Ce joug utile (I uu esprit clairNoxaul cl mesuré, lionajjailc, on doit le dire à sa louanîïc, se résienail à le subir: luais ce n'était j)as sans en é|)rou\er un vif" (léj)il, sans cliercber et faire naître Toccasion de vexer et (riuunilier Iboiunie <pii le lui imposait. Avec (pielle rigueur volontairement brutale il raj)j)elait au respect des convenances celui (pii s'en crovait l'arbitre, en le sommant de se décider en vingt-cpiatre lieures soit à cliassei" sa maîtresse, soit à lui donner le litre d épouse, j)oiu- calmer les scrupules du corps diplomatique! lu cpiand son docile ministre eut épousé la belle et sotte Indienne (pii avait réussi à le captiver, comme il alleclait de la traiter encore en intruse! Tallevrand, pour sauver sa situation, ses honneurs, ses traitements énoi-mes, avalait ces aflVonts sans
sourciller; mais sa vauilé saignait sous son llcgnic (le conunandc, et lk)na|)arl(' tenait sa vengeance : il avait atteint la dignité du grand seigneur et flétri ses gi-àces hautaines ; il sentait et on sentait autour de lui qu'il était le plus fort.
Les ministres devaient garder en sa présence l'attitude de premiers commis, fidèles interprètes et exécuteurs rapides de sa volonté. Le plus assuré de plaire était celui qui s'imprégnait le mieux de sa jiensée et la traduisait le plus vite en acte : telle fut l'aptitude du médiocre INIaret et la cause de sa haute fortune. C'est d'ahord connue scribe et rédacteur que se signale et se fait agi'éer le futur duc de Bassano. Bonaparte, dont l'écriture était à peu près illisible, n'écrivait presque rien de sa main : il dictait. La plume de JNIaret volait seule au gré de son ardente parole, et donnait à sa pensée une forme définitive en lui conservant son mouvement et son relief. Voulait-il haranguer ses armées ou les Chambres, se prendre corps à corps avec les journaux anglais,
106 LA SOCIKTK Di; CONSULAT ET DK LKMPIIU:.
avertir ou lancer les souverains et les peu- ])les, injurier la reine de Prusse ou caresser le Isar, Maret iccueillait les saillies et les élans (le sa parole nerveuse cl colorée, y mettait le lien et la suite, et les livrait |)res([ue tout vifs au Moniteur.
A ce talent il en joignait \\n auti-c qui n'était |)as moins i^oùté : (|uoi (|ue Bona|)arte put penser, dire ou faire, Marel approuvait, admirait, applaudissait. Par une inspiration di^nc d'un courtisan consommé, il s'avisa d'un toui- \raimcnt ingénieux pour doinjcr- à son dévouement intéressé l'air dune passion ingénue. Lor.stpi'il devait accompagner Bonaparte eu vo\age, il laissait à .sa iennue des modèles de lettres où elle lui rej)rochail l'excès de son aliection pour l'empereur, sinudait l'épouse délaissée, désolée, jalouse d'un Iroj) puissant l'ival ; lui parti, elle n'avait ])lus (ju à les transcrii'e et à v mettre l'adresse. I /empereur recevait toutes les lettres des mains de ses courriers, et il lui arrivait souvent d'en décacheter d'autres (pie les siennes pour savoir |)his exactement ce ([ue les gens
MÉMOIRES 1)K MADAMK D1-: IIEMISAI'. Id?
pensaient : je ne sais s'il plaignait beaiicoup Mme ^Maret en surprenant ses j)rétcndues efFusions intimes, mais à coup sur il ne vovait pas son mari de plus mauvais œil.
Devenu ministre des afîaires étrangères, Maret songea moins à s'acquitter de sa charge qu'à pousser sa fortune, et l'Europe sentit les effets de sa redoutable complaisance. Si l'empereur s'emportait contre quelque prince qui contrariait sa politique, ([ui s'obstinait à ne pas vouloir être opprimé ou dévoré, Maret, au rebours de Talle\ rand, flattait, attisait son irritation, ne lui laissait pas le temps de réfléchir, de se reprendre ; des courriers toujours prêts par ses ordres portaient sur l'heure au souverain récalcitrant les premiers accents enflammés de sa colère et rendaient le mal irréparable. S'il fallait lui connnuniquer un avis, une nouvelle utile mais désagréable, son zèle tremblait, se taisait. Bonaparte pavait le prix de son despotisme : la vérité n'osait plus aj)procher de lui, et sou ministre favori la gai'dait en poche plutôt que de braver son regard irrité.
lOS LV SOCIlilK DU CONSULAr ET UI- L'EMIMRK.
