‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 45 sur 133 · Mme Adam. MeA preinu-rcs armes · texte numérisé non relu

Mme Adam. MeA preinu-rcs armes

Là se faisaient entendre Timpétueux Ilans de Biilow, l'apôtre, le propagandiste passionne de Wagner et Tauteur de Tannhaûser eu personne, dont la gloire commençait à gagner toute TEurope et que ses fervents admirateurs proclamaient « le Messie de la musique de l'avenir ». La future Mme Adam y entendit plusieurs fois le père du drame lyrique jeter aux touches du piano ses plus sublimes inspirations. L'homme ne semble pas lui avoir plu. « Sa tète énorme, dit-elle, ne manquait pas de caractère, au moins dans le haut; il avait le front large, élevé, la lumière y affluait; les yeux étaient interrogateurs, tour à tour très doux et très durs ; mais sa bouche vilaine repoussait les joies, et, dans un mouvement sarcastique, ramenait un menton autoritaire vers un nez orgueilleux. La singulière ligure, et, au demeurant, antipathique dans la proportion où la physionomie de Hans de Bulow était attrayante ! Mordant, spirituel, parlant de toutes choses, que toutes il savait, puis soudainement vulgaire, personn(d, outrecuidant, tel m'apjiarut ^^'agner^ »

Dans ce milieu où le futur prophète de Bayreulh goûtait les premiers fruits de sa j)rodigieuse renommée, Hans de Bulow se montrait un thuriféraire pai'ticulièrement exalté. On l'entendait dire à son héros, en parlant de ses conceptions théâtrales.

— Quelle forte tête il faudra pour fermer, après l'avoir ouvert, un tel cycle ! Ce serait faire éclater tout autre cerveau (|ue le vôtre.

— Moi, répondit \\'agner, en riant avec un accent tudesque très prononcé, on na jamais su si j'étais un hydrocéphale ou un homme de génie.

— Il y a du premier, dil malicieusemenl à voix basse Mme La Messine à Mme d'Agoult.

— -Surtout du second, ajouta celle-ci un peu sévère.

]. Mme Edmond Adam, Mex senlimenls el ineu i'iéex avanl IS70.

L'oreille de Wagner était d'une finesse extrême. II avait entendu les deux interlocutrices et envoya à chacune le merci qu'elle méritait.

Ce fut également chez Mme de Charnacc que la jolie Mme La Messine rencontra un monsieur qui la dévisagea, toute la soirée, derrière son lorgnon, avec une insistance et une lixité qui lui parurent insupportables. Elle estima cet examen rien moins que sympathique, quand elle sut que l'obstiné curieux était un ami dévoué tle Proud'hon. Son agacement grandit au point que, lorsque la comtesse d'Agoult voulut le lui présenter, elle préféra se glisser hors du salon. Gomment croire^ après cela, à la valeur des premières impressions ? Quelques années plus tard, la jeune femme devait épouser le monsieur au lorgnon qui n'était autre que, rancienconseillerd'Élat elfuturpréfctdepolice Edmond Adam.

Un des résultats de ce mariage fut la création d'un nouveau salon politique destiné à la plus grande célébrité. C'était l'époque où « les vaincus de Décembre » relevaient la tète, où Ernest Picard répondait avec véhémence à Rouher défendant le coup d'Etat. Accentuant son orientation à gauche, Thiers reprochait à Edmond Adam, modéré au fond quoiqu'entouré de violents, de s'abstenir de la lutte politique et l'engageait à travailler de toutes ses forces contre l'Empire, >< car, déclarait-il, il n'y a plus de possible que la République ». Étonné de ces paroles dans la bouche de l'ancien ministre de Louis-Philippe, Adam dit à sa femme :

— Je veux travailler pour la République plus et mieux que je ne le fais. Mais que peuvent des abstentionnistes comme nous?

Le mari et la femme firent de leur salon un centre important où fusionnèrent les ditTérentes nuances de républicanisme. Les soirées de Thiers groupaient les vieux, celles de Laurent Pichat groupaient les jeunes;

les uns et les autres durent venir chez Mme Adam. De ce fait, le salon jusqu'alors plutôt littéraire devint avant tout politique et très ardent. On recevait des lettres des <( grands exilés », on les lisait aux amis de Paris,

Madame Adam.

rendus audacieux par les diatribes de la Lanlerne. Dans l'entourante de l'Empereur on avait lieu de s'étonner de ces audaces sans cesse grandissantes. « Comment et pourquoi, souligne Mme Adam, à mesure que l'Empire faisait des concessions à l'opinion publique, les adversaires devenaient-ils plus exigeants et semblaient-ils s'irriter davantage? On spéculait, dans le

monde républicain, sur les divisions qui régnaient parmi les impérialistes, rouhéristes, ou non rouhéristes; on cherchait de nouveaux tribuns, de nouvelles forces jeunes et actives pour battre le pouvoir en brèche. »

