‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 50 sur 133 · Maxime du Camt, Souvenirs lilléniires. t. II · texte numérisé non relu

Maxime du Camt, Souvenirs lilléniires. t. II

roiiliographe de celte époque et n'y renonça que devant les railleries de ses amis. Si adroites qu'elles fussent. ses attaques lui attireront plus d'une fois les remontrances du pouvoir. Il lit avertir le Journal des Débals pour avoir dit que ce n'était pas l'empire qui soutenait l'Empereur, mais l'Empereur qui soutenait l'empire. Mais son indépendance s'accommodait mal de la discipline du parti d'opposition auquel il était aftilié. 11 était impatient de gouverner. Un jour, qu'il se promenait avec Maxime du Camp dans la i^rande allée des Tuileries, son compagnon lui demanda :

— Duel est votre rêve ?

Il s'arrêta et, montrant le pavillon de l'Horloge, il lui répondit avec exaltation :

— Le maître de la France est là. Eh bien, je voudrais être le maître de ce maître.

11 linil cepcuilanl par s'humilier devant celui qu'il aurait voulu dominer. Ouand le lion, devenu libéral, laissa rogner ses griffes, le moucheron dut abandonner une lutte désormais sans péril comme sans éclat. 11 fallait maintenant des voix plus fortes et moins harmonieuses que la sienne. Découragé, comprenant enfin qu'il n'avait pas sa place marquée dans une démocratie républicaine, il saisit la première occasion qui s'offrit à lui de se rallier il rEmi)ire, rallié lui-même à quelques-unes de ses idées. Nommé minisire dr France à Washington, il y api>rit la déclaration de; gueri'e de la France à la Prusse. 11 devina le désastre certain de son pays, l'abandon, le dédain, les injures (|ui l'attendaient lui-même. Comme la fortune lui avail toujoui's souri, il se sentit sans force pour entreprendre une nouvelle étape de sa destinée et préféra se tuer d'un coup de pistolet.

Prévost-Paradol avait pres*que trouvé un rival dans cet écrivain parfois paradoxal, mais toujours original, vif et brillant qui s'ap[)elait Jean-.Iacques Weiss et qui faisait assaut d'esprit et de talent avec lui au Joar/îa/

des Débals. Xels, incisifs, mordants, ses bulletins politiques obtenaient le plus grand succès. En i8()7,il fonda le Journal de Paris pour lequel il se choisit une rédaction éclectique et tan( soit peu fantaisiste oîi les noms de Spuller et de Ranc voisinaient avec celui de la future victime d'Auteuil, l'infortuné Victor Noir. Grand, gros, épais et brun comme un muletier andalou, celuici était un bon et primitif garçon très fiei- d'être journaliste. On l'avait surnommé Bébé-Colosse aux tables du café de Madrid où il venait presque ([uotidiennemenl l;)êcher le gouvernement et récolter d'abracadabrantes informations politiques. Weiss éprouvait un malin plaisir à corriger les faits divers de \ ictor Noir qui arrivait toujours rue Coq-IIéron. dans le petit pigeonnier du Journal de Paris, avec de superbes gants rouge brique qu'il étalait à la façon de Dumanet. Il poussait la complaisance jusqu'à lui apprendre quelques courtes citations latines avec lâ manière de les introduire adroitement à propos de n'importe quoi dans la conversation. Le disciple éprouvait ensuite un véiitable ravissement à émerveiller les confrères par cet étalage d'érudition. Il finit par demander à Weiss des leçons d'orthographe jugées par tous indispensables. Sans doute demeurèrent-elles sans résultat, car à un article provocateur, il reçut, un jour, cette réponse de Paul de Cassagnac :

« Monsieur, vous m'insulte/, dans les échos de votî'e journal, vous attendant à me voir relever vos outrages. Vous ne vous êtes pas trompé. Je suis l'olVensé, je relève votre défi. J'ai le choix des armes. Je choisis Y orthographe, vous êtes un homme mort. »

Pauvi-e Victor Noir! Au moment où il expirait si trag'i({uement, sou ancien professeur du Journal de Paris devenait conseiller d'I^tat en service extraordinaire et secrétaire général (hi ministère des Beaux-.\rls.