Clc moi iin|)('Ti('ii\, liaiilaiii, cxcliisil" se riiroii\(M'ii lui jiis(|iic dans ses rapports avec les feinines. L ainoiii- lue réj^oïsme, mais régoïsine de lioiiaparlc ('-lail Iroj) fort pour se laisser eiilainer ou seuleuienl ap|)ro(lier : il i-e|)oussail laïuour eomuie une |)uissan('e a\ec hupiclle \\ lui faudrait compter, lui (pii ne voulait compter a\('c |)ersonne. L amanl sacrifie lunncrs à I ol)|cl aune, et l'xuiapartc aimait mieux i^ardcr I univers. Jadis, avant (|ue Tandiitioii leùl |)ris tout entier, il avait peut-être senti tressaillir son cœui-. Joséphine se rapjjclait, comnu' un douv et lointain souvenir, Tavoir vu silencieux, rêveur, puis sortant brustpiement de son silence et de son rêve pai' (|uel([ue éclat de passion entraînante, c'était le temps où il recherchait sa main, où il senivrait, au sortir de liaisons vulgaires, de ses grâces et de ses langueurs de créole. Clctlc séduclicm d'une naluic
MKMOIRES DE MADAME DE RKMUSAT. 109
ardente et niédilative ne lui dura guère. SI Ton excepte ([uelques accès de sensibilité nerveuse au inonient des séparations, ou quelques billets tendrement héroïques datés de la veille ou du lendemain de ses victoires, il ne témoigne à Joséj)hine qu'un attachement vulgaire oii Tàme a moins de part que les sens et Thabitude. Nul respect, nulle délicatesse; rien de ce qui élève et orne Taflcction conjugale, (^uand il se détourne pour satisfaire quelque caj)rice, il ne souffre pas que sa femme s'en inquiète ou s'en froisse. Si, dans un trans|)ort de jalousie, elle Tépie et le surprend, il Taccable de sa colère cl de ses outrages et lui jette à la tète le mot de divorce.
Bientôt il ne daigne même plus lui f;ure un mystère de ses infidélités. Lue Italienne d'une grande beauté, attachée comme lectrice au service de Joséphine, attire un moment ses regards; elle lui cède moins par attrait que par obéissance, et quoi(}ue au fond elle soit moins attachée au maître qu'a la maîtresse. Plus soucieux de son temps
(|iio (Us iMcnséanccs, il rinstalle dans le j)alais (le Fonlainchlcau de façon à l'avoir toujours sous la inaiu, ci inct rinip(M-atrice au courant de cette liaison (( Iroj) froide, ajoule-t-il, })our (ju'elle ait lieu de s'en alarmer ». Insulte non moins grave : il fait une cour |)ul)li(|ue et pressante à la ni('ce de Joséphine, à sa fille d'adojjtion, Stéphanie de iieauharnais, récennncnt mai-iée au prince de l>ade, et il s'étonne (pie le prince de liade songe à se hiesser, (pie Joséphine recommence à se plaindre, (le (pi il v a de plus cluxpianl dans les écarts de sa conduite, c Cst le cMusme arrogant et sentencieux avec le(piel il les justifie. Il est convaincu (piil doit avoir le choix de ses distractions et (juun homme comme lui est au-dessus de la morale universelle. Il le dit, il le répc'te à Joséphine elle-même ; hien plus, il le lui prouve j)ar un raisonnement (pi'il croit mathémalitpie; et, si elle résiste à l'évidence de la démonstration et ne peut réprimer ses plaintes et ses sanglots, il se livre à des violences
MÉMOIRES D1-: MA.D.V.ME DK RÉ.MUSAT. 111
dont Mme de Rémusat n'oserait « détailler les excès » .
