‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 126 sur 133 · LÉON SÉCHK, Le Gaulois, 29 août · texte numérisé non relu

LÉON SÉCHK, Le Gaulois, 29 août

prenait très au sérieux, témoin ces vers qui terminent une poésie consacrée par lui à la cascade de Grizy ^.

Ah ! s'il faut un jour, cœur sans flamme,

Cesser d'aimer et de soutïrir,

Si le pas connu d'une femme

Ne fait plus tressaillir notre Ame,

PiutiM cent fois, plutôt mourir I

La comtesse de Solms paraissait moins sensible à Télég-ie qu'au désir de s'amuser et au plaisir de réunir chez elle des comédiens amateurs. On y jouait des actes de Musset et même de Ponsard. Celui-ci, malgré son désagréable accent et sa voix nasillarde n'était pas jugé trop mauvais acteur par l'élégante assistance. La maîtresse de maison régnait despotiquement sur sa petite cour et étonnait les populations par ses toilettes. Elle aimait à faire des « entrées » au casino. Certain soir, on la vit s'y rendre debout dans sa voiture, pour ne pas froisser la gaze blanche dont elle était vêtue de la tête aux pieds, comme d'un nuage de déesse. Ponsard marchait à côté de la calèche d'un pas tranquille et lent d'académicien au cœur pris. Vn jour, hélas! il apprit qu'il n'était pas seul, et qu'un autre était mieux traité que lui. 11 s'éloigna fièrement, et de sa retraite il envoya à celle qu'il aimait encore une poésie émue et touchante qui se terminait ainsi :

Adieu donc! moi je pars: je vais dans nos vallons.

.le suis trop villageois pour une capitale;

J'ai mal étudié la langue des salons,

Sa vivacité froide et sa grâce banale.

Plus je me sens mauvais et plus je le deviens.

Ma parole se meurt, mon silence me pèse.

Je m'en vais retrouver mon fusil et mes chiens

Devant qui je puis être ennuyeux à mon aise.

1. Cascade proche d'Aix-les-Bains où la comtesse de Broc périt en faisant un faux pas sous les yeux de la reine Hortense dont elle était la dame pour accompagner et l'amie.

LES VILLKGIATLRES A LA MODK U^^

Passons niaiiileiiaiil tiela montagne aux bords de la Manche. Lentemenl, progressivement, Trouville commençait à y prendre son essor mondain. Ce petit port normand avait au moins la chance d'avoir la Faculté pour lui, car, dans une brochure puliliée en i85i, un médecin, le docteur Auger, célébrait les « placides douceurs qu'on y goûtait ». Klles se recommandaient assurément par leur bon marché. Pour cinq francs par jour, on trouvait chez Hamelet, à l'hôtel du Bras dOr une chambre el une nourriture suffisamment confortables. Les temps ont i)i<Mi changé depuis lors ! Le ca sino ne dispensait que des plaisirs modestes. Point de IhéAtre, point de jeux. On dansait seulement au piano deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, jusqu'à dix heures et demie. On ne connaissait pas encore les frais de toilette et la règle était de venir tel qu'on était. Ce qui émerveillait le plus le bon docteur Auger, c'était la rapidité des communications entre Trouville et Paris. Le voyage ne durait que sept heures !

Déjïi les locations commençaient. Un iimi d'Alexandre Dumas père qui avait été vingt ans au|)aravant l'inventeur de Trouville, le paysagiste Mozin, avait fait bâtir sur le port une villa d'artiste fort habitable à laquelle il avait donné l'aspect d'un vieux manoir et il la louait pour l'été à des Parisiens de marque. Peu à peu, se formèrent des groupes financiers qui achetèrent des hectares de dunes, y construisirent des villas et des hôtels et revendirent le reste avec de gros bénéfices. Le prix des terrains augmenta et l'agiolage se mit de a partie. Il importait de bâtir vile, car les baigneurs commençaient à affiner, arrivant sans cesse plus nombreux de Paris et d'Angleterre. Les progrès du chemin (le fer rendaient les déplacements plus faciles. El

puis, la thérapeutbique nouvelle des Trousseau et des Rover recommandait les bains de mer. Il en résulta que de petite bourgade pêcheuse Trouville se transforma en ville élégante et infiniment parisienne. Aux peintres de marines, aux familles qui venaient jadis y chercher la quasi-solitude succédèrent bientôt des sociétés élégantes et désœuvrées, la fleur des cocodès et descocodcttes, des gens de plaisir ayant du temps à perdre et de l'argent à dépenser. Bientôt la paisible retraite de l'auteur des Trois Mousquetaires allait même prendre l'aspect d'une succursale du boulevard.

