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I. Mme de Staël les rappelle inexactement dans ses

MÉMOIRES Dl- LUCIEN EONAr.VRTE. 41

nomie du héros du 18 Brumaire. Le dominateur manqué de TOrient v apparaît avec tout rcmportcment de son orgueil et de sa volonté, se rabattant sur la France pour reprendre et réaliser son rêve échoué devant Saint-Jcan-d'Acre.

Lucien, qui n'arrivait pas d'Egypte, manœuvre en homme familier avec le terrain, entraine les Anciens hésitants, rallie les restes dispersés des Cinq-Cents, et, ne déployant que le genre d'imagination qui convient aux circonstances, couvre l'œuvre de l'épée d'un manteau de bi-illantes métaphores. On peut faire beaucoup de chemin en ce pays, sous le couvert des mots, beaucoup oser au fond, à la condition de respecter la forme, la forme qui plaît aux esprits les plus divers, aux sots et aux délicats, à Bridoison et à l'Académie, aux timides, aux pudiques, même aux sceptiques, qu'elle amuse et qui se piquent de la percer à jour. Lucien sauva la forme en saluant l'avène-

Coiisldcrations sur la Réi'olution française ol fait erreur sur le lieu et le moment où elles ont ele dites.

ment du pouvoir al)solu en termes d'une parfaite orlliodoxie républicaine. « T^a liberté française, dit-il aux Cinq-Cents au moment de clore la séance, vient de prendre aujourd'bui la robe virile ; née dans le Jeu de i*aume de Versailles, elle a été consolidée dans rOrangerie de Saint-Cloud. » Robe virile n'cst-il pas joliment trouvé pour désii,Mior la camisole de force .^

lionap;»rlo goûtait médiocrement les beaux parleurs: il crovail, non sans motif, (|u'il lui eût suffi de ses grenadiers j)our venir à bout des Cinq-Cents et de la Ué|)ubli(jue, mais il n'en fut |)as moins frappé du mérite spécial déplové j)ar son frère dans cette heure décisive. Comme îjucieu lui rcj)rochait d'avoir failli tout gâter par son a])j)aritioii dans les deux Conseils : (( Oli! oli ! dit-il en s'adrcssant à Sieyés, le citoyen président ine gronde et il n'a peut-être pas tout à fait tort ; chacun sou métier » .

MÉMOIIIKS DK LUCIEN BONAPARTE.

Le citoyen président, pour avoir si bien fait son métier, reçut en partage le ministère de l'intérieur, un poste trop lourd pour son mérite, trop mince pour son ambition. Mis en goût et en appétit de grandeurs par SCS succès de Brumaire, il aimait à se figurer une France dont il serait le premier liomme d'État, comme Bonaparte en était le premier bomme de guerre; il ne soupçonnait pas encore les aptitudes nuiltiplcs de son frère et aspirait à le compléter. Il se croyait l'étoffe d'un Mazarin, et il ne fut pas même au niveau de son emploi. Il n'en prit que ce qui allait à ses goûts, les bonueurs de la représentation, les discours d'apparat, de faciles succès auprès des jolies femmes qui se pressaient à ses réceptions, ce qui ne l'empêcliait pas de se croire fidèle à sa femme, vivante ou morte, et d'écrire à Élisa, au cours de ses bonnes fortunes mondai-

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nos : « Ayez bien soin de sa tombe. Que les fleurs ne se flétrissent pas! Que mon âme y reste toujours. » L'àme de Lucien, comme cefle de Paulette, avait le don d'ubicjuitc.

Il abusa mcnie de son prestige administratif ])our trouver des admirateurs à un poème en prose sur César (pfil avait, à ce qu'il prétend, conçu et ébauché dans sa prison dWix. Les leclui'cs publiques n'ont certes pas conuncncé avec Lucien, et les anciens n'en ont pas moins raflolé (jue les modernes; mais l'idéal du genre n'est-il pas un ministre soumettant son poème épique au jugement de ses chefs de bureau ? En ce temps-là, il est vrai, ces chefs s'aj)j)elaicnt Arnault, Fontanes; mais ils avaient troj) d'espiit pour avoir du goût, et la seule criti(|ue qu'ils adressèrent à Tauteur et que l'auteur nous rapporte ingénument fut d'avoir frustré la langue poéticpic d un pareil chefd'œuvre.