L'imjx'ratricc, telle que nous la peignent CCS ]Ménioircs, parait d'ailleurs plus digne de pitié que de sympathie; on ne peut guère avoir moins d'élévation, moins de sérieux dans le caractère. Indolente, futile, étrangère aux pensées qui agitent l'àme de son époux, elle ne s'occupe qu'à cultiver sa beauté, à en jjrolonger le doux éclat par ses soins intimes, par riiarmonie de ses toilettes toujours nouvelles; et quand ses charmes ont réussi, à force d'art, à éclipser de plus jeunes attraits, elle croit avoir accompli sa tcàche. Par la grâce naturelle répandue dans toute sa personne, elle se trouvait sans effort à la hauteur du premier rang ; mais la dignité chez elle n'allait pas au delà de l'attitude et des manières ; l'àme était sans noblesse, sans force, sans tenue, et le commerce ou plutôt le joug de Bonaparte n'était pas fait pour lui donner ce qui lui manquait. Par la hauteur, la violence, l'impudeur avec laquelle il la traite, il l'énervé, il l'abaisse, il la dé-
11'2 LA. SOCir.TF. DU CONSULAT ET DE LEMPIRE.
pravc ; pour écliappcr au divorce toujours suspendu sur sa [v\c elle en vient non seulement à tolérer, mais à favoriser ses liii^itlves amours; et, le jour où il lui demande si elle consentii'ait à reconnaître connue sien un (ils ([iii n a|)parli('M(lrail (pià lui seul, elle se monli-c \m'c\v à simuler une grossesse et à devenir la mrie du hàtard ([ui va naître dequeUjue adultère de rencontre. T/oljslaclc à cette iionteuse supercherie vint, non de la protestation de l'épouse oulrai^ée, mais delà résistance de Corvisart : cet lionncle homme, qui crovait (|ue la morale ohliij^e les médecins, sinon les j)rinces, refusa de jouer le personnai^e de raccoucheur dans celte comédie de maternité.
Le sentinuMit (|uc les femmes inspirent à Bonaparte est un singuliei' mélanji^e de mépris et de défiance. Tantôt il ne Noil en elles que leur faiblesse, leur frivolité, et les définirait volontiers des êtres qui fondent en huMues et se mettent du rouge; tantôt il a peur de leur esprit, de leur adresse, de leurs ambitieux manèges, et il ne songe
MÉMOIRKS UE MADAxME DE RÉMUSAT. 113
qu'à les coiilciilr et ù les mater. Il semble ignorer leur elianne suprême : la prolbn- (leur et la délleatessc de leurs sentiments, leur puissance d'amour, de dévouement, de sacrifice. Que lui en avaient appris les liaisons de sa vie d'officier, ou les femmes faciles du Directoire, ou cette épouse à l'àme faible et légère, toute noyée dans la frivolité? Premier consul, em])ereur, les femmes qui rapprocbent sont surtout celles de ses compagnons d'armes ou de ses bauts employés civils, les unes pour la plupart dépourvues de toute distinction ou même d'éducation, les autres jeunes, timides, craintives. La façon à la fois insolente et gaucbe dont il les aborde et les interpelle, les blesse et les déconcerte. Il semblerait néanmoins que l'éclat de son génie, le prestige de ses trionqjbes dût enfiammer leur cœur et leur imagination; mais le maître inquiet, soupçonneux, agressif, paîfois cruel, perce à cliaque instant à travers le licros.ct le dépouille de son cliarme. Mme de Rémusat, d'abord fascinée par sa
gloire, souflre de sentir se dissiper son cnchanLeinent. VMc voudrail retenir le grand lionnne (iiii lui échappe; elle espère, elle é])ic un mouvement vraiment généreux, un sentiment vraiment élevé ; elle le suj)plierait pres(|ue d a\oir un peu d àme, avant tant de génie, et ce nest (juà bout d'illusions que sa sympatliie retombe découragée et vaincue.
Bonaparte se souciait bien de ce genre d'adection enthousiaste ! 11 se contentait à moins de frais et ne reclierchait (|ue la beauté sensible, sans se demander si elle enveloppait une àme noble ou vulgaire. En homme très impérieux et très occupé, il ne s'attardait ])as aux délicatesses et aux longueurs du scnliment, et aimait surtout les bonnes fortunes, c'est-à-dire une vive attaque suivie d'une rapide victoire qui ne lui coûtait qu'un éclair de galanterie. S il rencontrait une résistance sérieuse, il ressentait l'irritation que lui causait toute espèce d'insuccès, quelque chose de semblable au dépit que lui donnait la chasse quand on n'avait
pas pris le cerf; mais il ne s'acliarnait pas, se détournait ailleurs ou n'y pensait plus. Vainqueur, il ne se piquait pas de constance, détendait ou brisait un lien qu'il regardait connue gênant ou dangereux, et gaiment, brutalement, racontait à ses familiers la défaite et les charmes de la dame.
