‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 49 sur 133 · AitTiun Mkvli!, Ce que mes yeu.v ont va l'Imi · texte numérisé non relu

AitTiun Mkvli!, Ce que mes yeu.v ont va l'Imi

152 LA SOCIÉTÉ DU SECOND KMPlUH

la presse parisiptmp, M. l^ioherL Milchell, avait remis à Desbarolles une lettre iioii décachetée d'Emile de Girai-din, en lui demaiulanl ce qu'il pensait de celui qui l'avait écrite. Après un examen prolong-é. l'augure prononça :

— Votre correspondant est une l'emine... une femme ambitieuse, nerveuse, profondément égoïste, à l'occasion cependant très obligeante, mais par raisonnement et non par sentiment. Chez elle, le cerveau fait l'intérim du cœur (jui est encore à naître. Très paradoxale, mais avec conviction et se prenant elle même aux subtilités de son esprit; de la mt'tliode; beaucoup d'ordre dans les choses matérielles et point ou presijue point dans les idées. Aucune jalousie; elle supporte toutes les supériorités parce qu'elle n'en redoute aucune. Absence complète do préjugés, horreur instinctive de la convention sociale et du (( déjà vu », cocpiette et con(piérante, très autoritaire, volonté inflexible, goùl prononcé pour les spéculations, aimant l'argent comme moyen de domination et aussi pour les joies malérielles (pi'il pi-ocure '.

Très régulier dans ses habitudes et prodigieusement laborieux, Kmile de Girardin se levait tous les jours i\ cin(j heures et donnait ses audiences à six heuics ilu matin, ("'était là, disait-il, tout le secret de sa fortune. 11 recevait avec une politesse sérieuse et alVable. Il tenait un compte exact de ses heures, les distribuant à ses dillV'rentes occupations suivant l'importance de celles-ci, en accordant un certain nombi'c au monde, au théâtre qu'il goûtait fort et pour lequelil écrivit avec talent, et aussi à l'exercice du cheval. Les habitués du l>ois connaissaient bien ce cavalier en haut de forme qui |)assail à un trol rai)ide. presque toujours solitaire. Pai-fois, sa concep-

1. RoBEJiT MiTCHELL avcc lo collaI)oràl ioii du comte l'ut i;v. Un Demi-Siècle de mémoires.

lion rroidemeiiL l'aisonneuise de l'existence se réchauffait d'un rayon de générosité. Il avait pris comme valet de chambre un malheureux déchu (jui lui avait

Linilc «le Giraiilm.

avoué sorlir rie prison el s'étail présenté à lui sous le simple prénom de Jean. Cet homme resta jusqu'à sa mort le modèle des serviteurs. Emile de (iirardin avait ('']touséla célèbre Delphine Gay. L'idéalisme de l'auteur de la Canne de M. de Balzac el de la Joie /'ail peur

devait s'accommoder malaisémcnl du positivisme de sou mari. Ils foimcrout cependaut uu uiénage correct. Elle ne s'émut jamais des eutreprises cxtraconjugales de cet indépendant et lui, de son côté, ne se montra jaloux que du talent de sa femme.

A lairiviste sans convictions que fui l'imile d(^ (lirardin. Louis \ cuillot faisait un piiissaul contraste avec sa nature d'apotre passionné et véhément. Dans les colonnes de ri^niiwrs dont il prit la direction en i85i, il vitupérait, lonilruait, lapait comme un sourd povir la défense de rKi;Iise dont il s'était fait une conception personnelle jusqu'à l'individualisme. Ses débuts, émaillés de duels et d'aventures, avaient été très orageux. On lavait connu d'abord écrivant des chroniques de tliéàlre d'une note très nujndaine et des romans pleins de fougue amoureuse. Puis, un jour, il avait pris la croix, à la façon d'un preux parlant pour la Terre sainte. Arsène Iloussaye écrivait avec (pielque emphase « qu'il avait l'ait son épée avec les clous du Christ ».

l'ils d'un tonnelier et d'une paysanne, dépourvu de toute instruction première, il avait eu le mérite de s'élever par ses seuls elTorts au-dessus du' commun des hommes. S'il l'eût souhaité, on l'eût aimé, car il avait de resj)ril, de la sensiljilib' et savait se montrer fort obligeant à l'occasion. Il lui parut plus profitable dose faire craindre, et il mesura son importance au nombre et à la valeur de ses ennemis. Il s'en fit d'acharnés. Après la puldication des fameuses Odeurs de Paris, Lanfrey l'accusa d'assassiner les gens avec un couteau sacré; Pailleron l'appela « Vadé de sacristie, dévot à lier, insulteur caduc », et lui cria <pie son esprit prenait du ventre; MontahMubert, ce champion des catholiques lil)éraux si fort haïs par lui, se répandit en invectives contre le « livre de ce calomniateur, de ce traître, de ce fou « ; Augier le mit tout vif sur la scène

et (le façon peu avanlai^eiise dans le Fils de (ïiboyer. Il répondit avec sa violence ordinaire dans une brochure, le Fond de Gihoijer. Sa massue s'abattait sans relâche sur te Siècle, lourd dévorateur de soutanes ([ui se contentait do délayer tant bien que mal les vieilles plaisanteries de ^'oltaire et qu'on avait surnommé le Journal des marchands de vin. Veuillot s'inspirait de ce surnom pour ridiculiser son dii-ecteur, Ilavin. auquel il [)rètait une élo(}uence « havinée ».