Trouville grandit avec une si merveilleuse célérité que, vers le milieu du Second empire, il devint presque urgent de déverser son trop plein dans une station limilroj)he. En ou Ire, le duc de Morny, tant acquis aux questions hipiti(|iies et créateur du grand-prix de Paris, rêvait d'un meeling de courses français capablede concurrencer les brillantes réunions de Bade. Avec un groupe d'amis compétents, il chercha et trouva en face de Trouville, sur l'autre bord de la Toucques. une plage longue et à peu près déserte adossée à une colline verdoyante. Dès le mois de décembre iHoi), la commune de Deauville, petit coin inconnu du Calvados, vendait une grande étendue de terrains vagues au docteur Olilfe, médecin et ami particulier du duc de Morny qui avait envisagé, le premier, l'établissement, avantageux d'un centre balnéaire en cet endroit de la côte. Le banquier Donon se mit également dans l'aflaire et fonda une société i)our le nivellement des dunes et la mise en valeur des terrains achetés. Bientôt, des rues étaient tracées, des maisons construites, un bassin à flot creusé, puis une église, un temple protestant, une gare, des grands hôtels sortirent de terre comme par miracle. En 1860, le duc de Morny faisait édifier une magnifique terrasse longue d'une demi-lieue qui ne tarda pas à se border d'élégantes villas perdues dans

la verdure. Puis ce fut, trois ans après, rinaugiu'ation du magiiitique hippodrome destiné à attirer, chaque année, une société si brillante.

Le fondateur de Deauville ne bornait pas là ses ambitions. Il voyait daits la petite cité naissante le germe d'une ville importante, tète de ligne dun chemin de fer allant de l'rouville à Bordeaux, sans passer par Paris, ce qui eût porté, à ses yeux, un coup sensible au cabotage anglais. Mais la Compagnie du Nord, craignant une fructueuse concurrence, s'éleva contre l'entreprise el l'empêcha de réussir. Deauville n'en acquit pas moins une rapide prospérité. Le duc de Morny y avait bâti sa luxueuse villa Louisiane. Son exemple fut suivi par nombre de personnes riches. Sur remplacement actuel du Normandy-Hôtel, M. Boittelle, préfet de police, fit construire la villa des Flots. D'autres habitations de plaisance s'élevèrent pour le compte du baron Poisson, du prince Demidoff, du marquis de Salamanca, de MM. Donon, Dalloz, Delahante. Autour de ce premier noyau, vint se fixer, au moment des courses, toute une société de grands sportsmen. Seule, la mer refusa de se montrer docile au vaste programme tracé par Morny. Les travaux du bassin avaient dérangé les courants et, au lieu de venir battre les assises des i>remières villas édifiées en bordure de la plage, elle s'enfuit d'un autre côté. On finit par trouver un remède à cette difficulté imprévue.

Le Deauville de cette époque a revécu dans une spirituelle revue du marquis de Massa où des couplets alertement troussés évoquent les personnalités marquantes de l'élégante station à ses dél)uts. C'est a\ec justice qu'après sa mort, une statue de Morny, œuvre d'Iselin, fut élevée sur la place qui porte son nom *. Lui dis-

1. Elle fut renversée au leudeniaiii du 4 septembre el reiuplacée par une fontaine. .Mais la place a gardé le nom de Morny.

paru, la mode appela dans la coquelte station qu'il avait créée toute une clientèle nombreuse de visiteurs, de touristes. Trouville et Deauville ne tardèrent pas à se jalouser comme Capulets et Alontaigus et ceci suffirait à prouver la prospérité rapide du Brighton français qui avait pris si facilement naissance sur les bords de la Toucques.

Après quelques années de délaissement, Dieppe avait regagné la vogue dont il avait joui jadis et qui, au temps de la duchesse de Berry, avait fait de lui la première station balnéaire en date fréquentée par les Parisiens. Cette vogue saccrut, quand, par deux fois, l'Impératrice y vint séjournei". Elle s'intéressa assez à la \i(>ille cité normande rajeunie pour donner ellemême les j)lans de son casino bientôt 1res couru. De nouvelles villas bordèrent la plage fortifiée d'une estacade qui ne devait trouver sa pareille qu'à Ostende. Ol'^uvrc (lu financier espagnol de ce nom, la rue Aguado s'ouvrit face à la mer, en avant de l'antique quartier pittoresque et marchand. Chaque année, une partie de la Cour s'habitua à passer quelques semaines à Dieppe, surtout après l'essor brillant pris j)ar les courses.