En campagne, où les minutes ont leur prix, il y met encore moins de façons, et ses distractions amoureuses ne laissent guère respirer Tennemi. Il ne choisit pas lui-même l'objet de ses fantaisies ; ce soin rentre dans le service de Duroc, qui trouve en Murât un actif auxiliaire; tous deux cherchent, examinent, arrêtent qui doit lui plaire, et on lui plait entre deux batailles : pour cela, jeunesse et fraîcheur suffisent. Une fois cependant (c'était à sa première entrée en Pologne), Bonaparte s'avise de demander davantage : il veut aussi de la naissance. Le grand maréchal se met en quête, trouve, hélas! le tout réuni, et « expédie » sa trouvaille, une jeune Polonaise' mariée à un vieux mari, au château oi^i l'empereur s'était
arrêté. Elle se préscnlc loiile trcinhlaiilc; Bonaparte, qui travaillait, Tinvite (run Ion sec à se rendre à rapparlement (pii lui était destiné, la laisse lonf;teuij)s s y morfondre, apparaît enfin et engaj^e la comersalion avec elle... sur la situai ion politi(|ue de la Pologne, sur les opinions, les intérêts, les besoins des grands seigneurs. Il la presse, il l'accahlc de (picslious précises et catégoriques, coiuuu' eût l'ait un enij)loyé de police, et, son iulcrroj^atoirc tciMiiiné, son enquête hicii complrlc, il songe enfin à changer le tour cl le ton de rcntrelien. On voit de reste maintenant dans <|uclle intention il avait teiui si fort à la naissance.
(( Bon Dieu! ([uellc façon d'aimer! » écrit ]Mmc de Rémusat justement scandalisée des peintures que retrace sa plume. La A'alliêre, Soubise, jMontespan, se fût écrié Victor Cousin, suaves attendrissements du cœur ou vifs ravissements de Timagination et des sens, où vous trouver dans cette vie que dévorent la politique et la guerre, et qui ne connaît d'autres distractions que celle d'une
AIÉMOIIŒS DE MADAMK HF, RÉMUSAT. 117
ri()i(l(> cl passai^rrc licence? Soyons justes cepcntlanl, même envers Bonaparte amoureux : inie fols on put le croire sérieusement atteint. iMme de Rémusat Tobserve avec une curiosité que la surprise aiguillonne. Son front s'éclaircit, son humeur devient presque sereine, son abord presque affable. 11 s'oublie à causer avec les femmes, que dis-je? à causer sentiment; même il danse, du mieux qu'il peut. C'était une personne de l'entourage de Joséphine, Mme de X..., qui avait Aiit ce miracle. Murât et Caroline, à qui tous les moyens sont bous pour ruiner le crédit de l'impératrice au profit du leur, encouragent la dame, qui n'avait pas d'ailleurs grand besoin d'être piquée au jeu. Bonaparte, grave symptôme ! entoure de mystère sa nouvelle liaison ; il ordonne à JNIuratde courtiser Mme de X... pour égarer les conjectures de l'impéi-atrice, et, celle-ci l'obsédant de ses questions, il se laisse arracher le nom de sa maîtresse plutôt qu'il ne le livre. Enfin il est jaloux : son beau-fils Eugène, dans le([ucl il devine un rival,
reçoit Tordre de parlii- <lo Paris à la IcMc de son rcgiinciil, on ])loin hiver, ])ar un froid intense; ]\Inrat, par contre, est lait prince et grand ainiial de l'Empire. Déjà la cour s'agite, s'in([uièle, parle d'une iaxorite en titre; Joséphine redoute un malheur |)lus imminent (pie le divorce : Joséj)hiiie v[ la cour connaissaient mal rempei'cur. 11 croit s'apercevoir (|ue sa maîtresse songe à le gouverner : entièrement dégrisé pai" ce seul soupçon, il chasse aussitôt Tinsolentc^ de son cœur, affiche un grossier contenlemcnt d'avoir cassé son lien, et raconte j)ul)li(iuement, avec une indécence mo(pieuse, les diverses phases de ses coui'lcs amours.
