CHAPITRE XIII LES BALS PUBLICS ET ENDROITS DE PLAISIR
Paris dansant sous le Second empire. — Les bals de l'Opéra. — Uoger de Beauvoir et le domino. — Les intrigues. — Le galop final. — Les loteries de l'Opéra. — Mabille. — Célébrités de la danse. — Rigolboche. — Origine de son nom. — Pomaré. — Le Château des Fleurs. — La Closerie des Lilas. — La Grande Chaumière. — Le Casino Cadet. — La salle Valentino. — Comment tut composée la chanson des Bulles à Baslien. — Le bal P>ourdon. — Autres bals de Paris. — Les cafés-concerts. — Thérésa.
Les peuples heureux se livrent voloiiliers à la danse. C'est sans doute i)arce qu'ils ne songeaient pas à se plaindre de leur sort (jue les Parisiens ont autant dansé sous le Second empire. Une farandole éperdue se déchaîna à travers plus de vingt salles de bal. Dans l'esprit des provinciaux et des étrangers, les lettres de feu qui illuminaient le seuil de jMabille symbolisèrent le monde qui s'amuse et le paradis de la fêle à toute allure. C'est de ces lettres llamboyanles que rêvaient ceux qui, h la suite du baron de Condremark, voulaient « s'en fourrer jnsque-là ».
Déjà fort goûtée du règne précédent, la mascarade continuait à occuper dans les mœurs parisiennes la
place d'une vérilable inslitulion au fonctionnement régulier. Les bals de l'Opéra jouaient un rôle considérable dans les préoccupations de l'époque et dans les joies ouvertes à tous. Chicard occupait une place de chojx parmi les célébrités les plus populaires. Pas d'homme du monde ni de petit bourgeois, de grande dame ou de grisette, qui n'éprouvât l'envie irrésistible d'aller intriguer sous le loup de velours noir et le domino. Toutes les jeunes mariées suppliaient leur mari de leur montrer le grand écart de Pomaré et le quadrille des Clodoches. Ah ! ces bals de l'Opéra, cette cohue échevelée de débardeurs, de pierrots, d'Écossais, de bébés en bourrelet de paille, de Turcs aux turbans gigantesques, celle invraisemblable mêlée de casques dévergondés, de tricornes empanachés de légumes, de shakos démesurés, de bonnets à poil hérissés, de perruipies de femme à tresses blanches, de hautes coitîcs de Cauchoises, de pUimels à épousseter les étoiley, pour en rendre l'éclat burlesque, le fabuleux mouvement el la trépidation forcenée, il faudrait le crayon si largeinenl et spirituellement évocateur de leur historiographe attitré, il faudrait la verve sarcastique cl si richement documentée de Gavarni.
Nombreux étaient ces bals que tant de Parisiens et de Parisiennes attendaient comme un joyeux événement. A l'époque du carnaval, ils se succédaient au moins tous les huit jours. Ces soirs-là, une foule de badauds s'entassait sur les trottoirs de la rue Le Peletier, maintenue à grand'peine par des gardes municipaux à cheval. Le long du boulevard, des ifs chargés de gaz échevelaient leur flamme dans la brume. Du café Riche, sortaient des groupes bruyants de masques, des théories de dominos et de messieurs en habit noir. Sous le péristyle de l'Opéra scintillant d'astragales de lampions, tout un entassement de costumes bariolés et de coitfurcs fantasques se bousculait, s'écrasait, se pous-
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sait par une pression irrésistible vers l'étroite entrée. Des appels, des lazzi, des cris d'animaux se croisaient sur la basse profonde de l'incessant roulement des voitures arrivant du boulevard et s'en retournant par la rue Rossini. La voix grêle des petits décrotteurs dominait le tapage : « Ciré ! Verni pour le bal ! Oui veut être verni? Demandez, messieurs, le fin verni ! »
Lorsqu'à grand'pcine on était parvenu à pénétrer dans le théâtre, on prenait, pour arriver dans la salle, le grand escalier tapissé de rouge qui descendait des premières loges au milieu du parterre. Déjà, le quadrille battait son plein, le tourniquet tourbillonnait follement, les cavaliers seuls se déhanchaient, les crinolines s'envolaient, les plumets gigantesques bondissaient au-dessus des tètes, entraînés par quelque air endiablé d'Olïenbach merveilleusement enlevé par l'orchestre de Musardque remplaça Slrauss. Sur les deux estrades placées aux deux côtés de l'orchestre, se tenaient des groupes de dominos silencieux, aux allures roides et figées, dont les loups à barbe de mousseline n'arrivaient pas à dissimuler complètement les mines elïarées : c'étaient les provinciaux et les provinciales qui finissaient généralement, au bout de quelques heures, par se dégeler un peu. Les lions du boulevard se réunissaient, d'ordinaire, dans l'antichambre du foyer qui servait de passage aux nouveaux arrivants. Ils attrapaient au vol les femmes de manières aguichantes et de galante tournure. Un soir, un des habitués les plus immuables du bal de l'Opéra, Roger de Beauvoir, entendit un élégant domino féminin qui se hâtait vers la salle lui jeter au passage : « Bonne nuit, Roger! » Aussitôt, il déchire une feuille de son calepin, gi'iffonne quelques lignes régulières et se lance à la poursuite de l'aimable masque. Ayant eu la chance de le rejoindre, il met dans la main de la charmaîile iiiidunue un billet où elle put lire ce (jualrain :
Voire souhait va bien me chagriner...