Le Tout-Paris y fit bientôt admirer ces modes de plage, nées de l'engouement de plus en plus vif des bains de mer, et qui donnèrent le premier coup à la solennelle et encombrante crinoline. Plus de jupes traînantes ou de robes longues à larges volants. On conserva la crinoline, mais en la modérant dans son envergure. Les jupes, ornées de relevés et de plissés, se raccourcirent, laissant voir les bottines luxueuses et très ornées, petites bottes très montantes dont on faisait sonner les hauts talons. On imagina pour les excursions de jolis vêtements très amples à larges manches et de courts pardessus dits Saiilc-en-barqiie. Les chapeaux, eux aussi, perdirent leur aspect céré-

monieux el — peut-elre pour faire la cour à l'Impératrice — prirent la forme de coiffures de toreros ornées de gros pompons ou dune petite plume conquérante. L'ombrelle marquise complétait le costume, à moins que l'élégante des plages n'eût adopté la grande canne

Promenade tle l'Emitereiir el de l'imp/ latricc dans les rues de Vichy

(Monde illuslréj.

Louis XIII qui revint un instant à la mode, ramenée par le goût du costume et du bric-à-brac historique.

Vicliy continuait à donner l'hospitalité aux nombreux buveurs d'eau qui n'avaient cessé de le fréquenter depuis le temps lointain de Mme de Sévigné. (]omme client particulièrement notoire, la célèbre station thermaie comptait l'Empereur cpii allait y faire, tous les ans, une saison au mois de juillet, parfois accompagné de l'Impératrice, mais le plus souvent seul. Il occupait

généralement une belle villa appartenant à M. Stranss, le chef d'orchestre bien connu des bals des Tuileries et de rOpéra. En i8l')3, pour la première fois, il s'installa dans un chalel qu'il avait fait construire. Ce chalet se composait, au rez-de-chaussée, d'un vestibule, de deux salons et d'une salle à manger; au premier étage, de la chambre de l'Empereur, de son cabinet de travail et de la chambre de l'aide de camp de service; au deuxiéiiic étage, des chambres du personnel domestique. Tout à côté du chalet impérial et absolument semblable, un autre chalel servait de logement aux officiers delà maison militaire et h la suite du souverain. Cette même année, pour agrandir le jardin qui entourait son chalel, Aapoléon III acheta à M. Strauss un lot de terrain. Dans sa j)remière joie de propriétaire, il ni porter un banc sous l'ombre d'un noyer et alla gaîmenl s'y asseoir.

Son train de maison était fort simple. Il n'emmenait à Vichy que trois voitures et une douzaine de chevaux. La garnison d'honneur se composait de trois cent cinquante grenadiers de la garde avec le colonel, la musique el le drapeau. L'Empereur menait une vie fort paisible. 11 se levait de très bonne heure pour suivre son traitement. Dans la matinée el la journée, la promenade alternait avec le travail. On dînait avant six heures et ce repas fournissait l'occasion de longues causeries auxquelles Nai)oléon 111 s'abandonnait avec un vif attrait et une cordiale bonhomie. Elles abordaient les sujets les plus divers,, souvent les plus ardus el les plus spéciaux. L'archéologie el les éludes sur l'antiquité en faisaient souvent les frais, surtout lorsque le souverain traitait à sa table les savants ou les écrivains qui avaient collaboré avec lui pour la Vie de César, M. ÎNIocquard, M. de Saulcy, Alfred Maury, Mérimée. Il faisait preuve, lui-même, sur tous les points d'une réelle compétence el d'un esprit encyclopédique.

N'avaiL-il pas jadis, comme il le disait, éUidié huit ans à l'université de Ham ?

La présence du souverain, malgré le calme de son existence journalière, apportait beaucoup d'animation dans le pays. La population éprouvait une vive satisfaction de ses séjours annuels et racclamait souvent à sa sortie do lY'tahlisscment thermal où il prenait son bain de grand matin. Un peu plus tard, on le voyait boire aux sources et se promener sous les platanes, en donnant le bras à ini de ses officiers. Souvent il s'asseyait au milieu des buveurs, et il se trouva des Anglais pour acheter la chaise qu'il avait prise.