Cependant les choses du ministère allaient à l'aventure ; le personnel se recrutait sans choix, d'abord d'incapables, puis de fi-ipons,

MÉMOIRES DK LUCIEN BONAPARTE. kb

et la dilapidation siic(>cdait à rincuric. Bonaparte, qui voulait un ordre sévrre dans toutes les parties de Tadininistration, lava la tète à son ministre, et celui-ci, d'ini geste de dépit et de colère, fît voler dédaigneusement son portefeuille sur la table du premier consul, non sur son nez, comme ou Ta prétendu, ajoute Lucien, que nous croyons aisément sur ce point. Défendu par Laetitia, par Joseph et aussi par le souvenir de son rôle en Brumaire, il ne fut frappé que d'une demi-disgràce et retomba du ministère de l'intérieur sur l'ambassade d'Espagne. La chute était molle et tout à fait au goût du personnage. La charmante situation que celle de diplomate dans le pays des mantilles! Il mit dans sa valise un Traite des ambassades et se flatta de parfaire son éducation professionnelle dans le trajet de Paris à Madrid. Un passage d'une lettre qu'il adresse d'Orléans à Elisa, le jour anniversaire du i8 Brumaire, témoigne naïvement de l'idée qu'il se faisait de la gravité de ses fonctions nouvelles :

(( Il y a un an, à cette époque, j'affrontai la mort pour obtenir la puissance; j'abdique aujoui'd'iiui la puissance pour vivre heureux ». Lucien ne faisait aucune dilfcrcnce entre la diplomatie et la béatitude.

Les notes (|u il a laissées sur son séjour en Espagne sont d'une agréable lecture, mais d'une observation superficielle et volontaiiement bénigne; on dii'ait (ju il n'a pas voulu gâter sa félicité en se donnant la peine d'enfoncer dans les choses. Et pourtant jamais cour n'offrit un plus riche spectacle à la verve d'un satiri(jue. Un roi qui entend son métier d'une étrange façon, (jui, dès le matin, habits bas, manches retroussées, forge, tourne et rabote avec rage, ne quitte ses ateliers que pour ses écuries, caresse ses chevaux, rosse ses palefreniers, déploie à table un formidable appétit, va digérer à la chasse, oii il occupe et éreinte chaque jour à battre la montagne près de 700 hommes et 5oo chevaux, donne juste un quart d'heure aux eftusions de famille, une demi-heure aux aflaircs d'Etat et ter-

mine la journée par mic j)artie (riiomln'C où il sVndorl d'un sommeil invincible qui finit par gagner ses partenaires et toute la galerie; époux d'ailleurs aussi chaste et aussi naïf que sa femme est dépravée, et pai'faitement convaincu que l'adultère ne saurait approcher du trône, surtout du trône d'Espagne; une reine s'abandonnaut aux fantaisies les plus éhontées, follement éprise d'un homme qui l'insulte, la bat, la trompe, la torture du récit de ses infidélités, finit par se lasser de ses appâts et de ses feux surannés, passe son rôle d'amant à d'autres qu'il choisit, désigne, impose lui-même, la tient ainsi dans son infâme dépendance, et, une fois maître du pouvoir, associe les mœurs d'un sultan aux caprices d'un despote, voilà les personnages que Lucien peut observer à loisir et qu'il nous représente sous les plus aimables couleurs. Avouez pourtant qu'ils étaient faits pour étonner un observateur même moins imbu du virus révolutionnaire, et que Brutus Bonaparte était trop converti. Il ne reproche guère à

la cour d'Espagne que la rigueur de l'ctiquette, qui oljligeait à saluer les souverains en ployant mollement les genoux, sans incliner le corps, et la façon dont il parle de cette révérence et de ses cfTorls pour la réussir donne à penser qu'il avait les jambes moins flexibles que les opinions.