Tel prince, telle cour ; le roman y est rare, et les aventures, si aventures il y a^ ne s'y distinguent pas par une grande dépense de sentiment. Les Mémoires de j\Ime de Rémusat offrent peu de ces délicates peintures où excellent les plumes de femmes, et par là s'éloignent des souvenirs des Motteville, des Lafayette, des Caylus. Tout au plus quelques traits jetés en courant donnent l'éveil à notre imagination. Ici Joséphine se joue des naïfs empressements des deux princes de Mecklembourg dont l'un au moins, le plus aimable, est sérieusement épris, puisque après le divorce il sollicitera de l'empereur la main de la répudiée ; là elle a cessé de badiner et de sourire, et son front se voile de mélancolie au souvenir d'un jeune écuyer mêlé aux sanglants hasards de la bataille d'Eylau. La reine Hortense, affolée de la mort de son
fils et |)roinoiiant son (léscspoii- à Iravors les vallées sauvages des l^vréjiées, v reiiconlre le jeune et beau AI. Deea/.es, loul navré de la mort de sa fennne : leurs douleurs se rapproelienl, se conlondeul, et les bonnes langues de eour les aeeusenl de s'élie plus d'une fois souri à travers leurs larmes.
Stépbanie de Ik'aubarnals , jolie, L;raeieuse, ai^ressive, aussi proinpic à la l'etraite (pic vive à I atla(pie, est la ('.('limèiie de la nouvelle eour. l"",lle bareelle Hoiia|)arte et lui écbappe. l'.lle endainme eu passant le eonu' de JérÙMU'. i'.lle ('lait mariée, nous lavons dit, au |)iMn('e de lîade, (pii dormait \\n peu partout ; Jérôme avait* |)our l'eimne (!atberine de \^ urleud)erg, (pu> l'eudjonpoint conunencait à gai;ner, et (pii restait majestueusement fixée sur son siège. Plus éveillés et plus agiles, Jérôme et Stépbanie dansent ensemble dans tous les bals, l n soir (|U(nlaccs dans une valse entraînante, et j)araissant s'entendre à merveille, ils passaient et repassaient devant la jnunre ])rineesse, celle-ei fond tout d'un coup en |)leurs, j)àlit
MKMOIRKS DK MAD.VMi: DE RÉMUSAT. 121
et s'aflaisse ; .Irronio laiss(> là la sirène, ])reii(l sa femine sur ses i^eiioux, la rouvre Je caresses, l'appelle à vingt reprises de son petit nom de (latlierine et la tire enfin (le son évanouissement; la scène, commencée (liuie façon tonte française, par un vif et galant accord, se termine à rallemande, ])ar une idylle de ménage. Le lendemain, Tempereur oi'donnait à Joséphine de semoncer vertement sa parente, et à Mme de Rémusat d'ajouter à la semonce le poids de ses conseils.
Bonaparte avait un vif sentiment de l'ordre et de la règle... pour les autres, et n'accordait guère de dispense qu'à luimême. Le fond des mœurs lui importait moins peut-être cpie l'appai-ence, qu'il voulait grave et sévère. Un adultère bien caché le choquait moins qu'une intrigue légère qui faisait caqueter et médire : l'un hlessait la moi'ale seulement ; l'autre, la discipline du palais, qui était son œuvre. C'est dans ce sentiment qu'il veut, qu'il exige que la réputation des dames attachées à la maison
impériale soit sacrée pour tout le monde cl surtout pour le fauhouii^ Saiul-Gerniain ; mais combien était élranj^c sa façon de se faire leur chevalier d'honneur! Quekiuesuncs d'entre elles s'étant un peu déridées pendant un voyage en Italie; et ayant été, à leur retour, Tobjet de malignes épigrammes, il se présente un jour brusquement au milieu de leur cercle, leui- aj)prcn(l (jue les douairières s'égavent à leurs dépens, cite à 'X'Ile-ci, puis à celle-là, puis à cette autre Tamant qu'on lui donne, et, protestant alors contre les légèretés (pTon leur imjmlc, ais contre la liberté (pj on s arroge (Ken jaser et d'en rire, il se déclare prêt, à la première récidive, à châtier les rieuses de l'exil.
Le droit à l'indiscrétion et à la médisance, il s'en réservait aussi le monopole, et il l'exerçait avec un raffinement de malignité en se faisant un jeu d'avertir ceux qui par une grâce d'état sont les plus mal informés, les maris eux-mêmes: quand il avait joui de leur surprise et de leur trouble, il
non m
MKMOIRES DE MADAME DE RÉMISA r. 123
leur commandait, toujours au nom de Tordre cl do la r('i}lc, le silence et Tiirnorance.Tuire/. de son pouvoir : on se taisait et on ignorait !