A la On de son séjour de i8()8, il reçut la nouvelle de l'entrée de nos troupes à Mexico. Peu de temps après, arrivait à Vichy le maréchal Randon accompagné d'un officier d'ordonnance de l'Empereur, le capitaine de (lalliffet, qui s'était, ainsi que nous l'avons vu, couvert de gloire au siège de Puebla où il avait été cruellement blessé'. Celui-ci ne se trouvait pas encore complètement guéri et, à son arrivée, on dut le descendre de wag"on et le porter à sa voiture. Le g^énéral Forey l'avait chargé de remettre à l'Empereur les trophées conquis sur l'ennemi : trois drapeaux, treize fanions et les clefs de Mexico. Napoléon III les reçut avec des paroles chaleureuses. Drapeaux et fanions fu.'ent ensuite remis aux mains de sous-officiers des grenadiers de la garde. Puis, au bruit des fanfares et des vivats, une promenade triouq^hale commença à travers le parc et les rues de Vichy.

Un camp en luiniaturc avait été organisé par les troupes de la gard(î de service. Chaque tente était en-

1. Un soir, à un hnl des Tuileries, l'Empereur friiritait 1.» marquise de (iaililTet do la guérison inirai'uieuse de son mari.

— Vous avez dû être liorriblcnicnl inquiète, lui dit-il.

— Oji ! non, sire, répondit-elle, avec son ani>:élique sonriie. Il a laid de chance !

loiiiée d'un jardin. Au milieu d'un square orné de grolles, de iacs minuscules, de moulins à eau et à vent, un busle de Napoléon III trônait sur un rocher. Au centre d'une corbeille de fleurs, se détachait un plaire représentant l'Impératrice, tandis qu'une statuette du Prince impérial s'élevait au sommet d'une colonne Vendôme d'un mètre de hauteur. L'Empereur visitait souvent ce campement coquet et joyeux. On y donnait des bals à l'occasion et le souverain ne manquait jamais de venir contempler ses vieilles moustaches au milieu de leurs entrechats. A l'un de ces bals, il organisa lui-même un quadrille d'honneur ainsi composé : l'Empereur et Mme de Sonnay, femme du colonel des grenadiers, un sergent et la comtesse Walewska, un foui-rier et la comtesse de La Bédoyère, un caporal et la comtesse Litta, un soldat et la comtesse Le Hon. On pense quel succès cette danse remporta auprès des galants militaires.

Si Napoléon 111 fréquentait Vichy pour sa santé, la véritable résidence d'été de la famille impériale, c'était Biarritz. Quand venait septembre, elle allait s'installer dans la villa Eugénie, assez vaste résidence qu'entourait un bois de sapins. Le séjour durait environ un mois. Il s'écoulait au milieu d'une vie simple et calme, sans autres obligations que celles que l'Empereur désirait se créer à lui-même, sans autres visiteurs que ceux qui se voyaient appelés. Le service d'honneur était toujours choisi dans l'intimité. C'est tout juste si trois ou quatre invités se mêlaient à l'entourage ordinaire. Mérimée en faisait généralement partie. Toutefois, lors(|u'il plaisait aux souverains de faire appel à la colonie des baigneurs, presque tous espagnols, les salons spacieux de la villa Eugénie, permettaient d'y admettre de nombreux élus. L'Impératrice avait une affection toute particulière pour cet admirable pays, cette plage de sable lin, ces grottes, ces rochers aux teintes brunes, ces bois de pins au vert sombi'e, cette ligne de profils monta-

Les villégiatures a la mode

gneux fermant l'horizon. Elle l'avait un peu découvert elle-même el, grâce à sa présence et à sa protection, la ville n'avait pas été longue à attirer à elle la mode et la richesse. La souveraine éprouvait une joie très viv^ h se rapprocher de son pays et à retrouver dans cet admirable décor des personnes connues et chéries dans sa jeunesse.