Combien d'autres personnalités de la presse politique

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il y aurait encore à rappeler! Retenons toujours au passage les noms de Sylvestre <ie Sacy, rédacteur en chef aux Débals, qui se croyait janséniste à cause de son nom et n'avait aucune raison de l'être, n'étant point parent de celui de Port-Royal ; Paulin TJmayrac, petit homme .rond et jovial qui dirigea le Cnnslilationncl et qui accordait si facilement ses sympathies que Paul de Saint-Victor Lui reprochait « son écœurante hienveillance » ; Aiirés. banquier de profession et de tenq)érament, propriétaire du Conslilutionnel v\ du P/iijs. petit homme vif, nerveux, coléreux. <pii tutoyait ses rédacteurs ; (lustave Janicot q\ii dirigea la Gazelle de France et y publia de beaux articles trop oubliés; Hfiviii! h^ directeur du Siècle si maltraité par Louis \'euillot. imposant personnage tellement pénétré du sentimeut de son importance ({u'il avait fait entourer sa table de travail d'une balustrade en bois sculpté lui éxitant un contact trop immédiat avec sa clientèle démocratique. Répul)licain. il savait atténuer la portée de ses coups contre le pouvoir <'t lui accorder au besoin son appui, si bien que Prévost-Paradol l'avait surnommé le ministre de l'Lmpire au département de l'opposition. Mais il faut se contenter d'énumérer. T-itons au hasard, en nous excusant d'oublis nombreux : Paul Dalioz, directeur du Monileur: le docteur Véron ; A'itet, Saint-Marc (îirardin, Cuvilliei'-Fleuiy, .lohu Lemoinne, Edouard Hervé, Charles et François-Victor Hugo, Paul .Meurice, Vacquerie, Louis Ulbacli, Assolant, tous ceux-ci écrivains d'opposition ; Edmond Tai'bé : .Jules Richard ; NefTtzer qui créa le Temps en 18G1 ; Target, Lambert de Sainte-Ctoix, Louis Teste ; Robert Mitchell, Auguste Vitu, Edouard Thierry, ([ui défendaient au Pays les intérêts du gouvernement ainsi ([ue Granier de Cassagnac, ami personnel de l'Empereur. Celui-ci avait à ses côtés son fils Paul qui venait d'aboi'der brillamment cette carrière du journaliste politique dans

Louis Veuillot

laquelle il devait dépenser fanl de verve et de talent. Un jour, M. Granier de Cassagnac apporta, en grand mystère, au Conslitutinnnel un article auquel l'Empei'eur avait collal)oré. Cet article parut en tôle du journal. Le lendemain, stupeur inouïe, le directeur, le docteur ^'éron, recevait un avertissement du ministère de Tlntérieur ! Surpris, indigné, il demanda des explications à son collaborateur qui, pour toute réponse, lui montra les épreuves corrigées de la main de Napoléon III. Il n'y avait qu'à s'incliner. En publiant Tavertissomentle lendemain, conformément aux termes du décret sur la presse, le directeur le fit suivre dune note respectueuse. Il reçut un deuxième avertissement ! La situation devenait terriblement dangereuse, car. après un troisième avertissement le journal pouvait être supprimé ! Le docteur Véron dutprendre le parti d'annoncer le lendemain sans explication ni commentaire fjue M. Granier de Cassagnac n'appartenait plus à la rédaction du Constitutionnel. Et comme celui-ci se plaignait :

— Ce n'est pas vous que je mets à la porte, lui dit-il, c'est l'Empereur à la requête du ministre de l'Intérieur ^

A côté de ce journalisme politique, et sans que la ligne de démarcation fût toujours très nette, il existait une nombreuse cohorte d'écrivains périodiques, de chroniqueurs voués plus particulièrement à l'aclualité parisienne, à l'observation des mœurs, à la fantaisie, à la satire. C'étaient, pour la plupart, des habitués du boulevard et nous en avons mis en scène un cerlain nombre dans le chapitre consacré à ce boulevard '. Ro(|ue[)lan,

1. KoBERï Ml iT.iiKLL avoc 1.1 («llaboralioii du comte r'i.r.iRv, Un Demi-Siècle de soiwenirs.

2. \()ii" dans notre tome 11, Le Boulevard el /es nie.< de Pari.<.