Le nouvel ambassadeur se distingua surtout dans la j)artie gracieuse de sa mission. S'il ne di'plova pas assez d'activité et de vigueiu' pour faire partir des j)orts espagnols les numitions et les vivres ([ui auraient pu sauver l'armée d'Egypte; s'il laissa la paix se l'aire troj) vile et à des conditions trop douces entre l'I^spagne et le Portugal, il j)résida fort gahunmcnt le cérémonial de la remise à la reine des trois douzaines de robes que lui ofïrait le premier consul au nom de la républi([ue française, et négocia avec succc's la paix de Toscane qui faisait de la fdle de S. ]M. Très Fidèle une reine d'Etrurie.

(( Ambassadeur à l'eau de rose, carafe d'orgeat », disait Bonaparte de son repré-

MKMOIRKS DE LUCIK.V BON.VPARTi:. /j'j

sentant en Espagne, et celui-ci n'en continuait pas moins de se parer à jMadrid du frt'i-e qui l'insultait à Paris, et de recueillir sous les formes les plus diverses le bénéfice de sa parenté. Le favori de la reine le voyait déjà chef d'Etat^ roi de la Cisalpine et lui demandait son alliance ; la reine l'entre^ tenait confidentiellement des partis qui s'offraient poui- sa fille en lui laissant deviner le gendre qu'elle rêvait entre tous, celui qu'elle tenait dès lors pour le maitrc de l'Europe. Lucien savourait toutes ces gâteries, refusait les titres et les décorations, qui n'avaient qu'un médiocre prestige au delà des Pyrénées, mais acceptait certaines marques de faveur ayant cours dans tous les pays : vingt tableaux de maîtres et looooo écus de diamants montés, pour la paix de Toscane, autant pour la paix de Portugal. On voit pourquoi Lucien pacifiait toujours, pacifiait à outrance.

Outre les diamants montés, il y avait les diamants en sacs, et on le comble de ces petits sacs : Lucien se laisse faire, et, sur

le point (le rentrer en France, se resigne à cet excédent de bagages. « Rappelez-moi vite, écrivait-il à son frère, je vous avoue que ma faveur politique et individuelle me pèse, surtout parce que vous semblez ne pas me rendre justice. » Lucien était impatient de sauver sa dignité et le reste. Il reçoit enfm ses lettres de rappel et se met en route avec ses sacs ficelés, numérotés, protégés par une bonne escorte. Deux escadrons accompagnaient Tambassadcur et sa fortune : l'un ne quittait j)as Tautrc, voyageait avec elle dans la même voiture, couchait dans la même chambre, la comptait et recomptait avec l'aurore. Un matin, dans une auberge de Castille, il oublie un lot de diamants : dès la première halte il constata l'absent, mais que faire? Revenir sur ses pas? le chemin de la montaiine était si rude ! Fouiller

Taubei-ge? c'était donner l'éveil, exciter de redoutables convoitises. Situation vraiment critique, séparation douloureuse et (|ui pourtant s'accomplit! Lucien rentra en France avec un sac eu moins. Il y avait dans les

autres de quoi diminuer ses regrets, et un vovagc à Amsterdam, le grand marche des diamants, lui donna la richesse et du même coup rindépendance : l'eau de rose et le sirop d'orgeat lui avaient mieux réussi que les liqueurs fortes qu'il déhitait à Saint- Maximin.

YIII

Le dcgoûl (les honneurs que Lucien afTectait dans ses lettres d'Espagne ne lui dura guère ; un fat gâte par la fortune ne devient pas sage à vingt-cin([ ans. Une espérance hardie, que quelques-uns encourageaient par flatterie ou par cahale, séduisit son imagination : il rêva tout simplement la présidence de la répuhli(|ue à rexj)iration des pouvoirs de son frère, et ce dont il s'inquiéta le moins, ce fut du poids de la succession. Seulement, il ne pouvait présider la république que si le premier consul ne la supprimait pas, et c'est pourquoi il s'avisa de devenir ou de redevenir répuhlicain, pour la faire durer à son profit. D'autre part Joseph, quoique d'amhitiou moins impatiente, se sentant tous les jours devenir de plus en plus ])etit devant son cadet, se rattachait aux opinions libérales et à sou titre de sénateur pour tâcher de le faire compter

avec lui. Pauvres libertés nationales réduites à de pareils avocats! ('es retours et ces conflits d'opinions amènent entre les trois frères des scènes piquantes ou orageuses qui sont à lire. L'attitude et le ton de Joseph et de Lucien en face du premier consul ; chez l'un, un reste de franchise et d'audace et comme les dernières protestations de son droit d'aînesse ; chez l'autre, un respect caressant mêlé d'un simulacre de dignité et d'une pointe d'indépendance ; enfin, chez Bonaparte, une condescendance familière et voulue, une courte bonhomie qui s'offense de la moindre objection et tourne subitement à rironie sarcastique, au mépris écrasant ou à l'accès de fureur, ce sont là des traits qui ont leur nouveauté et leur prix.