L'Emi)ereur el le capitaine tle Gaiiifîet rcrnetlaiil aux sous-ofJiciers (le grenadiers les drapeaux pris aux Mexicains

A Biarritz elle pouvait mener une existence de châtelaine privée, excursionnant sur mer et dans la montagne, une vie de détente contrastant agréablement avec sa vie de cour, toujours en cérémonie et en représentation. Les soirées se passaient en divertissements familiers. Tandis que le général Ney tenait le piano, on dansait le quadrille et le Carillon de Diinherque. L'Empereur y prenait part avec un entrain de jeune homme. Il lui arrivail aussi de chanter au piano, tout en rail-

lanl son infériorité comme virtuose. Un soir, il fil entendre à l'assistance la fameuse chanson : Dis-moi, soldat^ dis-moi, t'en sonviens-lu ? en français et en allemand. Mais combien à ces distractions du salon, Tlmpératrice et les personnes de son entourage préféraient les excursions autour de Biarritz et le long de la côte ! Chaque fois que le temps le permettait, on décidait de faire une prouienade en mer. Parfois, on poussait jusqu'en Espagne. (Vest ainsi qu'un jour, la Cour débarqua à Saint-Sébasiien ol se rendit à Loyola où elle alla visiter la maison de saint Ignace, le couvent et l'église. Par des chemins raboteux, l'Empereur conduisait luimême une vieille carriole attelée de deux lamentables haridelles, tandis que sa suite s'était entassée dans les profondeurs de deux antiques diligences terriblement cahotantes. Une autre fois, on alla visiter dans les Pyrénées, tout prochede la frontière, une immense grotte qui passait pour servir de refuge aux contrebandiers. Une fois la grotte dûment parcourue à la lueur des torches, on dîna à une table dressée sur le gazon, au milieu des roches. Durant ce repas, des Espagnols jouèrent de la guitare et delà mandoline et chantèrent avec beaucoup d'Ame et d'entrain les vieux airs de la montagne. Devant cette pittores(|ue image de son pays, le visage de l'Impératrice rayonnait de joie. Mais ce fut bien autre chose quand, au sortir de table, des couples basques se mirent à danser la jota et le fandango. Tandis qu'elle les regardait avec un sourire d'admiration et d'envie, ses pieds trépignaient d'impatience. Enfin, elle n'y put plus tenir. Laissant de côté son manteau, la voilà qui s'élance avec une grâce légère, s'empare des castagnettes d'un musicien et entame allègrement un pas espagnol, .lamaison ne la vit plus belle ni plus simple, les bras souplement arrondis en l'air, la tête rejetée en arrière sous le chapeau à pompons, sa jupe noire agitée par la danse sous l'éclat du corsage rouge. Ouand elle eut terminé, elle

LES VILLEGIATURES A LA MODE 4ô3

se retourna vers les spectateurs, en leur demandant :

— N'est-ce pas que le fandani^o est charmant?

Chacun revint i-avi d'avoir pu contenipler cette rare vision : l'impératrice des Français déployant dans le décor d'une grotte sauvage tous les charmes, toute la séduction d'une gitane '.

Les visites officielles étaient rares à Biarritz. On n'y avait guère vu paraître que la reine Isabelle d'Espagne — énorme, la figure irrégulière, mais expressive et aimable — son mari, le roi François d'Assise et le prince des Asturies, leur fils. Cependant, en octobre i865, le comte de Bismarck y fit un séjour resté célèbre. L'Europe centrale se trouvait à la veille de grands événements. « Grand amateur de diplomatie thermale » , comme l'a souligné M. Hanotaux, il venait reprendre la conversation interrompue de Plombières. Sa visite n'avait d'autre but que d'endormir l'Empereur par de fausses promesses, pour réparer l'impression pénible produite par l'entrevue de Gastein. La rivalité croissante des deux grandes puissances allemandes, aussi bien que la personnalité très discutée alors de l'envoyé du roi de Prusse donnaient à sa présence à la villa Eugénie la portée d'un événement. Il y reçut l'accueil le plus hospitaliei- et, de son côté, s'employa beaucoup à plaire. « C'est un grand Allemand, écrit Mérimée, très poli, qui n'est point naïf. Il a l'air absolument dépourvu de Gemiith, mais plein d'esprit. 11 a fait ma (conquête. »

Amateur de mystifications comme il l'était, le même Mérimée pensa de suite à tirer un amusant parti de l'heureuse impression produite par le chancelier prussien. Une des dames d'honneur de l'Impéralrice, Mme de la Bédoyère, avait beaucoup vécu en Prusse. II commença par lui assurer (jue M. de Bismarck avait sans cesse les

1. lJocl(;ur Bai;tiii:/., lu Cour impériale à Saint-C.loud el à Biarritz. Calman-Lévy, 1!»K}.