\f,2 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE

Aubrvet, Aurélieii Sclioll, Claudin. Philiberl Audebrand semaient à pleines mains Tespril el la belle humeur, ne complanl plus les menues feuilles légères el éphémères luées sous eux. nomades de la plume, l)0hèmes de la chronifjuo, baiteurs de pavé et d'imprimeries, j)assant d'une rédaction à la rédaction rivale, d'une rubrique à une autre, diin journal à une direction de théâtre.

Cette dernière lortune fut surtout celle de Ro(pieplan el elle ne lui réussit guère. Ne disait-il pas à un de ses jeunes amis au moment où il dirigeait le Châtelet : K Vois, enfant, comme Dieu, dans sa sagesse, a tout prévu : en face de ce théâtre où une [)lace de caissier est une sinécure, le Tribunal de Commerce ; à droite, la (^.onciergerie ; sous nos pieds la Seine, el, en descentlaiii. la Morgue ! Kn un mol, lout ca\ ipii attend les imprudents directeurs. » Claudin avait découverl im ingénieux moyen d'être toujours en toilette, propre et net dès le matin, sans avoir besoin de rentrer chez lui. Il lui suffisait pour cela de déposer trois paires de bottines dans trois bouti(iues de décrotleur, un chapeau chez un chapelier, etc.

Aurélien Scholl ne quittait ses assises du pavillon de Tortoni que pour les tilleuls de Bade ou les palmiers de Monte-Carlo. Impeccable de tenue, monocle à l'œil, il soutenait ce paradoxe que l'homme de lettres a le devoir Je payer son bottier et qu'on peut être spirituel avec des gants frais el du linge propre. On le voyait quotidiennement partager avec le duc de GrarauKjnt-Caderousse un menu invariablement composé d'un œuf à la coque et dune côtelette. Sceptique, aimable et railleur, Bordelais amoureux de paraître, ce petit-tils de Bivarol jetait aux quatre vents du monde où l'on inqjrime les trouvailles de sa fantaisie habillées d'un style brillant et coupant comme une fine lame de Damas.

Il dirigea quehjue temps le Nain jaune, moniteur de

la haute vie el des clubs, laibiLi'e des élégances parisiennes, mais il s'en dégoûta au bout d'un an, trop journaliste pour rester longtemps directeur. Ses Lellres à mon domestique parurent avec ce préliminaire : « Cène sont pas des lellres et je n'ai point de domestique. » Dan.« un de ces petits journaux vite moissonnés par la destinée où il dépensait sa verve, le Salan, il annonça sérieusement la mort de son ami Pliiliberl Audebrand, publia le faire-paii de ses ('uni'railles, puis le ressuscita dans le numéro suivant. Ses mois, étincelants d'imprévu, de drôlerie, d'insolence cocasse, couraient tout Paris. Ils courent encore ^

Xavier Aubryel écrivait presque tous ses articles dans les cafés, où il parvenait, de façon stupéfiante, à s'al»s- Iraire au milieu du vacarme, des bruits du billard el de dominos. Il était célèbre dans les rédactions pour son écriture microscopique au point de faire entrer tout un volume sur (juelques cahiers de papier à lettre. 11 se plaisait dans ses arlicles à cultiver le type de M. Prndhomme et avait écrit, dans le style du héros d'Henry Monnier tout un précis d'histoire de France commen>,ant par ces mots : « Quand Pharamond ceignit la tiare, la France était une vaste solitude paludéenne plus propi-e aux éi)ats des canards sauvages qu'au Ibnctionnement régulier des institutions constitutionnelles...!) 11 porlait des tenues ])lns ([irétranges. On le rencontrait avec des jaquettes au ton martiii-pècheur, des gilets à ramages Louis XV et des cravates à pois énormes. Parisien renforcé, tout éloignement du boulevard lui causait une peine cruelle, tu jour, pourtant, ou le vil partir |)our ritalie avec Paul de Saint- Victor. Moins de (juinze jours après, une lettre annonçait son retour à ses amis : (I Impossible (I(; résister: à Bologne, on me montre une Sainte famille ; à Floi'ence, une Sainte famille; à Home,

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