Entre nous, convenez qu'il n'est pas fort honnête :
3,'ous n'aimons pas qu'on nous souhaite
Ce que l'on pourrait nous donner.
Les gens de lettres, les artistes, quelques mondains se groupent aussi dans le salon fameux connu sous le nom de Divan. Parmi les habits noirs qui se tiennent auprès des portes d'entrée, on reconnaît des ligures notoires du café Anglais et de Tortoni. Ces fasliionables semblent sortir tous d'un même moule. Mêmes favoris à côtelettes, mêmes cols carcans, mêmes habits ait'ectant la coupe anglaise. Les femmes du monde qui les accompagnent, portent, pour la plupart, un domino bordé de trois rangs de dentelles. Au bulï'et des deuxièmes loges, les « petits jeunes » se sont donné rendez-vous. On les voit Ilirler et boire du champagiie avec des « biches ». On bavarde, on fume, on rit, on Irincpie joyeusement, on se bombarde à coups d'oranges et de macarons. Dans les couloirs, de jolies coquettes qui ont soigneusement dissimulé les charmes de leur visage intriguent avec une joie maligne des adorateurs d'occasion, refusant de répondre cN leurs compliments pour ne pas trahir Iciii' voix ou la dissimulant habilemenl. t ii mot court à travers les couples formés un instant par le hasard : « ,Je te connais, beau masque ! » Dans les loges, les habits noirs rejoignent sans façon des dominos inconnus mais prometteurs, débitent des propos audacieux, esquissent une cour cavalière, se livrent à mille folies. C'est le bal de l'Opéra, la fête de Paris brillant et heureux de vivre. Tout est permis à tout le monde.
Cependant, au milieu de l'atmosphère surchauffée de la salle toute brumeuse de poussière secouée, les danseurs se démènent plus furieusement que jamais. Dans la cohue élincelantc et grisée, des cris s'élèvent: Bis! bis ! Avec les heures tpu passent rapides, enfiévrées,
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délirantes, augmente le vacarme des clameurs assourdissantes, des miaulements, des rug^issements, des jappements, des sifflets. Quelle sécheresse embrasse les gosiers ! Alors, les mondains vont se rafraîchir chez Rouzé, le glacier dont la salle conimuniipie avec l'Opéra ; les danseurs salariés — cinq francs — envahissent Testaminet collé au flanc du bâtiment d'une marée de casques monumentaux, de cuirasses de 1er blanc, de justaucorps d'écailles et de bottes de toutes sortes, à Técuyer, à revers, à entonnoir, mais toujours garnies d'énormes éperons ' .
Puis arrive, avec le petit jour, l'instant enVéné du galop final. Quels cris, quels chocs, quelles chutes! Pendant ce temps, une fouie compacte et houleuse se précipite au vestiaire et s'arrache paletols et cannes. Le bal est terminé. Il faut que la salle se vide. Près de l'orchestre, se forme une double ligne de municipaux et de sergents de ville qui s'avance lentement vers le fond de la salle, refoulant les derniers danseurs obligés de battre peu à peu en retraite.
La vogue de ces traditionnelles folies se poursuivit pendant tout le Second em[)ire. Quand le succès paraissait s'en ralentir, on s'ingéniait par tous les moyens à galvaniser l'institution. Sous la direction du docteur Véron, M. Mira, fils du fameux Brunet, l'illustre .Tocrisse des Variétés, à (pii l'entreprise des bals était aflermée moyennant douze mille francs, regorgeait de trouvailles pour attirer le public. On le vit d'abord intercaler dans les fêtes carnavalesques auxquelles il présidait des divertissements donnés par le corps de balhît et des promenades de tètes grotesques en carton, reproduisant les traits de personnalités en vue. Puis il imagina de faire tirer en plein bal une loterie dont le [)rincipal loi était (( une jolie femme ni llà-