yeux tourné? vers elle et qu'elle avait produit sur lui une impression telle qu'il en était troublé dans ses entreliens avec l'Empereur. Puis, il se retira chez lui et, utilisant l'espèce de talent qu'il possédait en peinture, il se mit à peindre sur un morceau de carton et en grandeur naturelle le portrait fort ressemblant du diplomate allemand. Il y avait vraiment là de quoi faire un parfait trompel'œil. Son ouvrage terminé, il entre dans la chaml>re de Mme de la Bédoyère et met le portrait dans le lit, la tête sur l'oreiller, un livre ouvert devant les yeux, comme s'il eût été en train de lire. Au dîner, il prévient l'Empereur du bon tour, puis, une fois que M. de Bismarck s'est retiré, il met la conversation sur lui.

— Ah! dit Napoléon III, c'est inconcevable comme il fait attention à vous, madame de La Bédoyère! Nous avons eu une conversation mêlée de politique et de remarques sur vous. Vous avez certainement fait sa conquête.

— C'est, ajoute Mérimée, un homme dont il faut se défier; il parle peu, mais il passe pour très audacieux.

La conversation continue jusqu'à l'heure du coucher. Mme de La Bédoyère monte comme tout le monde dans sa chambre. Mais à peine y est-elle entrée qu'on l'en voit sortir en courant comme une folle, pour se précipiter chez sa voisine Mme de Lourmel :

— Ma chère, il y a un homme dans mon lit !

Mme de Lourmel part d'un grand éclat de rire et voilà une partie des hôtes de la villa Eugénie qui se pré-cipite dans la chambre de Mme de La Bédoyère. pour y contempler l'audacieux Bismarck de carton dans le lit delà jeune femme. Revenue promptementde sa frayeur; celle-ci se rallia sans peine à l'hilarité générale '.

Si le secret fut alors bien gardé des nombreux entre-

1. Docteur Barthf.z, la Cour impériale à Sainl-Cloiid et à Biarritz, — Pbosper Mépimée, Letlrea à une Inconnue,

tiens entre Napoléon III et Ihomme d'État prussien, on a su depuis ce qui en avait fait le fond. Il y fut question du Holstein que la Prusse entendait bien s'approprier, des compensations dues à l'Autriche, de la Vénélie, de bien d'autres choses encore. Bismarck prêcha l'utilité d'une Prusse puissante qui, « forcément se rapprocherait de la France ». L'Empereur ne se livra nullement. A la confiance apparente de l'envoyé de Guillaume I*"' il se garda de répondre par la même confiance et se

niKCm^'-Jl

La villa Eugénie à Biarritz.

contenta de lui donner un demi-quitus en ce qui concernait la politique de son pays avec l'Autriche. Sans doute, le chancelier n'en espérait pas davantage, car il dira dans son rapport à son souverain : « D'après les conversations que j'ai recueillies, je considère l'opinion actuelle de la cour imi>ériale comme nous étant singulièrement favorable. » Malgré qu'il ne s'ongageAt pas étroitement avec la Prusse, la voie vers la((uelle s'orientait lEmperoui- n'en était pas moins funeste. Gelte neutralité bienveillante inaugurée à Hiarritz, nous la retrouverons malheureusement quand le conflit éclatera entre

l'Autriche el la Prusse et aussi quand il se sera dénoué par le coup de tonnerre de Sadowa. Il ne fait de doute pour personne aujourd'hui (pie la France a commis une faute, en 1866, en n'intervenant pas par l'envoi de cent mille hommes sur le Rhin. Cependant des avis clairvoyants et désintéressés arrivaient du dehors à la cour impériale '. Lorsque fut consommée la défaite de l'Au- Iriche, l'Empereur eut un instant l'idée, en ceci hii-n conseillé par son ministre des Afraires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, d'une démonstration militaire. Consulté, le maréchal Randon qu'on a faussement accusé de s'être dérobé, en arguant que le Mexique absorbait toutes ses disponibilités, se déclara lout prêt à envoyer 80.000 hommes à la fi'ontière. Dans l'entourage de l'Empereur, les avis étaient partagés. Le prince Napoléon, à cause de l'Italie, notre ancienne alliée devenue

1. Not.unmoiil (le la reine Sopliie îles Pays-lîas. amie de Napoléon m et (le la princesse Malhilde, sa jjroclie parente, (pii écrivait au baron d'André, ministre de France à la Haye, afin que sa lettre parvint plus haut :

