‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 125 sur 133 · Une Bonne Fortune · texte numérisé non relu

Une Bonne Fortune

toujours par perdre et, pris de rage, jetait alois son or sur le tapis sans réflexion, Emile de (ïirardin <|ui possédait un chalet délicieux sur une hauteur voisine, le sculpteur humoriste Dantan, OfTenbach exhibant d'extraordinaires chapeaux gris et une ombrelle rouge bientôt légendaire, les comédiens Got et Dressant, le vieux poète Méry, presqu'aveugle et perdaut tout ce qu'il gagnait avec sa plume. Il attribuait sa mauvaise chance aux âmes des anciens habitants massacrés parles soldats de Louis XIV pendant les guerres du Palatinat et qui, errant sur les ruines du château, en descendaient pour venir porter malheur aux Français. Le vaudevilliste-confiseur Siraudin représentait le type parfait du joueur à superstitions. Il se déclarait sûr de gagner lorsque le croupier portait certain habit bleu barbeau à boutons d'or. Aussi le bourrait-il de cigares, à condition qu'il veuille bien prendre cet habit pour tenir son râteau. On voyait souvent circuler autour des tables de jeux le roi de Prusse Guillaume 1'", accompagné de son aide de camp Blucker. Il ne jouait pas, mais s'amusait fort de voir jouer les femmes et ne se gênait pas pour leur débiter d'aimables choses au passage. On remarquait là aussi le duc de Xassau, toujours en uniforme de feldmaréchal, botté et éperonné, et le grand-duc de Bade luimême. Ce fut ce dernier qui retrouva, un soir, dans les jardins de la Maison de Conversation un bracelet d'au moins vingt mille francs perdu par Hortense Schneider. On voit que l'exquise diva retrouvait partout sa cour de têtes couronnés. Parmi les sportsmen on reconnaissait quicoïKjue portait un nom sur le turf du dur de Filz James au comte de La (irange, du baron Finot à M. Mackenzie-Cirieves, du prince d'Arenberg au inar- (|uis de Juigné, des Schickler aux KothschikI.

La grande-duchesse de Bade douairière était née Stéphanie <le Beauharnais. Cousine de Napoléon III, elle séjournait souvent à la cour des Tuileries. Durant lété

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de i8()4, ce fut, au contraire, rimpératrice Eugénie qui se trouva amenée par le hasard à faire visite à la cour de Bade. Après avoir longtemps refusé, elle finit" par céder aux instances réunies du grand-duc et de la famille royale de Prusse et consentit on revenant des eaux de Schwalbach, à s'arrêter quelques heures à Baden-Baden. Mais elle avait décidé de s'y rendre incognito. Aussi, durant le voyage, portait-elle une robe fort simple, un petit chai)eau et une jaquette de loutre. Ses dames d'honneur se faisaient aussi peu remarquer par leur tenue. r*our la nuit qu'où devait passer à Mannheim, les chambres tle l'hôtel avaient été retenues sous un nom supposé. Cependant, au milieu du repas, on appitria une dépèche au chambellan charg-é d'accompagner la souveraine, le comte de (^<ossé-Brissac. Il se leva di; table et rcd'usa le télégramme pour ne pas trahir la présence de l'Impératrice. Mais voilà que, le lendemain matin, en arrivant par chemin de fer à Carlsruhe, celle-ci, à son "rand étonnement, se voit saluée |)-'M- un (Hat-major nombreux et des musiques militaires jouant Parldnl pour la Si/rie. A peine le train a-t-il sl<>p])é que le roi de Prusse en g-rand uniforme se présente à la portière du wagon impérial et demande à l'auguste voyageuse la permission de lui présenter le g'rand-duc de Bade qui a tenu à la saluer, dès son entrée dans ses Etats. Que s'était-il donc passé? Qu'est-ce qui avait provofjué pareille rencontre totalement imprévue par l'Impératrice? Sa toilette en faisait foi. Elle ne put s'empêcher de manifester son étonnement au Roi.

— ('omment, demanda-t-elle, \*otre Majesté ne m'at-elle pas prévenue que j'aurais le plaisir de la rencontrer ici?

— Mois, répondit (aiillaume 1". j'ai envoyé hier soir une dépèche au comte de Cossé-Brissac pour lui dire que nous viendrions à Carlsruhe au devant de Votre Majesté.

LES VILLKGIATURKS V r..\ MODE

C'était cette dépêiîhe du Roi que le chambellan n'avait pas cru devoir accepter.