Comme il avait le sentiment de sa supériorité, il fréquentait peu les salons aristocratiques, où sa tournure épaisse, son masque trouépar la petite vérole, ses vêtements mal faits eussent provoqué de fàcheusescomparaisons. Il souflVait desa laideur, de son défaut d'élégance et ne pardonnait pas à ceux que la nature avait plus favorisés sa propre vulgarité. Xe pouvant corriger la nature qui l'avait fait plébéien de la tète aux pieds, il se glorifiait de ses origines comme Paul-Louis Courier et probablement sans plus de sincérité. A Henry de Pêne qui lui reprochait le peu de distinction de ses manières, il lança cette superbe apostrophe où se révélait son orgueil de paysan parvenu et son ressentiment conire ceux que le hasard de la naissance avait mieux favorisés :

— Gentilhomme de Pèue, je monte d'un lonuelier, et vous, de qui descendez-vous ' ?

A la société mondaine il préférait celle des ecclésiastiques qu'il invitait souveid à dîner, ou celle de ses rédacteurs avec qui il menait une existence familiale et bon enfant. Les bureaux de l'Univers occupaient, rue de Grenelle, un beau rez-de-chaussée donnant sur un grand jardin. Au fond de ce jardin on avait inslallé un jeu de boules el, dans les moments de loisir, on s'y livi'ait à

1. Uo:îKnr Mitciii.li. avec la coUabonilion du odiiiIc Flli r.v, Un Demi-Siècle de mémoires.

de chaiitles i)ai'ties. Vcuillol y meltail terriblement de fantaisie. Onand il aiiiail lallu raser le sol avec sa • boule, il la lancail en 1 "air à loule volée, peu occupé de la voir lomber n'iiuporle où. Cette façon de jouer était devenue lég-endaire parmi ses collaborateurs. Aussi, lorsqu'il allait se mettre à la rédaction d'un article particulièrement délicat à traiter, il s'entiMidait souvcnl adr(^sser cette recommandation :

— Ce n'est pas le moment de jeter la boule en l'air.

— As pas peur! répondait Veuillot en l'iant.

Il ne ])ul jamais admettre la liberl('' dans rj']glise et l'on sait avec quelb' vigueur, (piel acharnement il poursuivit Mgr I)uj)anloup et h; coude de Montalembert qui. re|)renant les traditions de Bossuet, voulaient assou|)lir la règle romaine et élargir le champ où se devait utilement manifester Tinitiative du clei'gè de l'ranc.e. Suivant le mot d'un contemporain, il en eût appelé de Dieu au |)ape. 11 se montrait lui-même plus ultramonl.iin que ce pape et s'élait institué à son service un alldète véi'itablement compromettant et dangereux. Il ressemblait à ces matrones acariâtres (pii faisant blanc de leurs vertus domesticpies demeurent lidèles au mari (pi'elles doivent un jour faire mourir de chagrin. Sa tidéliléà l'I^glise lui tenait lieu de toutes les autres vertus chrétiennes.

Dans les rangs de l'opposition libérale à t(Midance orléaniste, un escrimeui- de pi-emière force s'était révélé, des ré|)oque du coup d'Etat, sous les traits distingués mais sans relief de Prévost-Paradol. Cette figure à forme d'œuf, ce regard triste et sans éclat, témoignant de l'indécision de sa volonté, contenaient l'image de sa destinée, de même que son allure hardie, sa phrase pélulaide révélaient son amiiilion, son (h'-sir de se faire rapidement uiu' place brillante. Cet ancien normalien, (pii avait vite dédaigné le professorat, tii'ait sa valeui' d'une culture raffinée, d'un style plein de finesse, de vi-

vacité et d'éléi^ance otsurLoiit d'une ironie ({u'il niani.iil avec une maîtrise incomparable, seule arme dont il pùl se servir, à ses débuts, contre Napoléon III ioul puissant. Avec sa pointe agile il exaspérait ceux qu'il voulait atteindre et les blessait au vif en demeurant lui-même insaisissable. « Pendant près de dix ans, il renouvela presque quotidiennement le duel du lion et du moucheron ^ »

Sur ce style alors si fameux, M. Emile Ollivier nous dit dans une fine analyse : (( On prétend que Prévost- Paradol se forma comme presque tous les écrivains de ce siècle, par l'étude de Rousseau. Je croirais plutôt que, dans une existence antérieure, il s'était longuement façonné à l'art d'écrire, tant il en connut dès son début, les ressources et les gammes diverses, les souplesses aussi bien que les puissances, les ironies non moins que les élévations. Si l'on avait pu désirer quelque chose dans un ensemble aussi accompli, c'eût été un peu plus de relief et de couleur : il ne les recherchait point, par horreur de l'emphase, on n'en trouve pas trace dans ses écrits les plus véhéments. Et, cependant, ils entraînent, car ils sont passionnés et la véritable passion se communique sans phrases redondantes. La sienne était intense et de toutes les manières'-. »

Cet art de planter ses traits acérés et subreptices à la façon de banderilles espagnoles, Prévost-Paradol le pratiquait dans le Joiii'ual des Déhals. On le voyait venir presque tous les jours dans les bureaux de la rédaction, l'air sans cesse affairé, échangeant distraitement des bonjours avec les uns et les autres. II s'asseyait et écrivait « deux ou trois billets de cette longue écriture qu'il s'efforçait de faire ressembler à celle du temps de Louis \IV ' ». Il aurait voulu faire revivre

Page 1