.1 Vous vous faites (iétranges illusions. Votre prestige a plus diminué dans cette dernière (juin/aine que pendant toute la durée du règne. Nous jjermettez de détruire les faibles; vous laissez grandir outre mesure l'insolence el la brutalité de votre l)lus proche voisin; vous acceptez un cadeau (la Vénétie) et vous ne savez même pas adresser une bonne i)arole à celui qui vous le fait. Je regrette que vous me croyiez intéressée à la question et que vous ne voyiez pas le funeste danger d'^^e puissante Allemagne et du/;e i)uissante Italie, (l'est la dynastie <iui est menacée, et c'est elle qui en subira les suites. Je le (lis i)aice (|ue telle est la vérité (pie vous lUM-onnaitrez ti-oj) [avd. Ne croyez pas que le malheur qui m'accable dans ce désastre de ma patrie (la reine était princesse de Wurtemberg] me rende injuste ou méchante. La V'énétie cédée, il fallait secourir l'Autriche, marcher sur le Rhin, imposer vos conditions! Laisser égorger l'Autriche, c'esl plus ([u'un ci'ime, c'est une faute... Je croirais manquer à une sérieuse et ancienne amitié si je ne disais une dernière fois toute la vérité. Je ne pense pas qu'elle soit écoulée, mais je veux pouvoir me répéter un jour (jue j'ai tout fait pour éviter la ruine de lout ce qui m'avait inspiré tant de foi et d'alïection. » Lettre citée par le vicomte de 13ii.\UM0.NT-VAssv, Ilisloire inlime du Second empire.

LES VILLEGIATURES A T-A MODE

l'alliée de la Prusse, M. Roulier el son groupe. M, Achille Fould étaient j)iirlisans de la [)olitique d'inaction, el, malheureusement l'emportèrent. M. Drouyn de Lhuys dut donner sa démission.

Hésitante entre sa demi-alliance avec la Prusse et sa sympathie renaissante pour l'Autriche, la France n'osa prendre partie. Cependant, Napoléon 111 aurait pu se montrer l'arbitre de la rpieslion, en jetant son épée dans

Dcparl pour la pruineiiade.

L'ImprratiJci;. le l'rinco iiiqn rinl el le piiiicc Mui-iil.

la balance et en arrêtant vigoui-eusement la marche de la Prusse. Qu'on n'oublie pas (pie les deux antagonistes convoitaient ardemment notre alliance. « On ne saura jamais, a écrit le général de la .Marmora, les propositions, les cajoleries et les olTres avec lesquelles, les ministres d'Autriche et de Prusse montaient chaque jour l'escalier des Tuileries. » 11 semblail cpic la nalion à laquelle l'empereur des Frani:ais aurait assuré son concours fût sûre de la victoire et qu'il eût pu didiM- s(>s conditions. Mais il méconnut sa puissance cl n'en lira pas j)arli. Il subit la pression de l'opinion publiipic cl

obéit à la manifestation en faveur de la paix provoqué par Thiers. Gomme presque tout le monde en France, d'ailleurs, ne pouvait-il croire que les Autrichiens marcheraient en vainqueurs sur la capitale prussienne? Ne pouvait-il ajouter foi aux protestations d'amitié du roi Guillaume, dont l'ambassadeur, le comte de Goltz, nous leurrait d'attrayantes espérances et surprenait la religion de l'Empereur sous le masque du dévouement et dont le tout-puissant ministre, le comte de Bismarck, était venu jusqu'à Biarritz apporter sa parole mensongère el ses mirages trompeurs * ?

(Combien de fois n'a-t-on pas reproché à Napoléon III sa politique d'intervention ? Hélas ! sa politique de nonintervention, en iSGO, contenait le germe mortel de sa dynastie, w In jour, à Wilhemsluihe, écrit le général Fleury, comme avec l'Empereur prisonnier après Sedan, nous passions en revue la suite d'événements (pii avaient entraîné l'abaissemenl su(xessif de la France montée si haut, il me dit mélancoliquement: « J'ai cru à la foi jurée, à la reconnaissance. En politique, c'est une grande faute. » Puis expliquant ses hésitations en face de l'opposition déchaînée contre l'idée de guerre, refusant les crédits, le livrant sans merci aux revirements de sa fortune, il ajouta : « .l'ai joué sur deux cartes, j'ai pris In mauvaise. »

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