La discussion s'engage à propos de la Louisiane que Lucien avait fait céder à la France par l'Espagne et que Bonaparte projetait de vendre à l'Amérique; mais il s'agit moins du sort d'une colonie française que de celui de la France elle-même. Cette vente

scra-t-elle faite avec ou sans rassentimcnt (les Chambres, et la nation a-t-elle encore le droit de dire son mot sur ses propres affaires? tel est le fond du débat. Les dernières écailles seraient tombées des yeux à ceux qui voulaient douter encore des desseins de Bonaparte, s'ils avaient pu Tentendre s'expliquer en famille. Quelle douce gaieté lui cause l'idée de la mobilité populaire, des ovations que lui prodiguent ces bons Parisiens qu'il mitraillait naguère sur les marches de Saint-Roch! Quel profond et tranquille mépris pour les formes légales! Quelle volonté froidement arrêtée de ne point souffrir l'ombre d'une contradiction ni dans l'État, ni chez les siens! Je ne relève pas le fou rire dont il est pris en entendant Lucien, le « chevalier du i8 Brumaire » invoquer le respect des constitutions établies; ce rire était naturel et bien placé : ce qu'il faut retenir, c'est (( l'accent énergiquement sérieux et solennel » de sa réponse à Joseph qui le menaçait de l'opposition des Chambres et de la sienne :

MFMOIUKS L)I- LUCIEN BONAPARTE. 5S

« Vous n'aurez pas besoin de vous porter en orateur de TOpposition, car je vous répète que cette discussion n'aura pas lieu, par la raison que le projet qui n'a pas le bonheur d'obtenir votre approbation, conçu par moi, négocié par moi, sera ratifié et exécuté par moi tout seul, entendez-vous bien? par moi, qui me moque de votre approbation »

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.

Percer est trop peu dire : il éclate tout entier dans ces enlrclicns, et il y éclate non seulement avec son despotisme rcfléclii, mais encore avec son emportement, avec sa fougue moitié naturelle, moitié calculée, se fouettant elle-même poiu- inspirer plus d'épouvante. Seulement, dans ce cadre familier, dans l'abandon et les vulgarités de la vie intime, Jupiter, qui ne veut en somme pas trop de mal aux siens, tonne de trop bas et d'un bras trop raccourci jjoiu' que reffet ne soit pas plus plaisant que terrible. Lucien prend un malin plaisir à insister sur l'avortement comique de ces violences. Le premier consul est dans son bain au moment où il

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fait à Joseph la liautainc déclaration que nous venons de rapporter : Joseph, picpié au vif, lui réplique par une mordante allusion aux répuhlicains déportés à Sinnamari pour un attentat qui n'était pas le leur, « Vous êtes un insolent, je devrais... », s'écrie Bonaparte, qui se dresse à demi hors de sa haignoire, et, renonçant aussitôt à cette posture vengeresse, ^e replonge hrusquenient dans le hain. I/eau projetée par ce souhresaut inonde le visage et les vêlements de Josc|)h. a Qi/os ef[o..., dit gaiement T^ucien. — Ton Dieu est hien fou », grommelle Joseph, apaisé par ce (loi d'eau tirde, tandis (pie le valet de chamhre du consul, qu'il avait eu autrefois à son service, le sèche de son mieux. (( Toujours porte à l'occasion », ajoute Bonaparte, heureux de tei-miner cette querelle en souriant à une allusion j)lus inolfcnsive que la précédente. Il avait à peine dit, que le valet de chambre, qui finissait d'essuyer Joseph, s'affaisse et tombe évanoui : le brave homme n'avait pu résister au contre-coup de cette scène. Bonaparte s'émeut; Lucien

se précipite vers la sonnette, Joseph vers riiomme à terre; Roustan entre efTaré. Tous trois relèvent, soiilicmient le trop sensible serviteur et le conduisent doucement au cabinet voisin, où il achève de reprendre ses sens : ce fut la seule victime de cette tempête dans une baignoire.

