Ror.ER BouTF.T DK MoNVEL, les VariéU's
4(lS LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE
laillé un succès d'acteur en même temps que d'auteur en jouant le principal rôle dans la seconde. La blonde et plantureuse Blanche d'Antigny à la chair couleuide lait, au buste splendide, lui donnait la réplique dans le rôle de Frédégonde. Ses fanatiques disaient romanliquement que sa mère avait (kl la concevoir en avalant une perle. On racontait qu'avant les répétitions elle s"était fait offrir V Histoire, de France d'Henri Mai-tin dorée sur tranche, puis celle de Michelet, en disant :
— Je veux étudier cette reine dans les livres authentiques, atin de bien entrer dans sa peau.
Elle avait été également la Marguerite du Petit Faust, composé pour elle par Hervé. On l'y voyait tour à tour d'une candeur n;;ïve et d'une etTronterie comique qui faisaient valoir toutes ses qualités. A ses côtés, la jolie Vanghel tenait le rôle de Méphistophélès, et jamais travesti ne fut porté avec plus de gi-âce et de désinvolture.
Malgré la concurrence de cet heureux rival, OITenbach restait le maître incontesté de ropéra-boulï'e et continuait son inlassable pro(biction. Au milieud'œuvres (le valeur et de fortune diveises, il lit de nouveau couler un Pactole aux Variétés grâce à la Pe'richole et aux Brigands. La première faillit lui être funeste, en manquant de le brouiller avec sa diva si chèrement attitrée. Comme toutes les femmes adulées et heuj'euses, elle ne manipiait pas de caprices. Au cours d'une répétition elle recommença l'aventure de Victor Hugo et de Mlle Mars, en refusant de chanter une phrase.
— Soit ! accepta le maestro. Je la donnerai à une figurante.
A peine avait-il prononcé ces mots que le rouleau de musique tenu )»ar Hortense Schneider s'envola j)ardessus le piano et vint s'abattre au premier rang des fauteuils, tandis qu'elle s'écriait d'une voix frémissante :
— Demain, je pars pour l'Italie !
Vaine menace! Projet bien vite abandonné par cette
blonde el rieuse lêle ! Lorsque, rentrée chez, elle où l'avait menée le furieux galop de ses chevaux, la diva se prit à fredonner la délicieuse Le/ Ire à la Périchoh\ sa résolution s'évanouit. De quel succès elle se fût privée, en écoulant sa mauvaise humeur! En revanche, elle refusa déjouer dans les Brif/ands, « ce mariage de raison entre ropérelle-bouire el le style de l'opéi-a-comique »,
Lo foyer des N'fU'iélrs.
, Dessin (le <".(iiisl;iiiliii (liivs.
et elle abandonna son rcMc à- Zulma Boulïar. Celte fois encore, des in<[uiéludes mortelles se nianifestèreni avant la représentation. A l'issue de la répétition générale, OlTenbach dut remanier tout le final du deuxiènu* acte. Dans le rôle du capitaine des carabiniers, un jeune acteur qui avait précisément servi dans ce corps d'élite, r3aron, jouait avec le naturel le plus parfait, le tlegme le plus nonchalant, la plus drolaticpie bonhomie. Pourtant son jeu si sûr se Ironbl.iil cluMpie foisde l'ac-
compagnenieiit strident d'un flageolet qui lui coupait le sifflet, chaque fois qu'il prononçait la phrase devenue célèbre :
C'est nous qui sommes les carabiniers...
Il se tournait alors vers Torcheslre avec un regard tellement irrité qu'Olïenbach, apitoyé, modifia aussi cet intempestif accompagnement.
Tous ces acteurs d'opéra-bouffe jouissaient dans le public d'une incroyable popularité. Tous les noms que nous venons de voir chaleureusement applaudis éveillaient partovil un sourire de sympathique admiration, ainsi que ceux delà l»londe et candide Blanche Pierson, de la biune Mar<'>chal dont les cheveux noirs londjaient à terre oîi ils formaient encore des anneaux, de Delphine Ugalde au soprano plein de verve et de souplesse, de Paola Marié au jeu lu'ovocant et débordant d'entrain. On n'oubliait pas davantage ceux de Désiré, de (i renier, de Kipp et autres comiques favoris des habitués aussi bien que de la foule. Les directeurs du monde entier envoyaient leurs pensionnaires à Paris pour saisir au passage un geste de Schneider, une intonation de Dupuis. On se racontait les mots et les aventures de l'exquise Ilortense, ses démêlés avec sa camarade Silly. OlVenbach pouvait mettre la vie de celte interprète privilégiée à la scène dans la Diva représentée sans grand succès aux BoutTes. En parlant de l'assistance armoriée et souvent couronnée qui venait si lidèlement l'applaudir, l'orgueilleuse grande duchesse avait le droit de dire : « C'est ma salle ! » Quelle salle! Jamais théâtre parisien n'en a vu de semblable depuis lors. On y reconnaissait couramment les rois de Portugal, de Suède et Norwège, de Bavière, le vice-roi d'Egypte Ismaïl Pacha, le grand-duc Constantin, le prince de Galles, le prince d'Orange, le comte de Flandre, le duc de iMorny, le prince Achille Murât, le
duc de Fitz-James, le duc de Grammont-Caderoiisse, le comte de Xieuwerkerke, le prince de Sag-nii, et combien d'autres notabilités de Taristocralie, de la politique, des lettres ou des arts ! Du côté des dames, les plus ferventes étaient la pi-incesse de Metternich, la duchesse de Manchester, la comtesse de Pourtalès, la duchesse de Morny, la marquise de Gallillet, iMmes de Poilly, de Lavalette, de Vatry. Le prince de Galles, avec son frère, le duc d'Edimbourg, ou avec lord Clarendon venait boire du chanq^agnc dans la loge du long et désopilant Baron qui recevait sous l'habit brodé du baron (irog^
Soirs de gloire des Variétés, vous reverra-t-on jamais! Oui nous rendra le somptueux entassement des crinolines dans la petite salle tendue de bleu ! Où est le temps où le czar de toutes les Russies télégraphiait de Cologne pour avoir une loge le soir même et oi^i, toutes étant déjà retenues, le personnel du théâtre en entier se mettait à la recherche de leurs locataires, pour en racheter une à n'importe quel prix ! Aussitôt après avoir plié le genou tlans l'église orthodoxe, ce même czar Alexandre II, tandis qu'on pavoisait en son honneui*, allait présenter ses hommages à la reine du jour, Hortense Schneider. Ne l'a-t-on pas vu. n'a t-on pas vu d'autres souverains se promener en simple veston dans le passage des Panoramas? Et l'auteur de tant de merveilles, le maestro frèle et rhumatisant ne recevait pas un moindre trihut d'admirations. Tous les directeui's couraient rue Laffitte se suspendre à sa sonnette. L'étranger réclamait ses tournées à cor et à cris. 11 était roi lui aussi, un roi simple, afl'able, au cœur charitable et bon.
Encore aujourd'hui, il demeure le fournisseur musical quasi unique de son petit temple à colonnes du