Dans tout l'éclat de sa beauté blonde, élégante, empressée, prête à tous les enthousiasmes chaleureux. Mme Adam recevait avec une grâce souriante et aisée de parfaite maîtresse de maison. C'était un esprit ouvert à toutes les formes d'art, une âme prête à l'éclosion de tous les nobles sentiments. Les hôtes qu'elle avait réunis tout d'îdjord dans son quatrième de la rue de Rivoli étaient surtout des littérateurs ou des amis politiques de son mari : Henri Mari in, barbu, chevelu, l'air d'un burgrave de /|(S; Legouvé au fin visage, à la parole spirituelle et courtoise; Prosper Mérimée, vieillard à la mise soignée, aux gestes vifs; Hetzel. plein de rondeur et de bonhomie; (laston Paris, Bixio, Garnier-Pagès. Toussenel, Nefltzer, Texier, Challemel- Lacour. Jules Ferry. Pelletan... On songea à inviter quelques-uns d^s jeunes espoirs du parti républicain. Le plus en vue eb le plus bruyant de ceux-ci était assurément Léon riambella. il s'était déjà fait une célébrité dans le Quartier latin, à la conférence Mole et surtout au café Procope où il discourait et déblatérait contre le gouvernement avec son intarissable faconde méridionale. Sa défense de Delescluze avait commencé sa réputation d'avocat. Chez Laurent Pichat, Adam avait été séduit j)ar son altitude de combat. Il proposa à sa femme de l'amener dans leur milieu et de l'y faire connaître, tout en objectant :

— C'est qu'il a des façons bien étudiant, qu'il ne se gêne en rien, ni en paroles, ni comme tenue. 11 a un accent impossible, discute avec insolence, et je ne tiens pas à ce que lu l'entendes juger les hommes de ^8.

Mme Adam désirait connaître Gambetla. Elle savait qu'il avait défendu la candidature de Prévost-Paradol

el espérait qu'au contact du tant distingué polémiste il s'était quelque peu policé. Hetzel entendait souvent parler du tribun débutant par un jeune ami commun, Alphonse Daudet. Elle lui demanda s'il était invilable.

— Impossible, répondit Hetzel. Quand Daudet m'en parle, il faut l'entendre me dépeindre le clan méridional de (iambetta, clan du « bas Midi », composé de (jascons criards, de Provençaux péroreurs bruyants. Lui, une sorte de commis voyag'eur en marchandise politique eslourbissante. se gobant, provincial jusqu'aux moelles, provincial d'épicerie, borgne avec cela, et habillé et chemisé et cravaté et panlalonné... en dégringolade.

Après le description d'Hetzel on pouvait hésiter. Adam déclara qu'il y avait là exagération, qu'Hetzel n'avait vu le jeune tribun qu'à sa table d'hôte du Quartier latin, mais que, déjà, chez Laurent Pichat il était mieux... La décision est prise, on invitera à dîner Gambetta en même temps que quelques ténors de marque : Laurent Pichat, Eugène Pelletan, Challemel-Lacour, Jules Ferry, de Ronchaud; on convie aussi Hetzel pour qu'il soit juge, de Reims, d'Artigues, Duclerc, enfin l'hôte exceptionnel : le marquis .Jules de Lasteyrie, ami personnel d'Edmond Adam, orléaniste comme de Reims et intime de Thiers.

Parisien rafOné, très giand seigneur d'allure, Lasteyrie était très pressé de voir Gambetta. Arrivé des premiers, il dit aux maîtres de la maison :

— Je raconterai le dîner à Thiers, car je le sais très cui'ieux du « jeune monstre ».

Gambetta avait cru venir dîner chez, un bas-bleu et ne s'était nullement inquiété de sa toilette, k II arriva, conte Mme Adam, dans un de ces costumes qui tiennent le milieu entre le paletot et la redingote, et que portent ceux (pii n'en changent ni le malin, ni l'après dîn(.'r, ni le soir, vêlement à tout l'aire, vètenu'ul ballant, gilet boulonné haul, mais dans renlre-bàille-

ment duquel, à la base du faux-col, une chemise de tlanelle se devinait. »

Adam et ses amis étaient en frac, Mme Adam en robe décolletée. Gambetta, tout ahuri s'excusa.

— Si j'avais su...

— Vous ne seriez pas veuu, réplifjua en riant la maîtresse de céans. Voilà qui n'est pas aimable.

Les invités étaient un peu gênés. Indulgent, d"orilinaire, Lasleyrie ne |)ul sempècher de remarquer.

— Passe pour la blouse gauloise, ce serait franchement peuple, mais ç-a !

En femme avisée et bienveillante, Mme Adam s'applique à réhabiliter l'impair et, pour y parvenir, prévient à voix basse le marquis qu'elle va lui enlever la place d'honneur pour la donnera (iambetta.

— Vous avez raison, répond Lasteyrie. Autrement les domestiques le serviraient mal. Nous verrons, d'ailleurs, par là s'il comprend le grand.

La jeune femme prend le bras de Gambetla à la profonde stupéfaction de son mari et l'on passe à table. Une fois assis, le démocrate mal léché se penche à l'oreille de la maîtresse de maison :

— Madame, je n'oublierai januiis une leçon ainsi donnée.

Décidément, il comprenait le grande

Gambetta devint par la suite le commensal de l'hospilalière demeure. Si, à l'extérieur, son langage restait aussi luutal et sa tenue aussi lâchée, à la lumière tamisée des lampes, il se civilisait un peu. Jusqu'à la lin de l'Empire, le salon de Mme Adam demeura le rendezvous mondain de l'opposition modérée. On sait de quel vif éclat il continua de briller pendant les premières -années de la troisième République, comment les lettres vinrent y tempérer les sévérités de la politique et quel

Page 1