Une heure plus tard, Bonaparte, cette fois hors du bain, reu"a"eait le débat avec Lucien, bondissait de nouveau sous une ])arole de défi de son interlocuteur, menaçait de le briser comme la tabatière qu'il tenait à la main, ne brisait ni sa tabatière, dont le tapis amortissait la chute, ni Lucien, qu'il nommait peu après membre du Tribunal, avec mission de soutenir le Concordat et l'institution de la Légion d'Honneur. Ijucien s'acquitta même si bien de son rôle, qu'il devint sénateur et grand-officier de l'ordre.

Ce retour de faveur fut court et suivi d'une disgràre profonde et définitive. La cause de cette disgrâce, la façon dont elle fut supportée, sont tout à l'honneur de Lucien. Lue jeune femme, ]Mino Jouherthon', que son mari avait abandonnée pour aller clicrrhcr la fortune aux Indes, où il n'a\ail trouve- (|ue la morl, le séduisit par l'éclat de sa beauté et les grâces de son esprit : ils se lièrent. Un fils leur naquit : les deux amants s'uniront secrètement par un mariage religieux, dépendant Joséphine recherchait Lucien pour sa fille Ilortense et s'étonnait de sa froideur. Bonaparte lui offrait la main de la jeune veuve du roi d'Etrurie, qui déjà l'avait remarciué en Espagne, mais Bonaparte n'était pas l'homme

I. Elle était n»'c Alfxandrinc de Blescliamp, d'une famille noble de Sainl-Malo ; elle avait trois ans de mt)ins que Lucien.

MÉMOIRES Dl- LUCIEN BO^JAPAIITE. a!)

(pril fallait pour persuader un amoureux. Il éprouva un mélange d'irritation et de surprise en Tentendant refuser une reine, et une reine qui était (( une femme très propre » (ce fut la louange toute particulière qu'il lui donna) ; mais, ne pouvant croire à la persistance de ce refus, il se réserva de revenir à la charge. Il n'en eut pas le temps. Un soir qu'il y avait concert aux Tuileries, au moment oii les sons du cor le tiraient du sommeil, auquel il s'abandonnait volontiers en ces occasions, Roustan lui remet une lettre ; il l'ouvre, pâlit, se dresse de son fauteuil et, d'une voix de commandement à être entendu d'une armée, il s'écrie : « Qu'on cesse la musique ! qu'on cesse ! » Les instruments s'arrêtent, les musiciens demeurent la bouche béante, le regard ahuri, tandis que Bonaparte, marchant à grands pas, agitant ses bras en télégraphe, répète d'une voix sourde : « Trahison! trahison! c'est une véritable trahison. — Mais qu'est-il arrivé? De quoi s'agit-il? » demande Joséphine d'une voix suppliante; et lui, d'un ton sac-

cadé mais assez liant pour ôlic entendu de tout le monde : « (le qui est an'ivé ? ce dont il s'agit? Eh bien!... sachez que Lucien a épousé sa coquine. » La lettre était de son frère qui lui annonçait son mariage civil.

IVIurat, qui régala Lucien de ce plaisant récit, lui fit grâce du dernier mot, qui aurait pu gâter le régal. Le jeune amoureux savourait, en 1 éfoutanl, la générosité de sa résolution assaisonnée du ridicule éclat de la colère fraternelle, mais sa gaieté ne fut pas de longue durée.