Il faut le remar([uer à llionneur des femmes de France, la licence était rare, parce qu'elle n'était plus provoquée par le charme des fines et délicates séductions. Plus de ces esprits soiqiles et gracieux qui hantaient jadis les résidences royales et trouhlaient les cœurs en caressant les vanités! plus de ces attaques agiles suivies de fuites respectueuses et d'offensives nouvelles qui tour à toiu' alarmaient et rassuraient la pudeur, alanguissaient la résistance et préparaient la défaite suprême. De froids et muets accords qui duraient ce qu'ils pouvaient et se ronq:)aient silencieusement, tel était l'ordinaire de la galanterie. Le désordre, quand il prend cette forme, n'est guère plus attrayant que la vertu, et, puisqu'il fallait absohunent s'ennuyer, les moins prudes préféraient l'ennui d'une bonne conscience.
L'ennui et la crainte, voiKà les deux
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sciiliiiicnts (|iii prscMil siii* ccllo cour. T.es lioinincs, tendus vers les devoirs de leur ])lacc, sont raidcs et gourmés; les femmes languissent, faute d'hommages ; leur beauté pâlit, leur esprit s'émousse. T>a conversation, pour n'être point badine, n en est pas plus grave ; elle fuit toute question sérieuse comme un ])éril ou comme un piège. Les j)laisii's mcMiies, cnchainc's dans un ordre inflexible, ont (juelcjue chose de |)onctuel et de sévère comme une consigne. On bâille à la tragédie, on n'ose rire à la comédie, (jui n'est pas en faveur ; on s'anuise médiocrement au whist et au loto, seuls jeux autorisés; au bal, où du moins l'agitation du corps compense linertie de l'esprit, on s'amuserait presque, si l'enqjcrcur ou son ombre n'ap|)araissait dans le voisinage.
jNIme de Uémusat nous déciMt (|uel(jues-inies de ces heures d'oubli, de plaisir furtif où les botes de Fontainebleau ont l'air d'imc troupe d'écoliers qui s'ébat loin de l'œil du maitre. Elle tient le piano dans l'appartement de la prcmièi-c dame du palais, et
regarde s'agiter et tourbillouiier devant elle la soeiété la plus étrange qu'ait jamais vue le palais d'un souverain : les électeurs du Saint-Empire avec les maréchaux de France, les quartiers de lAllemagne avec les sabres révolutionnaires, les princes avec les manants, les vainqueurs avec les vaincus, tous dansent pèle-mèle, rapprochés et comme fondus par une volonté plus forte que la nature et l'histoire, et, ne pouvant être hommes si près de lionaparte, ils redeviennent enfants pour s'occuper et se distraire. Comme si ce divertissement n'était pas encore assez frivole, tout ce monde couronné, titré, chamarré, l'échangera tout à l'heure contre les délices du colin-maillard. Mais bientôt sonnait l'iieure de quitter ces jeux enfantins })our se présenter devant l'empereur; les fronts se rendjrunissaient, et d'un pas lent et contraint on s'acheminait vers les grands appartements : les moins sou-^ cieux n'étaient pas ces princes étrangers que la force ou le besoin avait amenés en France, et qui rivalisaient d'obséquiosité
pour sauver un lambeau de rovauinc ou une oinljre craulorilé.
Cet aspect trislc et inquiet de la cour inipalienlait parfois Bonaparte, qui voulait y répandre le mouvement et la vie, et (jui sV'tonnait de n'v pas réussir. Son |)ouv()ir était sans bornes, et il n'allait pas justprà mettre un franc sourn'c sur les lèvres du courtisan! (( I/empereur ne badine pas, disait Tallcvrand, il veut ([u'on s'amuse » ; mais moins il badinai!, moins on samusait, et la joie et l'abandon refusaient de naître au commandement. 11 avait même désappris ce sourire cbarmant dont s'animait autrefois sa pbvsionomie pensive, lorscju'il voulait séduire qucl([ue àme rebelle. Il se croit maintenant le maître incontesté, et, (pielquc effort qu'on fasse pour lui plaire, il ne daigne plus s'en apercevoir. On court toute la nuit sur la route de Paris à Fontainebleau pour se trouver sur son passage au sortir de la messe, et le plus souvent on n'obtient pas de lui, pour se payer de sa peine, la faveur d'un mot ou d'un regard. Il affecte de ne
pas se raj)pelcr le visage ou le nom des gens, ce nom IVil-il de ceux qu'on n'oublie ])as. (( Et vous, c[ui ètes-vous ? demanda-l-il à Gretrv pour la vingtième fois. — Sire, toujours Grétry », répond spirituellement le compositeur, (pii n'eut plus besoin de se nommer à partir de ce jour.