A Bade, la réception fut enveloppée d'encore plus de solennité. Les fleurs emplissaient la gare. La reine de Prusse, la grande-duchesse de Bade en toilettes de cerc-

leimiurjiuico liiigcnie et un oflicicr iluKloiiiiaiict;.

monie, toute la Cour, les fonctionnaires, les notables de la ville attendaieni l'.u livée de l'Impéralrice. Au fond d'elle-même, celle ci se désolait. Ouel pileux conlrasle produisaient parmi ces tenues de grand gala sa toilidte de voyage et celles de ses dames d'honneur ! t)u moins, les équipagesdelaCour l'ayanl coniluile rhez la duchesse de liamilton, elle pensait avoii' le l('ni|is de < linl'iller

avant la réceplion des visites officielles. Mais voici une nouvelle surprise ! A peine a-t-elle échangé ses vêtements de route contre un peignoir qu'on lui annonce le roi Guillaume ! On n'a donc pas compris son embarras? N'importe ! de par les lois de l'étiquette, il lui faut recevoir aussitôt le visiteur. Les malles ne sont pas encore défaites. Force est bien de reprendre les vêtements de voyage pour cacher le lainage rouge du peignoir. L'Impératrice est obligée de remettre sa jaquette de loutre sous laquelle, avec la lourde chaleur qu'il fait, elle étouffe pendanl l'entrevue qui se prolonge plus d'une demi-heure. Le Roi parti, elle peut enfin arriver à revêtir sa toilette de gala et, prête en quelques instants, elle va rendre visite à la reine Augusta chez qui se trouvaient le grand-duc, la grande-duchesse etlesdeux cours de Prusse et de Bade '.

Les deux souveraines échangèrent les plus gracieux propos. C'est la seule fois que l'Impératrice trouva l'occasion de se rencontrer avec la reine Augusta. Celleci n'avait pas accompagné le roi de Prusse à Compiègne en 1861 ; elle ne devait pas l'accompagner en 1867 à Paris. Le lendemain, on se sépara avec les démonstrations les plus sympathiques. Le Roi et toute la Cour accompagnèrent la souveraine française jusqu'à son wagon, en lui prodiguant les remerciements et les propos tlatleurs. Guillaume I'" éprouvait la plus grande salisfaction de cette visite. Au milieu de ses difficultés avec les autres maisons allemandes, presqu'à la veille d'un conflit avec l'Autriche, elle lui prouvait la neutralité de la France.

Autrement calme que celle de Baden-Baden s'écoulait la vie des l)aigneurs à Aix-les-Bains. Pourtant, cette

]. Madame Cahette, Souvenirs de la Cour des Tuileries.

Madame Carette (née Bouvet)

D'dlirèx If parti-dit dr Cdlmncl

charmante station balnéaire si heureusement assise au bord du lac du Bourg-et venait de se voir avantagée par de récents travaux. Les trois lignes de chemins de fer de Lyon, de Suisse et de Victor-Emmanuel ({ui se soudent pour n'en faire qu'une, permettaient dès 1867, de s'y rendre de Paris en une seule journée et elle en retirait maint profit. On n'y trouvait guère de distractions à cette époque. Les loisirs de ses liôtes de passage se partageaient entre des promenades à la Roche- du- Roi, à la Maison-du-Diable, à la Dent-du-Chat ou aux Charmettes. Autrefois on y avait joué beaucoup. Mais roulette et trenle-et-quarante avaient dû émigrer par ordonnance de police. On se consolait en écoutant l'excellente musique du Royal-Novare, en dansant au casino ou en y regardant danser les belles Italiennes ou les sémillantes Françaises. Mais ces joies ne se prolongeaient guère. A minuit, sagement, chacun regagnait sa villa ou son hôtel. Parmi les plaisirs de la vie élégante, on mettait surtout à contribution la comédie de société. C'était la lionne de l'endroit, la comtesse de Solms,née Bonaparte- Wyse qui lui avait fait franchir le Rhône et l'avait installée dans un pittoresque chalet, tout près de sa villa.

Exilée de France pour l'opposition qu'elle faisait à son cousin Napoléon 111, Mme de Solms s'était retirée à Aix-les-Bains dans tout le rayonnement de sa beauté et de son esprit. Elle y dirigeait un journal intitulé : les Matinées cFAix- les Bains, oh l'on trouvait de tout, môme du Sainte-Beuve. Dans quel sillage féminin ne découvret-on pas le critique des Lundis ! On y trouvait aussi, de façon encore plus imprévue, du Ponsard. Oui l'aurait pu croire ? Ce grave et solennel auteur dramatique jouait au théAIre du Chalet le rôle du lion amoureux auprès de la belle parente de l'Empereur'. Ce rôle, il le

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