Bonaparte n'était pas homme à respecter une union (juo Tamour, la religion, la loi avaient faite, mais qui n'était pas à sa convenance : il entreprit de courber ou de briser cette volonté (pii osait braver la sienne, d'amener son frère, de gré ou de force, à faire de sa femme luie concubine et des bâtards de ses enfants. I^'empire à peine fait, luie loi déclare nulles toutes les alliances des membres de la famille imj)ériale conclues sans le consentement de l'empereur : un sénatusconsulte j)rive Lucien de ses droits de suc-

MEMOIRES DE LUCIEN BONAPARTE. Gl

cession à la dignité impériale ; Texil lui est montré comme inévitable : « Il faut, disait Napoléon au cardinal Fcscli, ou qu'il n'y ait jamais eu de mariage, ou que Lucien, relégué dans un coin de l'Europe, porte toute sa vie des signes de ma malédiction » . Pour vaincre son obstination, il use de tous les moyens, même de la douceur. Dans l'entrevue qu'il a avec lui à INIantoue en 1807, il emploie tour à tour l'intimidation et les caresses. Tantôt il le menace de le déposséder, ou, pour répéter son étrange jeu de mots, de le priver même de sa vie privée, dans laquelle il prétend trouver un refuge; tantôt il avoue qu'il a trop exigé de lui, il ne lui demande plus que le divorce, ce qui est une reconnaissance implicite de son mariage ; à ce prix, il fera de lui un prince français, de sa femme une duchesse de Parme, de la fille née de sa première union une reine, une impératrice peut-être (il va tout à l'heure multiplier les allusions à son divorce avec Joséphine). Sa voix s'anime, son œil étincelle, ses promesses grandissent ; il se penche sur une vaste

carte qu'il était en train d'épingler à Tarrivée de Lucien; il y cherche un royaume pour son frrrc; il taille, il dépt'ce TEuropc comme sa proie et en jette un morceau à qui lui plaît.

\'oule/.-vous TSaplcs?... Je rôlciai à Jo-

scpli LItalie? le plus beau fleuron de ma

couronne impériale! Eugène n'en est que le vice-roi. D'ailleurs Eugène ne me convient plus en Italie avec sa mère répudiée... L'Espagne? Ne la vovez-vous pas tomber dans le creux de ma main, grâce aux bévues de vos chers Bourbons et à l'ineptie de votre ami, le prince de la Paix. Ne seriez-vous pas bien aise de légncr l;i où vous n'avez été qu'ambassadeur?...

Quelle attitude! quel ton! (jucUe beauté satanicjue sur le front du tentateur! Jamais créatui'e humaine atteignit-elle à ce degré d'orgueil et de |)uissancc?

(( Sire, lui répondit Lucien, sachez que nu"^me votre beau royaume de France ne me tenterait pas au prix de mon divorce. » Fit-il réellement une aussi nette et aussi noble réponse, ou laissa-t-il, connue Napoléon le prétendit dans la suite, quelque

doute planer sur ses intentions ? On ne sait, mais ce qui est certain, c'est que lorsqu'il eut échappe au regard du fascinateur et touché son foyer, il retrouva la grâce et la force de vaincre. L'homme qui broyait les rois et les peuples échoua contre Tune de ces forces chétives qu'il raillait et méprisait, l'influence d'une femme aimée.

Nous ne suivrons pas Lucien jusqu'à la fin de sa carrière, qui, d'ailleurs, si l'on eu excepte sa rentrée dans la vie publique pendant les Cent-Jours, ne nous offrirait plus le même intérêt ; nous le quitterons siu' ce refus généreux qui rachète beaucoup de ses faiblesses, et qui lui donna mieux qu'un trône caduc : un long bonheur intime qui consola toutes les vicissitudes de son existence, et un renom de courage et d'indépendance dont profite encore sa mémoire*.

I. La soconde union de Lucien fut encore plus féconde que la première; Alexandrine de Bleschamp lui donna dix enfants, dont huit survécurent. Voir un livre publié depuis cette étude : le Prince Lucien Bonaparte et sa famille (Paris, Pion, 1889).

MEMOIRES

MÉIMOIRES

Les Me moi l'es de Mme de Rémusat, œuvre cFiin esprit pénétrant et fin, aussi apte à bien juger (pi'en position de Lien voir, resteront l'une des publications les plus importantes de notre temps. Le politique, l'historien, le moraliste y trouveront ample matière à étude et à réflexion.

M. John Lemoine, qui leur a consacré deux articles dans le Journal des Débats, en a dégagé la maîtresse figure avec un relief saisissant; il a peint l'effroyable égoïsme de Bonaparte, de ce grand contempteur de

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