Son silence, son oubli sont encore ce qu'il a de plus aimable. On redoute son attention, le regard sévère dont il reliausse sa petite stature, la réprimande ou la moquerie qu'il vous jette à la face en présence de cent témoins. Les femmes, qui craignent ses compliments autant que ses épigrammes, tremblent à son approche et ne respirent que lors([u'il est passé. Il n'y a guère de temps ou d'occasion où il s'adoucisse et s'égaie ; il est despote partout, même au bal masqué. Si quelque femme l'attaque ou lui réplique sans qu'il puisse la reconnaitre, il lui arrache son masque, et, quoi([u'il soit lui-même masqué jusqu'aux dents, ce seul trait le découvre et le nomme.
Il est tyrannique par tempérament et
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aussi par réflexion ; il s'excite lui-même à la (Icfiaiicc et à la dureté comme à la meil leui-e manière de s'assurer une obéissance sans réserve. Il n'est j)as irrité, il est même satisfait et il se |)laint encore, de peur que la sécurité n'amollisse le zèle. IaÙ arrive-t-il de se détendre, de s'abandonner à quelque effusion familière, il semble regretter sa belle liumeur et vouloir la reprendre; vite il redevient l)lessanl et rude pour remettre les ijens dans la soumission et le trcmble-
ment. (( I/liomme licureux, disait-il avec une conscience maligne du joug dont il accablait ses plus dévoués serviteurs, est celui qui se cache de moi. »
Mais lui, du moins, était-il heureux, et sur tous CCS bonheurs gâtés ou détruits avait-il réussi à asseoir sa félicité? Ilélas ! de toute celte cour froide et morose, il est le plus inaccessible, le i)lus rebelle à la joie . C'est en vain ([ue tous les arts et tous les talents conspirent et s'ingénient pour tâcher de le distraire. Il s'en prend à tout le monde de son invincible
ennui : à ses chambellans, aux pièces ou aux opéras choisis, aux auteurs, aux acieurs, aux chanteurs. Le mal était en lui-même : sa tète était trop pleine et son cœur était trop vide. Il ignorait ces tendresses humaines qui surpassent en douceur les enivrements de la gloire et du génie; il les appelait des sentiments inutiles auxquels il n'avait pas le temps de s'amuser; il les étouffait en lui, il n'y croyait pas chez les autres ; il niait l'affection, le dévouement, l'abnégation, toutes les vertus naïves et désintéressées, et il recueillait les fruits amers de son scepticisme. De cruels et incessants soupçons assiégeaient son esprit; il craignait le poison, de secrètes embûches, une révolte militaire, et, dans ses pressentiments de mort tragique, son imagination troublée cherchait l'assassin jusque parmi ses compagnons d'armes. Il disait du plus brave et du plus expansif d'entre eux : a Si je devais mourir de la main d'un maréchal, il y a à parier que ce serait de la sienne » Il ne se fiait à personne, et personne ne se
fiait à lui. Son ambition ciTrcncc faisait peur, exaltait les cerveaux, y allumait des craintes monstrueuses. Xannes, en pleine table, répétait tout liant qu'il voulait le perdre par jalousie, et avait donné des ordres à cet effet. Joséj)liino murmurait à Toreillc de Mme de Rémusat : « Si j'arrive à trop le gêner, cpii sait ce dont il est capable, et s'il résisterait au besoin de se défaiio de moi .* » Etrange edct des destinées et des fortunes bumaines! C'est à Sainte-IIéléne, décbu, eaplil, abreuvé de dégoûts et d(> souffrances, qu'il devait connaître un bien (|ui l'avait fui sui- le trône; le malbeur lui donna ce que lui avait refusé la toute-puissance : de tendres et généreux amis. Il goûta le plaisir de se confier, de s'abandonner, de sentir son cœur, de croire au cœur d'au- Irui. La force, dans hujuelle il avait mis sa foi, l'avait tralii et précij)ité; les sentiments qu'il avait traités de superfluités ou de cbi mères furent le plus sûr asile et la suprême douceur de son âme désolée.